dimanche 16 août 2020

Goethe-Palladio

Goethe fuit nuitamment Carlsbad le 3 septembre 1786, il a besoin d'horizons nouveaux, empêtré depuis longtemps dans des obligations ministérielles qui finissent par le lasser. Ratisbonne-Munich-Innsbruck. Les Alpes. Et enfin, l'Italie: Bolzano, Trente, Vérone. Il arrive à Vicenza le 19 septembre, attiré par les œuvres néo-classiques d'un seul homme qu'il juge être le plus grand architecte de la Renaissance: Andrea Palladio


"Je suis arrivé depuis quelques heures. J'ai déjà parcouru la ville; j'ai vu le théâtre olympique et les édifices de Palladio. On a publié, pour la commodité des étrangers, un livret fort joli avec des figures et un texte qui dénote la connaissance des arts. C'est lorsqu'on est en présence de ces ouvrages, qu'on en reconnaît enfin la grande valeur. Il faut que l’œil en embrasse la grandeur et la masse réelles; il ne suffit pas que l'esprit soit satisfait par la belle harmonie de leurs dimensions dans des élévations abstraites, mais avec les saillies et les retraits de la perspective. Et je le dis, Palladio fut vraiment un grand homme, intérieurement, et un créateur"

Il arpente la Piazza dei Signori où se dresse l'extraordinaire basilique palladienne: palazzo della Ragione que Palladio a recouvert d'une double arcade en marbre, dont il admire la pureté, tout en déplorant les vestiges gothiques qu'elle ne dissimule pas.


Face à elle, la Loggia del Capitanio l'enchante.


En remontant le Corso Palladio jusqu'au théâtre olympique, dernier théâtre antique dont les travaux commencent en 1580, qu'il ne pourra jamais achever, il goûte la simplicité de la Casa Cogollo, dont on dit, à tort sans doute, qu'elle fut la demeure de l'architecte.


"Parmi les bâtiments de Palladio il en est un pour lequel j'eus toujours une prédilection particulière: ce fut, dit-on, sa propre demeure. Mais elle dit beaucoup plus dans la réalité que dans l'estampe. Je voudrais en avoir le dessin, enluminé des couleurs que les matériaux et la vétusté lui ont données. Mais il ne faut pas se figurer que l'architecte se soit bâti un palais. C'est la maison la plus modeste du monde. Elle n'a que deux fenêtres, séparées par un large trumeau, qui en comporterait une troisième. Si l'on voulait en faire un tableau, en y joignant les maisons voisines, la manière dont elle s'y trouve intercalée produirait un effet heureux. C'était un sujet digne de Canaletto."

Avant d'arriver à Padoue, il s'arrêtera à la Villa Rotonda, l'un de ses chefs-d'oeuvre assurément, que Joseph Losey prendra pour décor dans son adaptation de Don Giovanni, en 1979.

Palladio occupera ses esprits et ses écrits, les premiers jours de son voyage italien, avant que Venise, Rome et Naples ne se découvrent à lui. Il trouve chez l'architecte "encore vénéré comme une étoile polaire et un modèle par ses concitoyens" une source d'inspiration, lui rappelant l'harmonie de la beauté antique et la mesure de la pensée classique.

Photo de la Piazza dei Signori, Vicenza:





samedi 25 juillet 2020

Sous les pavés... Rome.

De l'autre côté de la Méditerranée, une petite ville timide, cependant reconnue depuis toujours pour la force de ses vents, qui a fasciné Charlemagne et son armée fatiguée, de laquelle seul le gringalet Aymerillot se sentit la bravoure de partir à l'assaut: "Le lendemain Aymery prit la ville" conclut Victor Hugo dans La Légende des Siècles; petite ville pourtant qui fut grande jadis, à l'époque de Rome: Narbonne.

Hiver 1996-1997. La municipalité lance le projet de réaménager la place de l'Hôtel de Ville, carrefour rythmé par les va-et-vient des automobiles entre le grand magasin Aux Dames de France et l'extraordinaire Palais des Archevêques qui jouxte la cathédrale. La mairie profite de ce chantier pour assainir de vieux égouts datant de l'Antiquité, en contre-bas de la Tour Aycelin, tout en verticalité, à la différence du Palais des Papes d'Avignon, par exemple, qui se déploie à l'horizontal, si bien que Pierre Sansot parlera non pas d'un palais médiéval mais d'une falaise écrasante qui rapetisserait le plus grand des hommes.

Les pelleteuses s'affairent dans la rumeur ordinaire des rues que l'on remue, quand -stupeur!- les ouvriers découvrent, sous le sol de l'Hôtel de Ville, une dalle romaine. On arrête tout. Les ingénieurs se réunissent, conseillers municipaux et spécialistes se concertent. Il faut prendre une décision. On a redécouvert une voie romaine qui traverse en son cœur celle qui fut la capitale de la Gaule romaine. C'était prévisible, pourtant. Les historiens ne sont pas vraiment étonnés. On avait même connaissance de cette route au dix-neuvième siècle, et puis la cité était un carrefour routier majeur au première siècle. Mais petite amnésie collective sans doute.
Sous les pavés, la Via Domitia, entre l'Espagne et l'Italie, patientait, comme un fleuve asséché. Rome était là, si près de nous, si loin du Latium, qui se rappelait au souvenir de tous. Sous nos pieds, 2000 ans.

Et maintenant, que faire? Tout recouvrir pour préserver l'antique vestige? Le reconstituer dans le cadre d'une exposition exceptionnelle? On se concerte encore, on débat, le temps presse, il faut décider, on repense le budget. On n'échappe jamais tout à fait à l'Empire romain.
On se fait même à l'idée, cette fois, pour de bon que décidément Tous les chemins mènent à Rome.

Il sera enfin décidé de repenser intégralement la piétonisation du cœur de ville et de dessiner un nouveau forum par-delà les siècles, où dans l'espace réduit d'un carré -templum de lointains augures?- la Via Domitia nous fait un dernier clin d’œil.

Idées de lecture:
-Pierre Sansot, Narbonne, ville ouverte, Fata Morgana, 2000
-Jacques Ibanès, Le Promeneur narbonnais, L'an demain, 2015

Photo de la Via Domitia, Narbonne:




mardi 14 juillet 2020

A Fleur de peau

Les événements récents ont bouleversé un certain nombre de nos codes sociaux, et la distanciation sociale que nous impose désormais la cohabitation avec le virus nous frustre dans notre rapport à l'autre. Le toucher, la caresse, le contact, notre manière d'approcher et donc d'appréhender notre prochain semblent devoir être analysés à l'aune de ces nouvelles mesures sanitaires. Le Musée du Petit Palais d'Avignon s'est ainsi décidé à proposer, non pas une exposition, mais un parcours au sein de ses collections permanentes et de quelques prêts pour orienter le regard du visiteur. Cette thématique, intitulée "A Fleur de peau", nous réapprend à voir, à sentir pour ainsi dire les œuvres remarquables qui y sont exposées: peintures médiévales fascinantes que le touriste italien lui-même, fût-il de Florence ou de Sienne, ne pourrait que jalouser.

"On touche avec les yeux", dit-on parfois aux enfants avant qu'ils ne pénètrent dans les galeries d'un musée. Ici, il s'agirait plutôt de voir, de comprendre, de "sentir" les gestes, le toucher, les étreintes et les salutations distanciées représentées dans les œuvres du Quattrocento et de la Renaissance. On interroge le toucher avec les yeux; au rythme des panneaux, notre regard est intelligemment guidé sur des détails, qui n'en sont plus tout à fait. Chaque fait et geste, au gré des fresques mythologiques ou religieuses, est mis en écho avec cette si soudaine pénurie du toucher dont nous souffrons depuis quelques mois.

On y croise une représentation de Job dont les tourments célestes qui l'accablent le couvrent de plaies. Son corps meurtri l'exclut plus encore du monde. Sa chair devient l'expression même de ses malheurs.


Ici, une oeuvre du photographe contemporain Andres Serrano représentant un pied sur lequel on reconnaît une plaie du Christ; en face, une crucifixion du seizième siècle.

Là, une Cène extraordinaire où Saint-Jean, le plus jeune des apôtres, se laisse tomber dans les bras de Dieu, s'abandonne dans son amour pour Lui.


On y découvre plus loin un impression étendard du début du quinzième siècle: La Vierge de la Miséricorde. Madone sollicitée pour se protéger des grandes épidémies d'alors. La tapisserie représente pourtant une foule de pénitents, à une époque où les rassemblements étaient déjà interdits par mesure de précaution. Une oeuvre remarquable de prime abord, qui nous parle plus que jamais, qui nous touche littéralement, désormais.


Mais l'un des clous du spectacle, sans jeu de mot, reste cependant un tempera sur bois de l'atelier de Botticelli ou de l'artiste lui-même: Noli me tangere. "Ne me touche pas", précation du Christ à Marie-Madeleine, qui se voit, refuser, comme Job, la grâce du toucher.


De ce parcours, l'esprit en sort plus aiguisé, l'air de rien, par le seul regard posé sur les corps rapprochés ou éloignés.

Exposition du Musée du Petit Palais d'Avignon: Su 10/07 au 31/08/2020


lundi 22 juin 2020

La beauté du regret

L'averse avait voilé la cascade de maisonnettes élancées jusqu'au ciel à la manière d'un escalier en limaçon. Les rues grimpaient, toutes grises encore de la brume qui échouait à couvrir pourtant les parfums de tilleuls.



Plusieurs fois, on s'était demandé s'il ne fallait rebrousser chemin, doutant que ces rampes olympiennes puissent mener en quelque lieu. Il a fallu pourtant être poussé par une force subliminale pour persévérer. Il n'y aurait eu le ciel, nous aurions sans doute continué.



Les ateliers d'artistes côtoyaient les palais médiévaux sous la pluie d'été qui gardait jalousement celle que nous désirions. Cordes-sur-Ciel.



Et les mots de Camus, écrits à l'occasion d'une préface d'un ouvrage sur les terres albigeoises, que j'ignorais quand mes pas ont gravi la cité, tournant autour d'un même regret que nous aurons partagé:

"On voyage pendant des années sans trop savoir ce que l'on cherche, on erre dans le bruit, empêtré de désirs ou de repentirs et l'on parvient soudain dans un de ces deux ou trois lieux qui attendent patiemment chacun de nous en ce monde. On y parvient et le coeur enfin se tait, on découvre qu'on est arrivé. Le voyageur qui, de la terrasse de Cordes, regarde la nuit d'été sait ainsi qu'il n'a pas besoin d'aller plus loin et que, s'il le veut, la beauté ici, jour après jour, l'enlèvera à toute solitude. Des voiles légers descendent du ciel de nuit vers les brouillards de la vallée, s'y mêlent un moment, puis coulent plus bas tandis que les fumées de la terre, une à une, montent encore et se dissipent enfin sous les étoiles claires. Le silence devient vaste et léger sur la vieille cité déserte. Tout est possible alors: voici la réconciliation. Et l'on se dit que cette carène, incrustée de vieux et précieux coquillages, s'est échouée tout au bout du monde, à la frontière d'un autre univers, et qu'ici les amants ennemis vont enfin s'étreindre, l'amour et la création s'équilibrer enfin.
L'auteur de ce livre a sans doute entendu cet appel puisqu'il n'est pas allé plus loin. Mais, moi qui, après avoir vécu quelques jours dans ces lieux admirables, n'ai pas eu la sagesse de m'y arrêter plus longtemps, je dois dire au moins que c'est à ce petit livre, tel qu'il est, avec sa passion entière, que je dois la rencontre de Cordes et un des plus beaux regrets de ma vie. Car c'est bien là ce qui fait l'enchantement de Cordes: tout est beau, même le regret."

Photo de Cordes-sur-Ciel, juin 2020:





lundi 15 juin 2020

Machado. Poète du sacrifice

Ils sont trois. Trois poètes que l'Espagne aura tués. "Trois poètes du sacrifice", comme les nommera Rafael Alberti.

Federico Garcia Lorca, exécuté non loin de Grenade, aux abords du ravin de Viznar, le premier d'entre eux. Plus d'un million suivront.

Miguel Hernandez, mort en 1942, à l'infirmerie de la prison d'Alicante. Tuberculose.

Antonio Machado, qui s'éteint en exil, à Collioure, tout près de son Espagne aimée.

Sacrifiés, terrassés par le franquisme.

Avec 500 000 autres réfugiés républicains, le poète est emporté dans le chaos de l'histoire. Le 24 novembre 1936, il doit fuir dans la précipitation Madrid. La cavale traversera les régions arides de la Castille. Puis la région de Valence et la Catalogne. Quelques jours à Barcelone. Sur le qui-vive. Poursuivi. Epuisé. Il traîne avec lui une pneumonie qui le ralentit. Le souffle coupé fuyant sa chère Espagne. Il perdra, voyageur traqué, plusieurs manuscrits sur les routes, au bord des chemins. Des vers, des mots, mais aussi tout le reste. Il se fraie un chemin, cortège maudit, à travers les Pyrénées, à bout de force. Il quitte l'Espagne, il trace son chemin comme un homme creuserait sa tombe...

Voyageur, le chemin
ce sont les traces de tes pas
c'est tout; voyageur
il n'y a pas de chemin,
le chemin se fait en marchant.
Le chemin se fait en marchant
et quand on tourne les yeux en arrière
on voit le sentier que jamais
on ne doit à nouveau fouler.
Voyageur, il n'est pas de chemin,
rien que sillages sur la mer.

Caminante, no hay camino.

Il n'y a plus de chemin. Jamais il ne reverra l'Espagne.

Il arrive enfin à Collioure, sur la côte Vermeille. S'éteignant lentement, loin de tout, si près pourtant, de l'autre côté des montagnes, il loge à l'hôtel Bougnol-Quintana.

26 jours. Il aura tenu 26 jours. Comme privé d'air. La vie s'en est allée de son être en même temps que l'Espagne qui l'habitait. L'agonie des exilés...

Il ne fera qu'une seule  promenade, jusqu'au bord de mer, sans force.



26 jours où tout le village restera au chevet du grand poète espagnol. Jusqu'au 22 février.

On retrouvera dans une poche le dernier vers qu'il aura écrit: "Estos dias azules y este sol de infancia"

Aragon publie en mars 1939: "Le grand poète espagnol Antonio Machado est mort."

"Mais voici que nous sommes frappés d'une façon irréparable: de Collioure la nouvelle arrive. Le plus grand, l'aîné des chanteurs d'Espagne, celui dont le cante jondo venait du plus profond de la péninsule meurtrie, Antonio Machado est mort. Vraiment mort. De cette mort dont on ne ressuscite pas. Il a pu à peine atteindre la terre étrangère, chassé par la force ennemie, il a à peine quitté sa terre natale, que la vie l'a abandonné. Il n'a pas survécu à l'exil. Il n'a pas résisté à cet arrachement. Le poète déraciné s'est éteint dans la nuit française."

Tout le petit village de Collioure, aux premières loges de la  nuit qui s'est abattue. Tout un monde endeuillé.



Aragon, de nouveau, écrira un poème à la mémoire du poète sacrifié.

Machado dort à Collioure
Trois pas suffirent hors d'Espagne
Que le ciel pour lui se fit lourd
Il s'assit dans cette campagne
Et ferma les yeux pour toujours.

La petite tombe où il repose est encore fleurie. On y vient déposer coquillages et pierres. Une boîte aux lettres, à côté, reçoit les souvenirs éparpillés de ceux que l'exil a vaincus, d'une certaine manière, fût-il à travers les siècles, par-delà les générations. On vient s'y recueillir. Poètes, exilés, passionnés s'y retrouvent.





J'y ai déposé un timbre que je gardais dans mon porte-feuille. Un timbre pour une lettre, jamais écrite, qui dit, j'imagine, tout ce que je n'aurais su dire.

Caminante, no hay camino.

Aucun chemin, rien que sillages sur la mer...


lundi 4 mai 2020

Mirabilia Urbis Romae

64 après Jésus-Christ. Néron joue de la lyre et se prend pour Homère. En contre-bas, la ville est ravagée par les flammes. On accusera les chrétiens. L'incendie durera une semaine.

Michel-Ange, sur ordre du Pape Jules II, travaille sans relâche aux fresques de la Chapelle Sixtine. Il peint un autoportrait dans la peau dépecée de Saint-Barthélémy, écorché vif.



Joachim du Bellay découvre cette Rome dont il a tant rêvé. Il est confus, quelque chose en lui ne reconnaît pas ses rêves de toujours. Il écrira Les Antiquités de Rome. Le texte est publié  en 1558.

Le Caravage, paria de la bonne société qui l'acclame pourtant, fréquente les tavernes et les lupanars. Une putain lui servira de modèle pour peindre la mort de la Vierge Marie. A la fin de l'année 1606, après une rixe mortelle,  il doit fuir.

1667. Borrimini, homme discret et triste, se donnera la mort à la romaine.Son extraordinaire église faisant à jamais de l'ombre à la fontaine des Quatre-Fleuves du Bernin, lui qui aura été toute sa vie dans la lumière des mondanités.



Fellini, encore un tout jeune homme, insomniaque comme chaque nuit passe chercher Ettore Scola, et les deux hommes roulent jusqu'au petit matin, rencontre putains et marginaux, avec lesquels l'inspiration naît.



1972, après son suicide, les cendres de Montherlant sont répandues clandestinement dans le sable du forum romain.


Pasolini vient tout juste d'achever son Salo ou les 120 journées de Sodome, il erre dans les rues de Rome. A l'aube, il sera retrouvé assassiné sur une plage d'Ostie. Nul ne sera quoi faire de son dernier outrage qui sortira dans les salles le 19 mai 1976


vendredi 1 mai 2020

Après une lecture de Dante

1837. Le pianiste Franz Liszt et son amante Marie d'Agoult partent sur les routes. Ils se perdront dans les brumes, à Côme puis à Bellagio, sur les rives du lac. L'artiste se baigne des arts italiens dont il a toujours rêvé. Et les sommets au large l'impressionnent moins que les fresques à l'intérieur de la cathédrale.



Les deux amants s'aiment. Liszt écrit ses Années de pèlerinage. Leur exil durera plusieurs mois, lors desquels il mettra son âme au diapason de l'eau.


            A Bellagio, un jour de pluie battante, Liszt, face à une statue représentant Dante et Béatrice trouve l'inspiration. Il composera les premières notes de sa Fantasia quasi Sonata intitulée Après une lecture de Dante, reprenant le titre d'un poème de Victor Hugo composé le 6 août 1836 :

Quand le poète peint l’enfer, il peint sa vie :
Sa vie, ombre qui fuit de spectres poursuivie ;
Forêt mystérieuse où ses pas effrayés
S’égarent à tâtons hors des chemins frayés ;
Noir voyage obstrué de rencontres difformes ;
Spirale aux bords douteux, aux profondeurs énormes,
Dont les cercles hideux vont toujours plus avant
Dans une ombre où se meut l’enfer vague et vivant !
Cette rampe se perd dans la brume indécise ;

Au bas de chaque marche une plainte est assise,
Et l’on y voit passer avec un faible bruit
Des grincements de dents blancs dans la sombre nuit.
Là sont les visions, les rêves, les chimères ;
Les yeux que la douleur change en sources amères,
L’amour, couple enlacé, triste, et toujours brûlant,
Qui dans un tourbillon passe une plaie au flanc ;
Dans un coin la vengeance et la faim, sœurs impies,
Sur un crâne rongé côte à côte accroupies ;
Puis la pâle misère au sourire appauvri ;
L’ambition, l’orgueil, de soi-même nourri,
Et la luxure immonde, et l’avarice infâme,
Tous les manteaux de plomb dont peut se charger l’âme !
Plus loin, la lâcheté, la peur, la trahison
Offrant des clefs à vendre et goûtant du poison ;
Et puis, plus bas encore, et tout au fond du gouffre,
Le masque grimaçant de la Haine qui souffre !

Oui, c’est bien là la vie, ô poète inspiré,
Et son chemin brumeux d’obstacles encombré.
Mais, pour que rien n’y manque, en cette route étroite
Vous nous montrez toujours debout à votre droite
Le génie au front calme, aux yeux pleins de rayons,
Le Virgile serein qui dit : Continuons !



            Liszt reviendra bouleversé par les paysages de l'Italie du Nord. Il continuera de travailler, d'écrire, de composer. Il mettra plus de vingt ans à terminer sa Fantasia, qu'il traînera avec lui comme un souvenir de la brume au-dessus des montagnes de Côme.


samedi 18 avril 2020

Vertiges baroques

Quand le marquis de Dos Aguas entreprend de restaurer en 1740 un palais valencien du XVe siècle, il fait appel au peintre Hipolito Roviro et au sculpteur Ignacio Vergara pour les trompes-l’œil, inspirés sans doute de ceux de la Strada Nuova de Gênes, les balcons ornés de hauts-reliefs et le faste des intérieurs. La porte en albâtre condense toute l'exubérance de leur art. La pierre se retrouve comme animée, vibrante, en géants contorsionnés à la manière de Michel-Ange, en motifs végétaux, en racines et fleurs sauvages qui croissent, dans un mouvement qui aspire vers le haut. Tous les vertiges du baroque tardif s'y mêlent.



A la même époque, de l'autre côté de la Méditerranée, à Rome, la Fontaine de Trevi se construit. Il faudra trente ans pour que le chantier soit achevé.



Certes on pense déjà un peu à Gaudi, mais avant tout ce sont les courbes du Bernin, un siècle plus tôt, qui sautent aux yeux, ce même geste, cette même impression que le marbre ou l'albâtre tout à coup respire. Une cuisse qui plie sous la prise d'une main. Une façade qui ondule, comme plongé dans un aquarium, qui se déploie en vague. Un fleuve changé en minéral, car ce sont les fleuves Turia et Jucar qui irriguent la lagune valencienne que le sculpteur a représentés, dans ce ruissellement féroce, comme le Bernin lui-même avait représenté le Nil, le Gange, le Danube et le Rio de la Plata, face à l'église de son éternel rival Borromini, sur la piazza Navona.



            La porte du Palacio del Marqués de Dos Aguas distord les formes, plie le roc, on y est tout autant écrasé que projeté devant la perspective, et c'est parfois la Chute des Damnés de Rubens que l'on croit reconnaître dans ces géants précipités.




samedi 11 avril 2020

Le cathare confiné

Touché par une balle allemande le 22 mai 1918, Joë Bousquet ne se relèvera jamais de sa blessure. Colonne vertébrale atteinte, il restera alité plus d'une trentaine d'années, dans une petite chambre, aux volets continuellement clos, au cœur de Carcassonne. En pays cathare.


Au milieu des livres, dans les fumées d'opium pour alléger la douleur, parmi les parfums laissés par le passage des nombreuses femmes qui viennent lui rendre visite.

Bousquet est charmant, intelligent, raffiné; elles le savent. Lui, qui voyageait jadis, homme pressé, qui se plaisait aux jeux de la séduction dans les rues de Béziers ou de Narbonne où il est né, doit se faire aux exigences de la lenteur. Prisonnier de son corps.

Il écrit. La vie intérieur en ébullition.
Les ouvrages recouvrent son lit. Il ne cesse de créer. Des poèmes, des essais, des romans ésotériques.


Par là, il cherche à naturaliser sa blessure, comme il le répète. L'accepter. Admettre qu'elle fait partie de son corps, mieux: qu'elle le supplante tout entier.

Dans le microcosme de sa bibliothèque, de ce boudoir, de ce tombeau, il se constituera une compagnie de spectres. A la manière de Sade dans sa cellule, il donne corps aux fantasmes dans le souvenir voluptueux de celles qu'il n'aura jamais connues, que seul le désir liait, d'autant plus fort qu'il était un désir pur.

En 39, il fera publier son oeuvre la plus hallucinante, Le Cahier noir, longue litanie sexuelle où il ressasse en boucle un même instant. Une sodomie où la femme étreinte se métamorphose toujours, au gré des réminiscences. Elles se nomment Isel, Hortie, Blanche-par-Amour, Houx-Rainette, Abeille d'Hiver...

Lors de la défaite française, sa chambre, Divan tout oriental, deviendra le Quartier Général de tous les intellectuels fuyant le régime de Vichy. On y croisait alors Eluard, Aragon, Gide, Valéry, Paulhan, Dubuffet, Triolet.

Autour de ce corps infirme et immobile, enfoui sous les livres, plongé dans l'ombre, s'organise alors, jusqu'à sa mort en 1950 une résistance: tout un petit monde où l'esprit semble, malgré les défaites du corps, à jamais vainqueur.

Photo de la chambre de Joë Bousquet, Maison des mémoires, Centre Joë Bousquet, Carcassonne:



vendredi 3 avril 2020

San Firmin à Babylone

Les chants résonnent dans toute la vallée. Les cris. Les rires. A chaque instant la bière coule à flots. La sueur. La salive quand deux bouches s'embrassent. Ce n'est pas la Navarre. C'est Sodome. C'est Gomorrhe. C'est Babylone. On s'y épuise d'ivresse.


A vingt-trois ans, Hemingway découvre Pampelune. Et ses fêtes dionysiaques. Ses hécatombes antiques du taureau que les Espagnols vénèrent. Dieu que l'on sacrifie.

Il y trouvera l'inspiration pour son premier roman, Le Soleil se lève aussi.
Il y reviendra une dizaine de fois. Dans ce carnaval de rouge et de blanc. Il y verra son âme absorbée par ses fêtes sans lendemain, qui durent une semaine tout entière.

L'éphémère se fait éternité.

On ne dort jamais vraiment, on s'écroule saouls et harassés, dans le vacarme, et la rumeur continue qui réveille une heure après s'être assoupis.
On se réveille, on se demande où l'on est, et quand on le comprend, on se demande si la ville tient encore debout, tant la terre tremble sous les danses de la foule.

Des années après, sur les pas du torero Ordonez, Hemingway reviendra sur son expérience des San Firmin:

"Pampelune n'est pas un endroit où emmener sa femme, écrira-t-il. Les chances sont très fortes qu'elle y soit malade, meurtrie ou blessée ou au moins bousculée ou aspergée de vin, ou alors qu'on la perde; et peut-être les trois."


"Certes si elle parle espagnol et sait donc quand on la plaisante sans l'insulter, si elle peut boire du vin toute la journée et toute la nuit et danser avec n'importe quel groupe d'inconnus qui l'invite, si ça ne la dérange pas qu'on l'éclabousse de diverses choses renversées, si elle adore le bruit et la musique continuels et aime les feux d'artifice, particulièrement ceux qui tombent près d'elle ou brûlent ses vêtements, si elle pense qu'il est d'une saine logique de chercher à voir où l'on peut s'approcher d'être tué par des taureaux gratuitement et pour s'amuser, si elle ne prend pas froid sous la pluie et jouit de la poussière, aime le désordre et les repas irréguliers et n'a jamais besoin de dormir et demeure pourtant pimpante et fraîche sans eau courante, alors amenez-là. Vous la perdrez probablement au profit d'un autre qui vaudra mieux que vous."


"Pampelune fut rude comme toujours, débordant de touristes et d'originaux, mais autour d'un noyau de tout ce qu'il y a de mieux en Navarre. Une semaine durant nous dormîmes en moyenne un peu plus de trois heures par nuit au son des tambours de guerre de Navarre, des fifres jouant les vieux airs et des danseurs bondissant et tourbillonnant. J'ai décrit Pampelune une bonne fois pour toutes, conclut-il."

Idées de lecture: 
-Hemingway, Le Soleil se lève aussi
-Hemingway, L'Eté dangereux

Photo de Pampelune:



dimanche 22 mars 2020

Sur les pas du Condottiere

En 1932, paraît l'un des derniers grands textes relatant un voyage d'Italie, que les artistes de la fin de la Renaissance avait démocratisé: Le Voyage du Condottiere d'André Suarès, livre d'histoire, essai métaphysique, journal, ouvrage mosaïque dans lequel chaque ville trouve un visage, une démarche, un sourire, une grimace parfois.

Une ville retient particulièrement son attention, une ville faite femme, comme il l'écrira, à laquelle il écrit lettre sur lettre, enflammées, passionnées. Il erre dans ces ruelles qui toutes conduisent au cœur du monde, le Campo, dans la droite ligne de l'alignement des astres, le point critique, la crête où tout s'équilibre, le secret des secrets, si la ville est féminine dans sa chair, comme il le dit:

"C'est la conque d'Aphrodite ou le bénitier de Marie: elle est rose sous la lune, et partagée en longs pétales de marbre. Immense et déserte à cette heure, elle est tout à moi comme au silence. Son ovale exquis, à la suave pente, est le sexe brûlant et clos de l'adorable ville. Voilà bien le Campo, la plus belle des places en Italie, toute bordée de palais rouges: et le plus vaste, le plus hardi de tous, qui en occupe tout un côté, est le palais de la République. Le doux ventre de la place s'incline avec langueur vers le palais illustre. Et lancé au fond du ciel, cherchant la lune, la plus ravissante et la plus haute des tours se dresse d'un seul jet, si robuste et si fin, si fort et si léger qu'il est  l'essor d'un seul lys rose à la corolle de neige, le beffroi de Sienne, un lys qui serait une flèche."



"Enfin, je vous ai vue, ma fiancée toute vierge et toute passion. Enfin je vous ai trouvée, ô ville tant cherchée, et vous m'avez accueilli, comme si vous m'eussiez attendu, comme si vous m'aviez souhaité. Un soir de printemps, le dernier entre mai l’œillet et juin la rose, à la fin d'une journée ardente, je suis entré dans la ville rouge, qui se retranche et se dresse sur un socle de terre chaude, pétrie dans le sang et veinée d'or. Le désert m'a porté jusqu'à vous, oasis. Avant de passer le seuil de Sienne, qu'on vienne du sud ou du nord, on chemine dans une vallée lunaire; les longs cierges noirs des cyprès veillent éteints sur les cendres, les uns en files de deuil, les autres en cercle, formant un concile pensif; et les sables gris ondulent sous le ciel comme des dos d'éléphants qui marchent sous terre, ne laissant affleurer que leur échine."

Photo de Sienne:

La Franqui: bout du monde

               Je connaissais un peu ce petit coin de terre battu par les vents, caressé par la mer. Cette immense plage déserte où l’eau s’...