mardi 10 mars 2026

Floraisons baroques

             J’étais sur un nid d’aigle, dans la chaleur d’une fin d’avril. On appelle ces zéniths des miradouros. La ville s’abandonnait, tout alanguie, en contre-bas. Je devais lire sous une pluie de lumière et une neige de fleurs violettes. C’était Lisbonne au printemps. Faut admettre, c’est quelque chose. Les jacarandas superbes donnaient à la colline du Chiado des airs de couchants zinzolins, même en plein midi.



            L’église éventrée do Carmo me rappelait le désastre du 1 novembre 1755. Voltaire en fit quelques vers

 

« Ô malheureux mortels ! ô terre déplorable !

Ô de tous les mortels assemblage effroyable !

D’inutiles douleurs, éternel entretien !

Philosophes trompés qui criez : “Tout est bien”

Accourez, contemplez ces ruines affreuses,

Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses,

Ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés,

Sous ces marbres rompus ces membres dispersés ;

Cent mille infortunés que la terre dévore,

Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore,

Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours

Dans l’horreur des tourments leurs lamentables jours ! »

Et un chapitre de Candide :

« À peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas ; la mer s’élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à l’ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et les places publiques ; les maisons s’écroulent, les toits sont renversés sur les fondements, et les fondements se dispersent ; trente mille habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. »



            Le monde qui se renverse. L’horloge du temps qui remet les pendules à l’heure. Des centaines de milliers de morts emportés par l’écroulement de la ville, le raz-de-marée qui la submerge et l’incendie qui dura une semaine.

            On en parle encore, et les inquiétudes sont les mêmes. Comme au lendemain de la Première Guerre Mondiale, de l’Holocauste ou d’Hiroshima, l’être humain pose la même question, la seule qui vaille : « Pourquoi ? » Pourquoi le mal existe-t-il donc ?

            Aucun « parce que » n’aura jamais été suffisant. Et je dois avouer que devant tant d’éclat, dans la splendeur de l’azur, au sommet du Chiado, en plein midi d’avril, ce mal, devant toute cette grande beauté, m’apparaissait plus absurde encore que si je le découvrais soudain, le fait accompli, face aux visions d’horreur.

            Je m’étais éternisé, à la terrasse d’un quiosque, à écrire une lettre ou deux à un brin de femme qui était déjà ma correspondante privilégiée et qui le restera. Elle m’attendait, du moins je l’espérais en ces temps-là, dans l’étendue d’une plaine où tout n’était qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Plus baroque qu’elle n’y paraissait, cette ligne droite entre deux chaînes de montagnes attisait quelque vieux rêve : celui d’être heureux quelque part.

 

            J’observais la ville scintiller en pensant aux grands chantiers du Marquis de Pombal qui, le premier, exigea que l’on enterre les morts, condamne les pillards, organisa les secours et entreprit les travaux de reconstruction et de consolidation de la ville. Il réforma le pays en profondeur et porta sur le Portugal la pensée des Lumières. Il fut l’un de ces bâtisseurs qui luttent contre les éléments, la terre et le destin, convaincu du génie humain et, comme tout visionnaire, coupable du péché d’orgueil.

            Une ville reconstruite, renaissante de ses cendres, comme Raguse ou Noto, en Sicile, rebâties quasiment ex-nihilo du tremblement de terre de 1693. Le chaos a toujours été dans l’ordre des choses.

            L-Mdina, elle aussi, dans l’archipel de Malte, a été anéantie par le séisme du 11 janvier 1693, dans le Val di Noto. La ville de silence fut réduite à elle-même. Nous avions franchi, émus, la porte Vilhena, portail baroque nommé en l’honneur du Grand Maître de l’Ordre de Malte qui chargea l’architecte français Charles-François de Mondion d’en faire un épicentre baroque. Je me souviens de rues brûlées déjà par le soleil d’hiver et un vent glacial qui nous rappelait que nous étions nulle part au milieu de la Méditerranée.




            A leur manière, le marquis de Pombal ou Antonio Manoel de Vilhena, Portugais lui aussi d’ailleurs, sont des Haussmann, des Pierre le Grand. Des Hercules. Ils ont rebâti les jours et les heures, comme on reconstruit Paris de décombres ou Saint-Pétersbourg de marécages. Dans cette impermanence des choses, il y a là un geste profondément baroque, à se relancer, à corps perdu, dans le désordre et ranger ce qui a été si facilement défait.

 

            Je comprends mieux alors la remarque d’Eugenio d’Ors, quel nom, d’ailleurs, pour un spécialiste du Baroque ! Le Baroque, écrit-il, c’est la nostalgie du Paradis Perdu. C’est dans le jardin de Coimbra qu’il a cette intuition.

            « Je garde fidèlement le souvenir de cette heure méridienne, un jour de mai, au Jardin Botanique de Coimbra. Heure lente et trouble, de parfums végétaux, de roucoulement voluptueux. Les palmiers sveltes, avides de soleil, montaient, dominant de très haut les frondaisons, qu’ils oubliaient maintenant, de la hauteur de leur palais de lumière. » Et plus loin : « En cette heure printanière et méridienne de Coimbra, je suis arrivé, dans la paresse et le recueillement, à la possession d’une vérité féconde : à savoir que le baroque est secrètement animé par la nostalgie du Paradis Perdu. »

 

            Sous les jacarandas, je devais laisser ma rêverie s’éployer en volutes. Je devais penser au baroque manuélin, architecture maniériste et exubérante, gothique non plus flamboyant mais incandescent, qui sculpte en fractales la pierre du Couvent du Christ, dont la porte aura tant fasciné Eugenio d’Ors, aux arcs-boutants du Monastère des Hiéronymites ou aux fioritures sublimes de la Tour de Belém devant l’Océan. Tant de génie dans le détail, comme réponse au baroque churrigueresque de Castille : j’avais été subjugué par le retable criblé de lumière de la Cathédrale de Tolède. Déjà, en ces temps-là, j’avais dû rêvé, à la terrasse d’un café non loin d’un cloître plateresque, aux folies d’Espagne, à des chapelles perdues, à ces joyaux du gothique isabélin, qui ont posé les bases du baroque, à des jardins suspendus qui gravitent autour d’une fontaine qui sonne comme une guitare.

 

            J’étais ainsi « dominicalement épris de Baroque. » Ce sont les mots du philosophe catalan qui analyse, dans son essai qui prend alors la forme d’une digression primesautière, la cadence du baroque et dans lequel il trouve une sorte de suspension merveilleuse : ce seront les jardins botaniques. Il en revient justement au Marquis de Pombal qui fonda ce petit Eden de Coimbra en 1772, partie intégrante du Musée d’Histoire Naturelle :

« Les jardins botaniques représentent le dimanche d’un siècle, las de six jours de travaux, de Manufactures, d’Arsenaux, de Forteresse, de Ponts, d’Académies, de Salines… Lorsqu’un Pombal, par exemple, avait tracé le plan d’un quartier entier pour la Lisbonne à la suite d’un tremblement de terre, ou approuvé un règlement pour la Fabrique de poudres, il allait planter un cinnamone ou un palmier. Ou simplement il s’asseyait au pied de l’une de ces pousses déjà grandes, un matin inondé de soleil, comme il eût été, dans la nuit pleine d’intrigues, entendre un opéra italien. »

 

            Je me souviens d’un soir d’été où mon père et moi avons erré dans le jardin botanique de Palerme parmi des sortes d’éléphants d’écorces, les Ficus Macrophylla, qui élancent leurs racines jusqu’au sol et creusent pour le visiteur d’étranges antres, des terriers où se perdre comme dans un labyrinthe. La nature n’a pas attendu les Siècles d’or pour inventer le baroque.




            Je divaguais ainsi, à Lisbonne, je rêvais de Palerme, et de la plaine du Forez tout à la fois, des jardins botaniques de Coimbra et des jardins ésotériques d’Honoré d’Urfé ; j’étais alors à Tolède, mais sans doute devais-je fuir aussi vers Grenade. Puis la Valette. Ou Madrid.

            Aujourd’hui, j’écris dans une petite bourgade de cette plaine, et je crois en la Méditerranée, cette région de l’olivier, s’élançant du Portugal jusqu’à la Sicile ; je prête l’oreille aux chants du fado, aux malaguenas, au rebetiko, aux tarentelles. Je vois se déployer tout un Eden méridional, fait d’orangers et de citronniers comme à Séville, de vignes, de cyprès chantournés comme des flammes, j’en ai vu à Cordoue ou en Provence, de figuiers gigantesques dont les racines serpentines plongent dans la terre.

            Au fond, j’ai toujours désiré m’éterniser ; malgré toutes ces pérégrinations, un jour m’enraciner moi aussi. Dans cette plaine du Forez, et pourquoi pas ? Somme toute, c’est un bon endroit où rêver de la Méditerranée. Invité par ma correspondante privilégiée de Lisbonne, initiée pour ainsi dire. Et ce vieux rêve qui se ranime souvent. Posséder enfin un petit lopin de terre et y cultiver consciencieusement notre jardin. C’est la leçon sublime de Voltaire, lui-même occupé à jardiner dans sa Villa des Délices de Genève puis au Ferney. Après tout cela, le monde quoi, et son lot de tracas, s’arrêter dans le creux de la vitesse des choses, et observer pousser les pins parasols et fleurir les cerisiers.

    Dans un dimanche perpétuel.

 

Lecture:

Voltaire. Candide. 1759

Eugenio d'Ors. Du Baroque. 1935





vendredi 20 février 2026

Les voyages de Mozart à Prague

                Chaque soir, nous passions devant les clochers de Saint-Gall, et nous nous posions, le temps qu’elle fume une cigarette, devant le Théâtre des Etats, face au Karolinum, l’université de Prague fondée en 1348, dont il reste de vénérables vestiges gothiques.

            J’observais ce vert céladon adorable que l’on doit voir souvent dans la Saint-Pétersbourg du XVIII° siècle, et les balcons en ferronnerie plus fine que de la dentelle. C’était l’heure, un peu étrange à Prague, où les réverbères commencent à briller et que la brume s’épaissit.




            L’espace d’une rêverie s’ouvre : on entend alors un orchestre à l’intérieur, un premier violon s’échauffer, un hautbois s’échapper, ou un soprano vocaliser, à la manière d’un éclat de rire. Des voitures tirées par des chevaux apprêtés de pampilles pour l’occasion déversent une flopée d’invités. Des pas derrière nous résonnent dans la rue, un petit monsieur, au gloussement de crécelle qui aurait horripilé Salieri, court à grandes enjambées. Trop occupé à batifoler avec Constance ou quelque gourgandine, comment savoir, il s’est laissé prendre par le temps. C’est lui que l’on attend bien sûr : le chef d’orchestre et compositeur de l’opéra de ce soir : Don Giovanni.

           Nous sommes le 29 octobre 1787. Mozart a mon âge. Le lieu s’appelait encore Théâtre du Comte Nostitz, du nom du mécène qui le fit construire. Il est aujourd’hui l’un des derniers opéras où le prodige viennois a joué en personne. Les autres sont à Hietzing, dans les environs de Vienne, et Munich.



            C’est justement à la fin d’un mois d’octobre, l’un de ces soirs où les hirondelles disputent le ciel aux chauves-souris, dans les derniers sursauts de l’été, que je m’étais précipité au Liceu qui jouait précisément Don Giovanni dirigé alors par Josep Pons. Nous étions entre deux confinements, la ville avait quelque chose des couvre-feu d’octobre 1934, c’était l’heure où l’on portait des masques qui, à tête reposée, ressemblaient plus à ceux des médecins de la peste qu’à ceux des carnavaliers d’un saut de l’ange à Venise.

            Les semaines précédentes, j’avais dû par ailleurs faire lire à mes lycéens le Dom Juan de Molière et découvrir la version de Joseph Losey ; ainsi l’occasion était trop belle. Je baignais alors dans les audaces du libertin et les remontrances de Sganarelle ou Leporello.

            Mais, trop mal placé, vers le poulailler, je n’apercevais pas même la moitié de la scène, et je me résignais à partir. Tant pis pour la musique, et puis la ville me happait plus facilement, je le reconnais. Toutefois, dans une librairie de la Calle de Ferran, la radio diffusait en direct l’opéra que je venais de quitter. J’y vis un signe du destin. Car, derrière les facéties de Mozart, on le sait, c’est toujours une question de destin.

 

            Ce soir où j’observais la majesté du Théâtre, je pensais distraitement à tout cela, cédant à mes tropismes habituels, je le concède : sitôt à Prague, c’est un peu Saint-Pétersbourg, Vienne, Munich, Venise et Barcelone qui me traversaient tout à la fois. Ma manière à moi d’être Européen sans doute.

 

            A partir du XVIII° siècle, déjà, on est européen par nature. Difficile d’y échapper : un jour à Prague, le lendemain à Leipzig ou Berlin. Le surlendemain à Vienne ou Venise. Ou Paris. Ou Madrid. Ou Dresde. Au fond qu’importe. La musique réduit l’espace et allonge le temps, les Muses rassemblent et fédèrent. Les monarchies ont au moins le mérite d’unir. En ce sens, Mozart est à lui tout seul un idéal européen, à cette époque où l’Europe n’est pas plus grande qu’un salon cossu où l’on se plaît à disserter des causes et des effets.

            A partir de 1787, la géographie intime de Wolgang se cristallise à Prague, qui l’accueille mieux qu’à Vienne où sera d’ailleurs joué Don Giovanni en 1788 avec bien peu d’enthousiasme. Le public reconnaît aussitôt son génie, tant dans la composition que l’interprétation. Il garde un souvenir ému de son récital du 19 janvier 1787 où il improvise délicatement sur un air des Noces de Figaro.

« Il n’est pas aisé de se faire une idée précise de l’enthousiasme des Bohémiens pour la musique de Mozart. Les œuvres les moins appréciées ailleurs étaient considérées par ces derniers comme divines ; et, plus étonnant encore, les grandes beautés que les autres nations ne découvraient dans la musique de ce génie rare qu’après de très nombreuses interprétations, furent parfaitement appréciées par les Bohémiens dès la première soirée. », déclara Lorenzo Da Ponte.

« Mes Praguois me comprennent ! » ajoute le prodige ; si la citation n’est pas certaine, du moins elle est restée.

Ce sera donc la trente-huitième symphonie dite « Prague », une première triomphale du Figaro crée à Vienne, La Clemenza di Tito, et bien sûr Don Giovanni, lorsqu’il loge encore à l’Hôtel aux Trois lions dorés, dans la vieille ville, juste à côté, au point de pouvoir le saluer de sa fenêtre, de l’hôtel de son librettiste de toujours, le Vénitien Da Ponte, personnage fantasque, toujours sur les routes, devenu professeur d’italien à Londres, à la mort de l’empereur Joseph II, puis émigré à New-York pour échapper à ses créanciers, où il montera, après avoir essayé le commerce de tabac, d’alcool, puis ouvert une librairie, et repris un poste d’enseignant d’italien, la première américaine de Don Giovanni en 1826. La vieille Europe s’agrandit au XIX°. Et coïncidence : le plus grand compositeur praguois, Dvorak, presque un siècle plus tard, s’en ira lui aussi pour l’Amérique, de laquelle il reviendra avec la neuvième symphonie. J’aurais aimé que Mozart pût l’entendre.



Très vite, le musicien, le librettiste et le philosophe enchaînent les réceptions mondaines et terminent la nuit, je n’en suis que trop sûr, dans les tavernes de la vieille ville puis retourne à l’aube écumer les palais baroques de Mala Strana.

Sur les partitions de l’opéra, on a justement découvert des traces de café et de punch. On est certain que Casanova a contribué à la rédaction du livret de Don Giovanni, ne serait-ce qu’en donnant l’exemple d’une vie consacrée à la liberté et à la séduction. Il avait accumulé 122 conquêtes féminines, prétendait-il. Leporello fait, quant à lui, la liste des femmes de Dom Juan : 2065 prises, dont 640 Italiennes, 1003 en Espagne et une centaine de Françaises, etc.

Casanova vit désormais au Château de Dix, propriété du Comte de Wallenstein, il y régit, seul et désœuvré, la grande bibliothèque du domaine, termine son roman de science-fiction, L’Icosaméron, publié à Prague la même année que le triomphe de Mozart, et entame ses Mémoires.

Mais, dès qu’il le peut, il se fait conduire à Prague.

 

Au Palais Patcha, ils sont là, Mozart, Da Ponte, Casanova et d’autres notables. On se distrait, on demande à Wolgang d’improviser sur une broutille, « c’est épatant ! » s’exclament les dames. On parle de Rousseau, Voltaire, Diderot. Casanova fait, refait le récit de son évasion de l’une des prisons les plus terribles d’Europe, les Plombs de Venise, il ajoute ici une ou deux fantaisies, comme un violoniste ponctuerait une mélodie bien connue de trilles, on écoute, l’assemblée en est tout ébaubie.

 

Devant ce théâtre sur lequel d’ailleurs donnait notre chambre d’hôtel, j’avais plein la tête les sonates de Mozart.

Enfant, c’était la quarantième symphonie bien sûr qui m’avait bouleversé. Puis on oublie, on néglige Mozart, trop connu, trop beau, si merveilleux, on le sait, donc on ne creuse plus. Bien à tort. Car, c’est le propre des génies de revenir toujours à nous, quand on pense qu’ils n’avaient plus rien à dire. On croyait les connaître, et voilà qu’ils nous émerveillent de nouveau : la huitième sonate, la dixième, ou la douzième, la Symphonie concertante, le cinquième concerto pour violon…

Oui, Mozart revient toujours à nous, et il nous émerveille, même après tant d’années, comme pour la première fois.





samedi 7 février 2026

Genève ne fête pas Noël

              Les grands traumatismes de l’histoire se transmettent de génération en génération.

    Paul Morand expliquait que le souvenir de l’incendie de 1666 était encore bien présent dans les consciences des Londoniens du XXe siècle.

     La ville, disait-il, est continuellement imprégnée d’une odeur de braise et de cendres ; et il suffit qu’un camion de pompiers dévale le Strand ou Oxford Street, à toute allure, sirènes enclenchées, pour que les passants se jettent des regards confus et inquiets, dans un silence troublant.

     Les grandes obscurités projettent leurs ombres des siècles plus tard. C’est en partie ce qui explique aujourd’hui la réputation de Genève. Ville froide, prétend-on, austère, assurément. Les Genevois sont, somme toute, souvent cordiaux, mais il semble qu’il leur manque quelque chose pour être pleinement joviaux.



            Le moindre sourire, à la vérité, est suspect. Vieux trauma du seizième siècle, cicatrice difficile à dissimuler. Car, à force d’avoir été dressée par le zélé Calvin, la ville en a gardé le pli.

            Difficile en effet de se remettre, même après tant d’eau qui a coulé sous le pont du Mont-Blanc, des mesures coercitives de la République Théologique qu’instaure le réformateur à partir de 1536.

            Les frivolités sont interdites. Et jusqu’à la moindre marque de bonhommie est bannie. Il faut vénérer Dieu, rien d’autre, avec toute la gravité que la foi exige.

        Personne n’a jamais précisé que l’homme était venu au monde pour être heureux. Non, il est seulement endetté. Cette dette, c’est sa religion, sa foi. Elle le contraint, pieds et mains liés.

 

           « Les cloches de Genève elles-mêmes devront dorénavant se taire à Genève », écrit Stefan Zweig qui pressentait les horreurs de la Gestapo, qu’il reconnaît dans le Consistoire, chargée de « surveiller la communauté » et les dérives totalitaires du Troisième Reich, en 1936, à la veille de l’un des plus grands désastres de l’humanité, quand il publie un essai sur Calvin et sa république théocratique, Conscience contre Violence, dans laquelle il voit la somme de toutes les tyrannies. Il en fait une sorte de parabole : il tire les leçons de l’histoire, pour comprendre la cruauté des tyrannies à venir et la soumission des peuples.

            C’est un essai à charge, bien sûr, il ne prend de l’histoire que ce qui alimente sa démonstration. Sans doute qu’il accentue l’austérité calviniste, mais c’est querelle d’historiens. Il est philosophe. C’est l’avenir qui l’inquiète, pas le passé. Qu’importe, les Cassandre sont toujours traitées de la même manière.

          « D’un seul trait de plume, Calvin supprime toutes les fêtes du calendrier, Pâques et Noël, qu’on célébrait déjà dans les catacombes romaines, les jours des Saints, les vieilles coutumes traditionnelles. »



            Noël est interdite, mais aussi la musique, la convivialité, l’intimité. L’auteur autrichien ajoute : « Car désormais, à Genève, on traque sans merci toute paillardise, toute forme de plaisir, et malheur au bourgeois qui se laisse surprendre à entrer, après le travail, dans une taverne pour y boire du vin, ou à jouer aux dés, ou aux cartes ! »

            On ouvre les courriers, les lettres qui arrivent à Genève et celles qui en sortent, on encourage la dénonciation, on soumet un peuple, avec les meilleures intentions du monde : la foi en Dieu. De toute temps, la méthode a porté ses fruits.

            On comprend mieux Genève en effet.



            « Mais comment, se demande-t-on avec étonnement, une ville républicaine qui a goûté à la liberté pendant des décennies et des décennies, a-t-elle pu accepter un tel despotisme moral et religieux, comment un peuple jusqu’alors d’une gaîté presque méridional a-t-il pu supporter un tel régime ? Commet un seul homme est-il parvenu à détruire à ce point toute la joie de la vie chez des milliers et des milliers d’individus ? Le secret de Calvin n’est pas du tout nouveau, c’est le secret éternel des dictatures : la terreur. »


         Un soir glacial, l’un des derniers jours de l’année, nous avons fait quelques pas, parmi les fontaines et les arcades. Dans la vieille ville toute pleine de golems et de dibbouks.

        Dans ce silence obscur, on longeait des façades renfrognées et des volets clos. Près de la cathédrale, on pouvait entendre comme des voix. Non, une voix, et des lamentations. Calvin, d’entre les tombes, prêchait aux fidèles, raflés et torturés s’ils manquaient les messes.

            Il proféra plus de deux milles prédications, lors de son ministère ; il y justifiait tout ce qui est injustifiable.

              La tyrannie théocratique est bien vilipendée mais inutilement : le clerc de notaire Jacques Gruet, libertin et athée, placarde un libelle sur les portes de la Cathédrale. Il sera décapité à Champel en juillet 1547. L’humaniste Michel Servet est brûlé vif en octobre 1553. Sébastien Castellion sera l’un des derniers penseurs à s’opposer au zèle de Calvin. Il sera contraint de fuir Genève à laquelle il préfère Bâle.

        Et chaque dimanche, sans faute évidemment, deux fois, et trois fois dans la semaine, Calvin continue de rameuter ses brebis apeurées. Tous les moyens sont bons pour préserver l’amour de Dieu.

       Genève, depuis, a gardé cet air maussade, comme un dimanche de prière. Elle est prudente, économe.

            On ne sait jamais, les monstres naissent sans crier gare, un nouveau Savonarole est si vite arrivé.




 

 

dimanche 18 janvier 2026

UNA NOX FUIT INTER URBEM MAXIMAM ET NULLAM

     Alors que je musardais à la recherche de quelque nouvelle trouvaille pour un cabinet de curiosités, je suis tombé sur un jeton d’assurance, tout en argent, de la société lyonnaise contre l’incendie fondée à Lyon en 1839. Le jeton semble dater du milieu du dix-neuvième siècle, sans plus de précision ; on peut imaginer qu’il a été gravé par l’artiste lyonnais et l’un des premières daguerréotypistes, Philippe-Fortuné Durand. On y voit un lion héraldique autour duquel cette sentence latine, tout à fait cocasse quoiqu’érudite : UNA NOX FUIT INTER URBEM MAXIMAM ET NULLAM, « en une nuit, la ville passa de très grand à rien », avertissement bien à propos, en référence à un passage des lettres de Lucilius de Sénèque qui évoque l’incendie de Lyon en l’an 58 de notre ère, explique la légende. C’est du moins ce que l’on considérait alors. Aujourd’hui, c’est l’année 64 qui fait consensus parmi les historiens.

     J’ai souvent pensé à Sénèque lorsque j’ai découvert Cordoue, ville d’Hispanie, dans la province de Bétique, où il est né en l’an 4 avant Jésus-Christ. Je foulais le pont romain au-dessus du Guadalquivir, dans la moiteur d’un juillet et je me disais, presque ému, que le philosophe avait dû y passer quelques soirées similaires, deux mille ans plus avant moi.

     J’ai rêvé parfois de son exil en Corse, comme fut exilé Ovide à Tomes ; et me suis juré de fouler les orties Urtica di Seneca du Cap Corse où trône la Tour de Sénèque.

 

    Je me plais à imaginer qu’il a séjourné sans doute à Lyon, ville qu’il décrit dans son long poème satyrique dédiée à l’empereur lyonnais Claude, L’Apocoloquintose, littéralement « La transformation de l’empereur Claude en citrouille. »

 

« Je vis, au pied d'un mont doré par l'Orient,

Deux fleuves réunis en un large torrent.

Là s'étonnent de fuir emportés par le Rhône

Les flots longtemps muets de la paisible Saône

Qui semblait ne savoir où diriger son cours ;

Ces beaux lieux auraient-ils vu commencer tes jours ? »



            Dans sa lettre 91, le stoïcien écrit à Lucilius, à propos d’un ami, Libéralis, centurion d’origine lyonnaise, qui se désespère d’avoir vu sa ville réduite à néant par un incendie. Il comprend la peine du capitaine lyonnais, mais ne la justifie pas : « Notre ami Libéralis est tout triste ; il vient d’apprendre la nouvelle […]. Une telle catastrophe est bien faite pour émouvoir les plus indifférents, plus forte raison un homme tellement attachée à sa cité natale. »

Dans la nuit de l’été 64 après Jésus-Christ probablement, peut-être en automne, le feu prit, comme il prend quelquefois dans les grandes villes de ce monde.

    Il s’agirait un jour de faire une poétique de l’incendie dans laquelle se côtoieraient Troie, Carthage, Rome, Pompéi et Moscou.

 « En un mot jamais incendie n’a éclaté si brutalement qu’il ne laissât matière pour un autre incendie. Tant de superbes monuments dont chacun aurait suffi à faire la gloire d’une ville, il n’a fallu qu’une nuit pour les mettre à bas, et, dans une paix si profonde, un désastre est survenu que la guerre même ne saurait faire craindre.



            Les archéologues n’ont pourtant trouvé aucune trace d’un incendie conséquent dans la ville haute de Lugdunum. Rien aux environs du Théâtre antique, de l’Odéon ou du Sanctuaire de Cybèle.

            De toute évidence, ce sont les insulae de la ville basse, c’est-à-dire les habitations collectives, et non le quartier monumental qui ont disparu en une nuit. On s’interroge sur les superbes monuments dont Sénèque annonce la disparition.

            Les patriciens lyonnais ayant largement contribué à la restauration de la ville de Rome qui s’est embrasée quelques semaines plus tôt, du 19 au 27 juillet 64, l’empereur Néron enverra, à la capitale des Gaules, soutien financier et aide humanitaire.

            L’ironie, c’est que Sénèque ne mentionne pas le moins du monde, dans son œuvre épistolaire, le grand incendie de Rome dont Néron se servira comme prétexte pour multiplier les massacres à l’encontre des chrétiens. Mais sans doute que son lecteur, à l’idée de ses flammes qui lèchent la colline de Fourvière ne perd jamais de vue le brasier illuminer le Capitole, quelques jours avant que l’empereur esthète ou pyromane ne bâtisse sa colossale Domus Aurea.

         Le philosophe reproche à cet ami lyonnais de déplorer à tort l’anéantissement de sa ville. Ne pouvait-il donc pas s’y attendre ? N’a-t-il jamais appris que toute vie est destinée à mourir ? « Il n’y a rien qu’on ne soit tenu de prévoir. Plaçons-nous d’avance dans toutes les conjonctures imaginables et méditons, non sur les accidents habituels mais sur tous les accidents possibles. » Le sage a des devoir, rien ne devrait l’étonner : oui, les villes peuvent s’effacer de la géographie. En une nuit ou en un siècle, qu’importe. Les grandes cités, les vies, les empires, les amours et les mondes.

    Un philosophe ne doit jamais détourner les yeux, s’apitoyer, laisser les larmes l’aveugler. Sans le moindre soupir, accepter que les choses, le temps, et la matière fuient.

      « Apprenons, termine Sénèque, qu’il n’est rien que n’ose la Fortune. »

     Il en faut tirer conclusions et consolations. C'est le propre du Romain.




Floraisons baroques

                 J’étais sur un nid d’aigle, dans la chaleur d’une fin d’avril. On appelle ces zéniths des miradouros . La ville s’abandonna...