Je n’étais jamais allé à Prague, et pourtant elle est un souvenir d’enfance.
J’ai retrouvé il y a peu un vieux
poème écrit au sortir de l’adolescence où je rêvais alors des neiges de Prague,
confusément certes, mais j’imaginais que d’une brume épaisse de décembre
s’extirpaient les dômes et les tours du Pont Saint Charles.
Je ne connaissais pas grand-chose à
la ville, j’avais peu lu à son sujet, je n’avais jamais ouvert une carte pour
mieux la comprendre, mais quelque part je ne tombais pas si loin de la réalité.
Certaines villes sonnent plus justes en rêve ; et l’étude des songes la
décrivent mieux que la géographie.
Dans ce poème médiocre que
j’écrivais à seize ou dix-sept ans, un homme rencontrait ou pourchassait, je ne
suis plus très sûr, une silhouette dans les rues de Stare Mesto d’un petit
bonhomme que j’associais à Franz Kafka, (je ne dus apprendre que plus tard que
l’auteur tchèque était à la vérité relativement grand.)
J’avais fait lire à ma classe
quelques semaines plus tôt La Métamorphose
que j’avais moi-même découvert à leur âge, lue par notre professeur de
français ; et c’est en imaginant dans quel appartement cette sordide
petite histoire pouvait prendre place que j’arpentais les rues. Nous errions et
j’avais les romans de Kafka plein la tête. C’était ici, quelque part, pas loin
en tout cas, que deux agents viennent réveiller un matin Joseph. K que l’on
avait bien dû calomnier ? Et difficile de ne pas songer à la frustration
de l’arpenteur qui aperçoit ce château auquel on lui refuse l’accès ;
château noir posé au sommet de la cité comme une tiare, dont l’entrée m’a été
ouverte, quant à moi, pour quelques couronnes seulement.
Même s’il faut préciser que Prague
n’est quasiment jamais mentionnée dans l’œuvre de Kafka, elle est cruellement
absente, et pourtant elle se trouve dans chaque page : c’est une ville de
papier et de fantasmes, bâtie un peu de rêves d’enfance.
Au Café Imperial, j’aperçois, il me
semble, Kafka discuter avec Alfred Kubin qui lui expose ses visions
fin-de-siècle. Et Gustav Meyrink vient les rejoindre, il veut figer par les
mots cette vieille créature de glaise qui appartient au folklore juif.
Enfant, golem et dibbouks prenaient
part à ma mythologie intime au même titre que le Cyclope ou les sirènes. Je
fomentais dans mon esprit des chasses à l’homme dans une vieille ville d’Europe
de l’Est, expressionniste et brumeuse, que confondais sans doute avec Vienne,
Leipzig, Lübeck ou Varsovie. Les silences s’y alourdissaient et les peurs
paralysaient, comme dans le Nosferatu
de Murnau ou le roman de Shelley.
Cette vieille Europe de l’Est, celle
des contes juifs, de Gimpel le Naïf, des derniers démons aux pieds velus,
celles des cauchemars aussi, pleine de nuit et de fantômes, trouvait en Prague
sa capitale. Des ruelles sombres évoquaient de lointains alchimistes et de
fumeux astrologues. On fait venir un peintre italien : le roi sera
réassemblé de poires et de pommes, et de grappes en guise de cheveux, il
s’amuse du portrait, avant de sombrer de nouveau dans ses mélancolies saturniennes,
tout isolé parmi ses merveilles et ses bizarreries.
On aboutit à une place, tout à coup
la lumière y plonge à pic, c’est le souvenir de Mozart et de Casanova qui bat
des cils comme pour nous aguicher trois siècle après leurs facéties. Et plus
loin, Janacek vient rendre visite à Smetana pour contempler ensemble la Moldau.
Vieux palais soutenus de télamons,
mascarons grotesques qui nous zyeutent, floraisons art nouveau qui tissent sur
la place Venceslas des édifices chantournés. Droit devant soi, dans la
perspective, le Musée National. Puis la Gare Centrale où Anton Dvorak vient
presque quotidiennement observer les trains qui partent pour Budapest ou
Trieste, et qui se lamente : « J’aurais donné toutes mes symphonies
pour avoir inventé la locomotive à vapeur. »
Puis l’histoire continue. Les rêves
d’enfance, trop vite, trop tôt, se dissipent. Les tanks allemands sont aux
portes de la ville. Puis 1989, la Révolution de Velours. Kundera y parlera de
la légèreté de l’être et du poids des siècles. Mais Prague demeure inaccessible.
Comme un enfant avec son coffre à jouets, elle conserve tous ces petits trésors,
ces petits souvenirs, bric-à-brac de créatures, joujoux du temps, fantômes, diablotins
et rêveries ; et les montre à qui se laisse tenter, pour le seul plaisir de
la contemplation.
Au XVI° siècle, déjà, le vieux roi mélancolique, Rodolphe II
n’agissait pas autrement : il ouvrait aux seuls privilégiés les portes de son
cabinet des merveilles, tout heureux de collectionner des morceaux d’éternité.


