vendredi 24 juillet 2026

Cellulairement

             Cela fait quelque temps déjà que j’ai achevé mon exil en terre parisienne. J’avais été affecté, dans tous les sens du terme, entre une forêt et un fleuve, dans une ville un peu triste de Seine-et-Marne. Pour tromper l’ennui et tuer le temps, j’ai eu heureusement l’occasion d’enseigner le français quatre années durant.

            Il m’arrivait souvent d’emprunter un pont et de faire quelques pas autour de l’île Saint-Etienne qui se trouvait en son cœur. Le nom de l’îlot m’évoquait la ville où je suis né et j’y voyais une provocation du destin qui avait déjà fait ses preuves sur le pauvre Tantale. Moi qui avais tant voulu fuir la Loire, je ne désirais plus qu’y retourner, oppressé par la grisaille de la Seine. J’aurais tout donné pour quitter cette terre, et je pensais parfois au poète Mallarmé, dont la maison se trouve au bord de ce fleuve qui m’inspirait si peu, où j’avais lu à l’occasion les livres de sa bibliothèque, qui souffrait de sa mutation à Tournon et n’aspirait, quant à lui, qu’à rentrer à Vulaines-sur-Seine. J’aurais préféré obtenir l’Ardèche, mais l’algorithme des mouvements académiques est ce qui rappelle le plus les Parques grecques.



            Je tournais en rond, le long des quais de l’île Saint-Etienne où jadis se dressait l’imposant château que les Capétiens appréciaient particulièrement. La reine Blanche de Castille y meurt en novembre 1252. Je contournais, à l’extrémité une immense bâtisse, ancien Hôtel-Dieu du onzième siècle reconverti, à partir de l’année 1808, en centre de détention par l’architecte Louis-Ambroise Dubut, qui finira à Saint-Pétersbourg, employé aux colonies militaires. L’ancien couvent peut abriter, je crois, jusqu’à trois cents détenus, pour des périodes assez courtes ou en fin de peine, prisonniers habitués des lieux qui auront passé plusieurs décennies dans les geôles du pays et qui s’apprêtent à revoir le soleil. L’ironie de la géographie m’a toujours amusé : au cœur de la ville où je purgeais mon exil, une prison me bouchait l’horizon.

            En contre-bas de ces grands murs de briques rouges, j’ai souvent rêvé aux étoiles, cellulairement comme aurait dit Verlaine, même à ciel ouvert, ou bouquiné une page ou deux d’auteurs antiques qui me projetaient un peu plus loin. Vers la Méditerranée surtout, où je respirais bien mieux. Même en songe, qu’importe.

            Je me souviens d’un 21 juin lors duquel un groupe de musiciens s’était installé sur un pont qui dominait les murs de la prison et que des applaudissements, des cris et chants rauques, tout à coup, des fenêtres ouvertes des cellules, vinrent tous ensemble, comme un immense chœur, s’élever jusqu’au ciel et vibraient au diapason des rythmes et du chant des martinets. J’en étais resté saisi : tant d’êtres derrière ces barreaux qui vivaient là, n’ayant d’ordinaire que le bruit des vagues sur les berges pour mélodie.

            Il m’est arrivé quelquefois de survoler les registres. On trouve aux archives départementales une liste de détenus de l’année 1917 :

-471 détenus pour désertion en présence de l’ennemi.

-17 soldats condamnés pour désertion à l’intérieur en temps de guerre.

-5 Soldats arrêtés pour dilution d’armes ou abandon de poste.

Ainsi de suite.

            Il s’agirait souvent de lire les registres d’écrou ou d’hôpitaux, on y apprend beaucoup d’une société, on lit les noms de ceux qui ont combattu pour une cause, à tort ou à raison, de ceux qui se sont sacrifiés, de ceux qui ont refusé la guerre, s’y sont jetés à corps perdus. On déduit la détresse d’une nation, ses démons, ses victoires, ses héros et ses bourreaux.



            Etranges endroits que ces bâtisses où sont exclus du monde ceux qui se tiennent déjà à la marge, ces édifices austères qui cristallisent les pulsions les plus sombres de l’être humain. Des noms encore : le Monstre d’Annemasse, surnommé ainsi par la presse, s’y trouve encore, Léon Rodriguez, un membre de la Bande à Bonnot, ces anarchistes de la Belle Epoque, l’écrivain révolutionnaire Victor Serge, le communard Jean-Jacques Pillot y meurt en juin 1877.

            Je dois reconnaître que souvent lors de ces balades vespérales autour de la prison, je me demandais comment je réagirais si un jour dégringolait au-dessus de ma tête un évadé, tout seul, tout simplement, de nuit, avant que les chiens ne se mettent à aboyer, les vigies à donner l’alarme et qu’un escadron armé jusqu’aux dents ne sorte à la poursuite du fugitif.

            En janvier 1964, les frères Lucarotti y parviennent pourtant, accompagnés de deux autres taulards patibulaires. Des vieux de la vieille, ceux que l’on voit dans les films de Jean-Pierre Melville, des truands du temps du grand banditisme. « Perpète, c’est trop long. » Donc, la poudre d’escampette. Ange Lucarotti, surnommé Zé, se procure un revolver et prend un otage un gardien de prison, un « maton » dans le jargon. Un complice, à l’extérieur, non loin de la Seine, direction les bois de Fontainebleau, en trombe la Nationale 7 et le milieu marseillais qui les attend. Il confiera plus tard : « Les prisons, on peut pas les aimer. Personne. Alors j’ai toujours essayé de m’évader. Parfois, j’ai réussi. » Il aura quand même passé plus de quarante-cinq ans en cabane. La dernière, celle de la prison Saint-Michel à Toulouse, il s’y est échappé pour de bon, à quatre-vingt-deux ans. Les pieds devant.




Cellulairement

                 Cela fait quelque temps déjà que j’ai achevé mon exil en terre parisienne. J’avais été affecté, dans tous les sens du terme...