J’étais sur un nid d’aigle, dans la chaleur d’une fin d’avril. On appelle ces zéniths des miradouros. La ville s’abandonnait, tout alanguie, en contre-bas. Je devais lire sous une pluie de lumière et une neige de fleurs violettes. C’était Lisbonne au printemps. Faut admettre, c’est quelque chose. Les jacarandas superbes donnaient à la colline du Chiado des airs de couchants zinzolins, même en plein midi.
L’église éventrée do Carmo me
rappelait le désastre du 1 novembre 1755. Voltaire en fit quelques vers
« Ô malheureux mortels ! ô terre déplorable !
Ô de tous les mortels assemblage effroyable
!
D’inutiles douleurs, éternel entretien !
Philosophes trompés qui criez : “Tout est
bien”
Accourez, contemplez ces ruines affreuses,
Ces débris, ces lambeaux, ces cendres
malheureuses,
Ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre
entassés,
Sous ces marbres rompus ces membres
dispersés ;
Cent mille infortunés que la terre dévore,
Qui, sanglants, déchirés, et palpitants
encore,
Enterrés sous leurs toits, terminent sans
secours
Dans l’horreur des tourments leurs lamentables jours ! »
Et un chapitre de Candide :
« À peine ont-ils mis le pied dans la ville,
en pleurant la mort de leur bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous
leurs pas ; la mer s’élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux
qui sont à l’ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues
et les places publiques ; les maisons s’écroulent, les toits sont renversés sur
les fondements, et les fondements se dispersent ; trente mille habitants de
tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. »
Le monde qui se renverse. L’horloge
du temps qui remet les pendules à l’heure. Des centaines de milliers de morts
emportés par l’écroulement de la ville, le raz-de-marée qui la submerge et
l’incendie qui dura une semaine.
On en parle encore, et les
inquiétudes sont les mêmes. Comme au lendemain de la Première Guerre Mondiale,
de l’Holocauste ou d’Hiroshima, l’être humain pose la même question, la seule
qui vaille : « Pourquoi ? » Pourquoi le mal existe-t-il
donc ?
Aucun « parce que » n’aura
jamais été suffisant. Et je dois avouer que devant tant d’éclat, dans la
splendeur de l’azur, au sommet du Chiado, en plein midi d’avril, ce mal, devant
toute cette grande beauté, m’apparaissait plus absurde encore que si je le
découvrais soudain, le fait accompli, face aux visions d’horreur.
Je m’étais éternisé, à la terrasse
d’un quiosque, à écrire une lettre ou
deux à un brin de femme qui était déjà ma
correspondante privilégiée et qui le restera. Elle m’attendait, du moins je
l’espérais en ces temps-là, dans l’étendue d’une plaine où tout n’était qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.
Plus baroque qu’elle n’y paraissait, cette ligne droite entre deux chaînes de
montagnes attisait quelque vieux rêve : celui d’être heureux quelque part.
J’observais la ville scintiller en
pensant aux grands chantiers du Marquis de Pombal qui, le premier, exigea que
l’on enterre les morts, condamne les pillards, organisa les secours et
entreprit les travaux de reconstruction et de consolidation de la ville. Il
réforma le pays en profondeur et porta sur le Portugal la pensée des Lumières.
Il fut l’un de ces bâtisseurs qui luttent contre les éléments, la terre et le
destin, convaincu du génie humain et, comme tout visionnaire, coupable du péché
d’orgueil.
Une ville reconstruite, renaissante
de ses cendres, comme Raguse ou Noto, en Sicile, rebâties quasiment ex-nihilo du tremblement de terre de
1693. Le chaos a toujours été dans l’ordre des choses.
L-Mdina, elle aussi, dans l’archipel
de Malte, a été anéantie par le séisme du 11 janvier 1693, dans le Val di Noto. La
ville de silence fut réduite à elle-même. Nous avions franchi, émus, la porte
Vilhena, portail baroque nommé en l’honneur du Grand Maître de l’Ordre de Malte
qui chargea l’architecte français Charles-François de Mondion d’en faire un
épicentre baroque. Je me souviens de rues brûlées déjà par le soleil d’hiver et
un vent glacial qui nous rappelait que nous étions nulle part au milieu de la
Méditerranée.
A leur manière, le marquis de Pombal
ou Antonio Manoel de Vilhena, Portugais lui aussi d’ailleurs, sont des
Haussmann, des Pierre le Grand. Des Hercules. Ils ont rebâti les jours et les
heures, comme on reconstruit Paris de décombres ou Saint-Pétersbourg de
marécages. Dans cette impermanence des choses, il y a là un geste profondément
baroque, à se relancer, à corps perdu, dans le désordre et ranger ce qui a été
si facilement défait.
Je comprends mieux alors la remarque
d’Eugenio d’Ors, quel nom, d’ailleurs, pour un spécialiste du Baroque ! Le
Baroque, écrit-il, c’est la nostalgie du
Paradis Perdu. C’est dans le jardin de Coimbra qu’il a cette intuition.
« Je garde fidèlement le souvenir
de cette heure méridienne, un jour de mai, au Jardin Botanique de Coimbra.
Heure lente et trouble, de parfums végétaux, de roucoulement voluptueux. Les
palmiers sveltes, avides de soleil, montaient, dominant de très haut les
frondaisons, qu’ils oubliaient maintenant, de la hauteur de leur palais de
lumière. » Et plus loin : « En cette heure printanière et
méridienne de Coimbra, je suis arrivé, dans la paresse et le recueillement, à
la possession d’une vérité féconde : à savoir que le baroque est secrètement
animé par la nostalgie du Paradis Perdu. »
Sous les jacarandas, je devais
laisser ma rêverie s’éployer en volutes. Je devais penser au baroque manuélin,
architecture maniériste et exubérante, gothique non plus flamboyant mais
incandescent, qui sculpte en fractales la pierre du Couvent du Christ, dont la
porte aura tant fasciné Eugenio d’Ors, aux arcs-boutants du Monastère des
Hiéronymites ou aux fioritures sublimes de la Tour de Belém devant l’Océan.
Tant de génie dans le détail, comme réponse au baroque churrigueresque de
Castille : j’avais été subjugué par le retable criblé de lumière de la
Cathédrale de Tolède. Déjà, en ces temps-là, j’avais dû rêvé, à la terrasse
d’un café non loin d’un cloître plateresque, aux folies d’Espagne, à des chapelles
perdues, à ces joyaux du gothique isabélin, qui ont posé les bases du baroque,
à des jardins suspendus qui gravitent autour d’une fontaine qui sonne comme une
guitare.
J’étais ainsi « dominicalement
épris de Baroque. » Ce sont les mots du philosophe catalan qui analyse,
dans son essai qui prend alors la forme d’une digression primesautière, la cadence
du baroque et dans lequel il trouve une sorte de suspension merveilleuse :
ce seront les jardins botaniques. Il en revient justement au Marquis de Pombal
qui fonda ce petit Eden de Coimbra en 1772, partie intégrante du Musée
d’Histoire Naturelle :
« Les
jardins botaniques représentent le dimanche d’un siècle, las de six jours de
travaux, de Manufactures, d’Arsenaux, de Forteresse, de Ponts, d’Académies, de
Salines… Lorsqu’un Pombal, par exemple, avait tracé le plan d’un quartier
entier pour la Lisbonne à la suite d’un tremblement de terre, ou approuvé un
règlement pour la Fabrique de poudres, il allait planter un cinnamone ou un
palmier. Ou simplement il s’asseyait au pied de l’une de ces pousses déjà
grandes, un matin inondé de soleil, comme il eût été, dans la nuit pleine
d’intrigues, entendre un opéra italien. »
Je me souviens d’un soir d’été où
mon père et moi avons erré dans le jardin botanique de Palerme parmi des sortes
d’éléphants d’écorces, les Ficus
Macrophylla, qui élancent leurs racines jusqu’au sol et creusent pour le
visiteur d’étranges antres, des terriers où se perdre comme dans un labyrinthe.
La nature n’a pas attendu les Siècles d’or pour inventer le baroque.
Je divaguais ainsi, à Lisbonne, je
rêvais de Palerme, et de la plaine du Forez tout à la fois, des jardins
botaniques de Coimbra et des jardins ésotériques d’Honoré d’Urfé ;
j’étais alors à Tolède, mais sans doute devais-je fuir aussi vers Grenade. Puis
la Valette. Ou Madrid.
Aujourd’hui, j’écris dans une petite
bourgade de cette plaine, et je crois en la Méditerranée, cette région de
l’olivier, s’élançant du Portugal jusqu’à la Sicile ; je prête l’oreille
aux chants du fado, aux malaguenas, au
rebetiko, aux tarentelles. Je vois se
déployer tout un Eden méridional, fait d’orangers et de citronniers comme à
Séville, de vignes, de cyprès chantournés comme des flammes, j’en ai vu à
Cordoue ou en Provence, de figuiers gigantesques dont les racines
serpentines plongent dans la terre.
Au fond, j’ai toujours désiré m’éterniser ; malgré toutes ces pérégrinations, un jour m’enraciner moi aussi. Dans cette plaine du Forez, et pourquoi pas ? Somme toute, c’est un bon endroit où rêver de la Méditerranée. Invité par ma correspondante privilégiée de Lisbonne, initiée pour ainsi dire. Et ce vieux rêve qui se ranime souvent. Posséder enfin un petit lopin de terre et y cultiver consciencieusement notre jardin. C’est la leçon sublime de Voltaire, lui-même occupé à jardiner dans sa Villa des Délices de Genève puis au Ferney. Après tout cela, le monde quoi, et son lot de tracas, s’arrêter dans le creux de la vitesse des choses, et observer pousser les pins parasols et fleurir les cerisiers.
Dans un dimanche perpétuel.
Lecture:
Voltaire. Candide. 1759
Eugenio d'Ors. Du Baroque. 1935

























