Chaque soir, nous passions devant les clochers de Saint-Gall, et nous nous posions, le temps qu’elle fume une cigarette, devant le Théâtre des Etats, face au Karolinum, l’université de Prague fondée en 1348, dont il reste de vénérables vestiges gothiques.
J’observais ce vert céladon adorable
que l’on doit voir souvent dans la Saint-Pétersbourg du XVIII° siècle, et les balcons en
ferronnerie plus fine que de la dentelle. C’était l’heure, un peu étrange à
Prague, où les réverbères commencent à briller et que la brume s’épaissit.
L’espace
d’une rêverie s’ouvre : on entend alors un orchestre à l’intérieur, un
premier violon s’échauffer, un hautbois s’échapper, ou un soprano vocaliser, à
la manière d’un éclat de rire. Des voitures tirées par des chevaux apprêtés de
pampilles pour l’occasion déversent une flopée d’invités. Des pas derrière nous
résonnent dans la rue, un petit monsieur, au gloussement de crécelle qui aurait
horripilé Salieri, court à grandes enjambées. Trop occupé à batifoler avec
Constance ou quelque gourgandine, comment savoir, il s’est laissé prendre par
le temps. C’est lui que l’on attend bien sûr : le chef d’orchestre et
compositeur de l’opéra de ce soir : Don
Giovanni.
Nous
sommes le 29 octobre 1787. Mozart a mon âge. Le lieu s’appelait encore Théâtre
du Comte Nostitz, du nom du mécène qui le fit construire. Il est aujourd’hui
l’un des derniers opéras où le prodige viennois a joué en personne. Les autres
sont à Hietzing, dans les environs de Vienne, et Munich.
C’est
justement à la fin d’un mois d’octobre, l’un de ces soirs où les hirondelles
disputent le ciel aux chauves-souris, dans les derniers sursauts de l’été, que
je m’étais précipité au Liceu qui jouait précisément Don Giovanni dirigé alors par Josep Pons. Nous étions entre deux
confinements, la ville avait quelque chose des couvre-feu d’octobre 1934,
c’était l’heure où l’on portait des masques qui, à tête reposée, ressemblaient
plus à ceux des médecins de la peste qu’à ceux des carnavaliers d’un saut de l’ange à Venise.
Les
semaines précédentes, j’avais dû par ailleurs faire lire à mes lycéens le Dom Juan de Molière et découvrir la
version de Joseph Losey ; ainsi l’occasion était trop belle. Je baignais
alors dans les audaces du libertin et les remontrances de Sganarelle ou
Leporello.
Mais,
trop mal placé, vers le poulailler, je n’apercevais pas même la moitié de la
scène, et je me résignais à partir. Tant pis pour la musique, et puis la ville
me happait plus facilement, je le reconnais. Toutefois, dans une librairie de la
Calle de Ferran, la radio diffusait en direct l’opéra que je venais de quitter.
J’y vis un signe du destin. Car, derrière les facéties de Mozart, on le sait,
c’est toujours une question de destin.
Ce
soir où j’observais la majesté du Théâtre, je pensais distraitement à tout
cela, cédant à mes tropismes habituels, je le concède : sitôt à Prague,
c’est un peu Saint-Pétersbourg, Vienne, Munich, Venise et Barcelone qui me
traversaient tout à la fois. Ma manière à moi d’être Européen sans doute.
A
partir du XVIII° siècle, déjà, on est européen par nature. Difficile d’y
échapper : un jour à Prague, le lendemain à Leipzig ou Berlin. Le surlendemain
à Vienne ou Venise. Ou Paris. Ou Madrid. Ou Dresde. Au fond qu’importe. La
musique réduit l’espace et allonge le temps, les Muses rassemblent et fédèrent.
Les monarchies ont au moins le mérite d’unir. En ce sens, Mozart est à lui tout
seul un idéal européen, à cette époque où l’Europe n’est pas plus grande qu’un
salon cossu où l’on se plaît à disserter des causes et des effets.
A
partir de 1787, la géographie intime de Wolgang se cristallise à Prague, qui
l’accueille mieux qu’à Vienne où sera d’ailleurs joué Don Giovanni en 1788 avec
bien peu d’enthousiasme. Le public reconnaît aussitôt son génie, tant dans la
composition que l’interprétation. Il garde un souvenir ému de son récital du 19
janvier 1787 où il improvise délicatement sur un air des Noces de Figaro.
« Il
n’est pas aisé de se faire une idée précise de l’enthousiasme des Bohémiens
pour la musique de Mozart. Les œuvres les moins appréciées ailleurs étaient
considérées par ces derniers comme divines ; et, plus étonnant encore, les
grandes beautés que les autres nations ne découvraient dans la musique de ce
génie rare qu’après de très nombreuses interprétations, furent parfaitement
appréciées par les Bohémiens dès la première soirée. », déclara Lorenzo Da
Ponte.
« Mes Praguois me comprennent ! » ajoute le
prodige ; si la citation n’est pas certaine, du moins elle est restée.
Ce sera donc la trente-huitième symphonie dite « Prague », une première triomphale du Figaro crée à Vienne, La Clemenza di Tito, et bien sûr Don Giovanni, lorsqu’il loge encore à l’Hôtel aux Trois lions dorés, dans la vieille ville, juste à côté, au point de pouvoir le saluer de sa fenêtre, de l’hôtel de son librettiste de toujours, le Vénitien Da Ponte, personnage fantasque, toujours sur les routes, devenu professeur d’italien à Londres, à la mort de l’empereur Joseph II, puis émigré à New-York pour échapper à ses créanciers, où il montera, après avoir essayé le commerce de tabac, d’alcool, puis ouvert une librairie, et repris un poste d’enseignant d’italien, la première américaine de Don Giovanni en 1826. La vieille Europe s’agrandit au XIX°. Et coïncidence : le plus grand compositeur praguois, Dvorak, presque un siècle plus tard, s’en ira lui aussi pour l’Amérique, de laquelle il reviendra avec la neuvième symphonie. J’aurais aimé que Mozart pût l’entendre.
Très
vite, le musicien, le librettiste et le philosophe enchaînent les réceptions
mondaines et terminent la nuit, je n’en suis que trop sûr, dans les tavernes de
la vieille ville puis retourne à l’aube écumer les palais baroques de Mala
Strana.
Sur
les partitions de l’opéra, on a justement découvert des traces de café et de
punch. On est certain que Casanova a contribué à la rédaction du livret de Don Giovanni, ne serait-ce qu’en donnant
l’exemple d’une vie consacrée à la liberté et à la séduction. Il avait accumulé
122 conquêtes féminines, prétendait-il. Leporello fait, quant à lui, la liste
des femmes de Dom Juan : 2065 prises, dont 640 Italiennes, 1003 en Espagne
et une centaine de Françaises, etc.
Casanova
vit désormais au Château de Dix, propriété du Comte de Wallenstein, il y régit,
seul et désœuvré, la grande bibliothèque du domaine, termine son roman de
science-fiction, L’Icosaméron, publié
à Prague la même année que le triomphe de Mozart, et entame ses Mémoires.
Mais,
dès qu’il le peut, il se fait conduire à Prague.
Au
Palais Patcha, ils sont là, Mozart, Da Ponte, Casanova et d’autres notables. On
se distrait, on demande à Wolgang d’improviser sur une broutille, « c’est
épatant ! » s’exclament les dames. On parle de Rousseau, Voltaire,
Diderot. Casanova fait, refait le récit de son évasion de l’une des prisons les
plus terribles d’Europe, les Plombs de Venise, il ajoute ici une ou deux
fantaisies, comme un violoniste ponctuerait une mélodie bien connue de trilles,
on écoute, l’assemblée en est tout ébaubie.
Devant
ce théâtre sur lequel d’ailleurs donnait notre chambre d’hôtel, j’avais plein
la tête les sonates de Mozart.
Enfant,
c’était la quarantième symphonie bien sûr qui m’avait bouleversé. Puis on oublie,
on néglige Mozart, trop connu, trop beau, si merveilleux, on le sait, donc on
ne creuse plus. Bien à tort. Car, c’est le propre des génies de revenir
toujours à nous, quand on pense qu’ils n’avaient plus rien à dire. On croyait
les connaître, et voilà qu’ils nous émerveillent de nouveau : la huitième
sonate, la dixième, ou la douzième, la Symphonie concertante, le cinquième
concerto pour violon…
Oui,
Mozart revient toujours à nous, et il nous émerveille, même après tant
d’années, comme pour la première fois.























