Souvent il m’est arrivé d’imaginer Lyon en 1550, quand la ville avait encore quelque chose de Florence.
Souvent
il m’est arrivé d’imaginer ses rues rouges et ocre grouillantes de peuple, de
marchands derrière leurs comptoirs et leurs étales chantant dès l’aube comme
pour encourager la journée, de nobles aux pas lents et aux étoffes damassées,
de gamins se faufilant en courant entre les passants, poursuivis d’un vieillard
tremblant et furieux, la canne dressée au ciel, la voix grelottante ricochant
en écho : « Au voleur ! Au voleur ! Mon couvre-chef ! »,
puis tentant d’aplatir ses cheveux clairsemés et défaits, d’un geste de la
main ; ses traboules sombres aussi, pleines de mystères, pleines de
secrets, grâce auxquelles un fugitif glisse de nombreuses semaines dans les
angles morts de la vigilance des autorités qui le recherchent ardemment,
devenant, dans ses labyrinthes, plus discret qu’une ombre ; les résidents
restent muets quand on les interroge ; les gamins s’y dispersent savamment
pour semer le naïf ou le commerçant qu’ils viennent de voler, et retrouvant
l’homme qui s’y cache, négocient l’objet de leur larcin ; d’autres âmes
plus intimidantes se livrent à quelque complot, murmurent, hésitent,
s’interrompent quand un homme passe, puis reprennent ; parfois l’une
d’elle est retrouvée le lendemain un couteau dans le dos, jamais personne ne
l’a planté, dit-on ; et, dans le creux d’une alcôve, la fille d’un notaire
écarte les cuisses sous les assauts d’un roturier un peu trop gras, lui-même
marié, en cachette, à la sœur de celle qu’il prend dans l’obscurité, et se dit
à lui-même entre deux coups de rein : « Pourvu que leur père ne
l’apprenne jamais ! »
Combien
de fois ai-je erré dans ses rues, parmi les notables et les courtisanes
soulevant leur robe jusqu’aux cuisses, parmi les poètes et les intellectuels,
les rois et les meurtriers, non en historien, encore moins en écrivain,
j’ignore d’ailleurs ce que cela voudrait dire, non, seulement en rêveur ?
Oui,
j’ai tant rêvé de Lyon quand elle était encore le centre du monde, à une époque
où elle commençait lentement à tisser avec l’Orient des fils de soie, quand
elle était la source d’une effervescence, d’une nouvelle manière de considérer
la vie, quand on avait, je crois, encore foi dans le verbe et la pensée. Elle
était le cœur de cette Europe humaniste, elle défiait Anvers, la Toscane,
l’Allemagne ; elle était cette capitale des imprimeurs, des éditeurs, des
philosophes quand ils étaient à leur manière des princes et des rois.
En
1540, leur royaume, leur temple, leur salon, leur diwan, leur repère, c’était l’atelier d’imprimerie de Sébastien
Gryphe.
Il
est déjà l’un des hommes les plus importants de cette nouvelle Europe qui prend
forme, et pourtant les archives semblent l’avoir oublié de l’histoire. Né en
Allemagne, formé auprès des libraires de Venise, il arrive à Lyon en 1523. En
quelques années, il devient l’éditeur le plus estimé de la Renaissance. Dans
son office, le plus grand de toute la ville, entre la rue Ferrandière et la rue
Thomassin, on y croise les grands de ce monde, venus parfois lui emprunter de
l’argent, et quelques-uns de ses plus fidèles amis : Maurice Scève, Louise
Labé, François Rabelais encore médecin à l’Hôtel-Dieu, Etienne Dolet, avant
leur brouille, grâce auquel il connaîtra une gloire sans précédent, dont
l’éclat fera de l’ombre jusqu’aux plus fameux éditeurs parisiens.
On
se partage toutes ses publications, dont on loue la rigueur et le soin, que
l’on reconnaît par sa marque d’imprimeur : un griffon. De nombreux essais
de Rabelais, une édition complète des œuvres de Marot, les Commentaria linguae latinae de Dolet, puis une remarquable Bible
latine, en 1550, son chef-d’œuvre.
Dans
cette petite société qui gravite autour d’un seul homme, on se querelle
souvent, on discute toujours, on s’emporte, on s’enthousiasme, on se corrige,
on se nuance, on se contredit avec les autres mais surtout, avec soi-même, on
observe notamment les conséquences de la déroute de Pavie, en 1525, on se
rappelle encore ému de l’exposition de Léda
et le cygne de Michel-Ange, de passage à Lyon en 1532, désormais perdu. On
lit, on écrit, on plaisante, on travaille, et tout le reste. On apprend avec
tristesse aussi la mort de Guillaume Budé, Maître
de la librairie du Roy, un 22 août 1540, deux jours avant celle du peintre
Francesco Mazzola, dit Le Parmesan.
Etienne
Dolet, ce vieil ami avec lequel il n’aura jamais pu se réconcilier, est torturé
puis brûlé vif sur la place Maubert de Paris, en 1546. On se désole, on
s’inquiète, on pleure. Mais il faut continuer, continuer encore à lutter contre
l’obscurantisme, la censure, les idées fixes et les dogmes. Après tout, que
faire d’autre ?
Et
les soirs d’été, sans doute, j’imagine qu’il leur arrivait de se balader, par
les sentiers de Fourvière quand il n’y avait encore aucune basilique, ne
serait-ce que pour s’exercer à l’art de la conversation.
Parfois,
dans un angle de la rue Mercière, l’ancienne rue des imprimeurs, alors que je
rêve de Lyon en 1540, je m’interromps, je lève les yeux et je lis
l’inscription :
SEBASTIEN
GRYPHE
1493-1556
« PRINCE DES LIBRAIRES LYONNAIS »
D’origine allemande, prolifique imprimeur
(Rabelais, Alciat, Dolet…)
il introduit le caractère italique
en France
« Sébastien Gryphe, prince des libraires ».
Un titre qui laisse rêveur. Prince des
libraires sans lequel, à Lyon, les livres n’auraient qu’à peine existé. Et
encore.
J’imagine
ses funérailles en grande pompe le 7 septembre 1556, à l’église Saint-Nizier,
non loin de là, et je revois encore tous ces spectres, toutes ces âmes
familières dont j’ai si souvent rêvées, Rabelais en larmes, Scève, Labé, et les
autres, Hugues de la Porte, Sante Pagnini, des anonymes et des grands noms, des
libraires, des passants curieux, des fidèles, des éditeurs de toute l’Europe,
des nobles, des hommes de science, des clercs, quelques membres des Griffarins,
sans doute, ce syndicat clandestin de typographes lyonnais, dont le nom lui
rend hommage, qui avait organisé, en 1539, durant quatre mois, le Grand Tric, peut-être la première
révolte ouvrière de France. Tous là, auprès de sa veuve et de son fils qui aura
à supporter un héritage trop lourd pour ses épaules et que les dettes finiront
de ruiner. Moi-même, un peu plus loin, en deuil, à leurs côtés.
J’ai
si souvent rêvé d’appartenir au petit monde de Sébastien Gryphe, prince des
libraires, d’y croiser ses amis poètes et les autres, d’y écouter, l’air de
rien quelques-uns de leurs débats, d’acquiescer un temps, de réfuter ensuite
pour le plaisir de la contradiction, pour la beauté du geste.
J’ai
tant rêvé de Lyon en 1540.



























