vendredi 20 février 2026

Les voyages de Mozart à Prague

                Chaque soir, nous passions devant les clochers de Saint-Gall, et nous nous posions, le temps qu’elle fume une cigarette, devant le Théâtre des Etats, face au Karolinum, l’université de Prague fondée en 1348, dont il reste de vénérables vestiges gothiques.

            J’observais ce vert céladon adorable que l’on doit voir souvent dans la Saint-Pétersbourg du XVIII° siècle, et les balcons en ferronnerie plus fine que de la dentelle. C’était l’heure, un peu étrange à Prague, où les réverbères commencent à briller et que la brume s’épaissit.




            L’espace d’une rêverie s’ouvre : on entend alors un orchestre à l’intérieur, un premier violon s’échauffer, un hautbois s’échapper, ou un soprano vocaliser, à la manière d’un éclat de rire. Des voitures tirées par des chevaux apprêtés de pampilles pour l’occasion déversent une flopée d’invités. Des pas derrière nous résonnent dans la rue, un petit monsieur, au gloussement de crécelle qui aurait horripilé Salieri, court à grandes enjambées. Trop occupé à batifoler avec Constance ou quelque gourgandine, comment savoir, il s’est laissé prendre par le temps. C’est lui que l’on attend bien sûr : le chef d’orchestre et compositeur de l’opéra de ce soir : Don Giovanni.

           Nous sommes le 29 octobre 1787. Mozart a mon âge. Le lieu s’appelait encore Théâtre du Comte Nostitz, du nom du mécène qui le fit construire. Il est aujourd’hui l’un des derniers opéras où le prodige viennois a joué en personne. Les autres sont à Hietzing, dans les environs de Vienne, et Munich.



            C’est justement à la fin d’un mois d’octobre, l’un de ces soirs où les hirondelles disputent le ciel aux chauves-souris, dans les derniers sursauts de l’été, que je m’étais précipité au Liceu qui jouait précisément Don Giovanni dirigé alors par Josep Pons. Nous étions entre deux confinements, la ville avait quelque chose des couvre-feu d’octobre 1934, c’était l’heure où l’on portait des masques qui, à tête reposée, ressemblaient plus à ceux des médecins de la peste qu’à ceux des carnavaliers d’un saut de l’ange à Venise.

            Les semaines précédentes, j’avais dû par ailleurs faire lire à mes lycéens le Dom Juan de Molière et découvrir la version de Joseph Losey ; ainsi l’occasion était trop belle. Je baignais alors dans les audaces du libertin et les remontrances de Sganarelle ou Leporello.

            Mais, trop mal placé, vers le poulailler, je n’apercevais pas même la moitié de la scène, et je me résignais à partir. Tant pis pour la musique, et puis la ville me happait plus facilement, je le reconnais. Toutefois, dans une librairie de la Calle de Ferran, la radio diffusait en direct l’opéra que je venais de quitter. J’y vis un signe du destin. Car, derrière les facéties de Mozart, on le sait, c’est toujours une question de destin.

 

            Ce soir où j’observais la majesté du Théâtre, je pensais distraitement à tout cela, cédant à mes tropismes habituels, je le concède : sitôt à Prague, c’est un peu Saint-Pétersbourg, Vienne, Munich, Venise et Barcelone qui me traversaient tout à la fois. Ma manière à moi d’être Européen sans doute.

 

            A partir du XVIII° siècle, déjà, on est européen par nature. Difficile d’y échapper : un jour à Prague, le lendemain à Leipzig ou Berlin. Le surlendemain à Vienne ou Venise. Ou Paris. Ou Madrid. Ou Dresde. Au fond qu’importe. La musique réduit l’espace et allonge le temps, les Muses rassemblent et fédèrent. Les monarchies ont au moins le mérite d’unir. En ce sens, Mozart est à lui tout seul un idéal européen, à cette époque où l’Europe n’est pas plus grande qu’un salon cossu où l’on se plaît à disserter des causes et des effets.

            A partir de 1787, la géographie intime de Wolgang se cristallise à Prague, qui l’accueille mieux qu’à Vienne où sera d’ailleurs joué Don Giovanni en 1788 avec bien peu d’enthousiasme. Le public reconnaît aussitôt son génie, tant dans la composition que l’interprétation. Il garde un souvenir ému de son récital du 19 janvier 1787 où il improvise délicatement sur un air des Noces de Figaro.

« Il n’est pas aisé de se faire une idée précise de l’enthousiasme des Bohémiens pour la musique de Mozart. Les œuvres les moins appréciées ailleurs étaient considérées par ces derniers comme divines ; et, plus étonnant encore, les grandes beautés que les autres nations ne découvraient dans la musique de ce génie rare qu’après de très nombreuses interprétations, furent parfaitement appréciées par les Bohémiens dès la première soirée. », déclara Lorenzo Da Ponte.

« Mes Praguois me comprennent ! » ajoute le prodige ; si la citation n’est pas certaine, du moins elle est restée.

Ce sera donc la trente-huitième symphonie dite « Prague », une première triomphale du Figaro crée à Vienne, La Clemenza di Tito, et bien sûr Don Giovanni, lorsqu’il loge encore à l’Hôtel aux Trois lions dorés, dans la vieille ville, juste à côté, au point de pouvoir le saluer de sa fenêtre, de l’hôtel de son librettiste de toujours, le Vénitien Da Ponte, personnage fantasque, toujours sur les routes, devenu professeur d’italien à Londres, à la mort de l’empereur Joseph II, puis émigré à New-York pour échapper à ses créanciers, où il montera, après avoir essayé le commerce de tabac, d’alcool, puis ouvert une librairie, et repris un poste d’enseignant d’italien, la première américaine de Don Giovanni en 1826. La vieille Europe s’agrandit au XIX°. Et coïncidence : le plus grand compositeur praguois, Dvorak, presque un siècle plus tard, s’en ira lui aussi pour l’Amérique, de laquelle il reviendra avec la neuvième symphonie. J’aurais aimé que Mozart pût l’entendre.



Très vite, le musicien, le librettiste et le philosophe enchaînent les réceptions mondaines et terminent la nuit, je n’en suis que trop sûr, dans les tavernes de la vieille ville puis retourne à l’aube écumer les palais baroques de Mala Strana.

Sur les partitions de l’opéra, on a justement découvert des traces de café et de punch. On est certain que Casanova a contribué à la rédaction du livret de Don Giovanni, ne serait-ce qu’en donnant l’exemple d’une vie consacrée à la liberté et à la séduction. Il avait accumulé 122 conquêtes féminines, prétendait-il. Leporello fait, quant à lui, la liste des femmes de Dom Juan : 2065 prises, dont 640 Italiennes, 1003 en Espagne et une centaine de Françaises, etc.

Casanova vit désormais au Château de Dix, propriété du Comte de Wallenstein, il y régit, seul et désœuvré, la grande bibliothèque du domaine, termine son roman de science-fiction, L’Icosaméron, publié à Prague la même année que le triomphe de Mozart, et entame ses Mémoires.

Mais, dès qu’il le peut, il se fait conduire à Prague.

 

Au Palais Patcha, ils sont là, Mozart, Da Ponte, Casanova et d’autres notables. On se distrait, on demande à Wolgang d’improviser sur une broutille, « c’est épatant ! » s’exclament les dames. On parle de Rousseau, Voltaire, Diderot. Casanova fait, refait le récit de son évasion de l’une des prisons les plus terribles d’Europe, les Plombs de Venise, il ajoute ici une ou deux fantaisies, comme un violoniste ponctuerait une mélodie bien connue de trilles, on écoute, l’assemblée en est tout ébaubie.

 

Devant ce théâtre sur lequel d’ailleurs donnait notre chambre d’hôtel, j’avais plein la tête les sonates de Mozart.

Enfant, c’était la quarantième symphonie bien sûr qui m’avait bouleversé. Puis on oublie, on néglige Mozart, trop connu, trop beau, si merveilleux, on le sait, donc on ne creuse plus. Bien à tort. Car, c’est le propre des génies de revenir toujours à nous, quand on pense qu’ils n’avaient plus rien à dire. On croyait les connaître, et voilà qu’ils nous émerveillent de nouveau : la huitième sonate, la dixième, ou la douzième, la Symphonie concertante, le cinquième concerto pour violon…

Oui, Mozart revient toujours à nous, et il nous émerveille, même après tant d’années, comme pour la première fois.





samedi 7 février 2026

Genève ne fête pas Noël

              Les grands traumatismes de l’histoire se transmettent de génération en génération.

    Paul Morand expliquait que le souvenir de l’incendie de 1666 était encore bien présent dans les consciences des Londoniens du XXe siècle.

     La ville, disait-il, est continuellement imprégnée d’une odeur de braise et de cendres ; et il suffit qu’un camion de pompiers dévale le Strand ou Oxford Street, à toute allure, sirènes enclenchées, pour que les passants se jettent des regards confus et inquiets, dans un silence troublant.

     Les grandes obscurités projettent leurs ombres des siècles plus tard. C’est en partie ce qui explique aujourd’hui la réputation de Genève. Ville froide, prétend-on, austère, assurément. Les Genevois sont, somme toute, souvent cordiaux, mais il semble qu’il leur manque quelque chose pour être pleinement joviaux.



            Le moindre sourire, à la vérité, est suspect. Vieux trauma du seizième siècle, cicatrice difficile à dissimuler. Car, à force d’avoir été dressée par le zélé Calvin, la ville en a gardé le pli.

            Difficile en effet de se remettre, même après tant d’eau qui a coulé sous le pont du Mont-Blanc, des mesures coercitives de la République Théologique qu’instaure le réformateur à partir de 1536.

            Les frivolités sont interdites. Et jusqu’à la moindre marque de bonhommie est bannie. Il faut vénérer Dieu, rien d’autre, avec toute la gravité que la foi exige.

        Personne n’a jamais précisé que l’homme était venu au monde pour être heureux. Non, il est seulement endetté. Cette dette, c’est sa religion, sa foi. Elle le contraint, pieds et mains liés.

 

           « Les cloches de Genève elles-mêmes devront dorénavant se taire à Genève », écrit Stefan Zweig qui pressentait les horreurs de la Gestapo, qu’il reconnaît dans le Consistoire, chargée de « surveiller la communauté » et les dérives totalitaires du Troisième Reich, en 1936, à la veille de l’un des plus grands désastres de l’humanité, quand il publie un essai sur Calvin et sa république théocratique, Conscience contre Violence, dans laquelle il voit la somme de toutes les tyrannies. Il en fait une sorte de parabole : il tire les leçons de l’histoire, pour comprendre la cruauté des tyrannies à venir et la soumission des peuples.

            C’est un essai à charge, bien sûr, il ne prend de l’histoire que ce qui alimente sa démonstration. Sans doute qu’il accentue l’austérité calviniste, mais c’est querelle d’historiens. Il est philosophe. C’est l’avenir qui l’inquiète, pas le passé. Qu’importe, les Cassandre sont toujours traitées de la même manière.

          « D’un seul trait de plume, Calvin supprime toutes les fêtes du calendrier, Pâques et Noël, qu’on célébrait déjà dans les catacombes romaines, les jours des Saints, les vieilles coutumes traditionnelles. »



            Noël est interdite, mais aussi la musique, la convivialité, l’intimité. L’auteur autrichien ajoute : « Car désormais, à Genève, on traque sans merci toute paillardise, toute forme de plaisir, et malheur au bourgeois qui se laisse surprendre à entrer, après le travail, dans une taverne pour y boire du vin, ou à jouer aux dés, ou aux cartes ! »

            On ouvre les courriers, les lettres qui arrivent à Genève et celles qui en sortent, on encourage la dénonciation, on soumet un peuple, avec les meilleures intentions du monde : la foi en Dieu. De toute temps, la méthode a porté ses fruits.

            On comprend mieux Genève en effet.



            « Mais comment, se demande-t-on avec étonnement, une ville républicaine qui a goûté à la liberté pendant des décennies et des décennies, a-t-elle pu accepter un tel despotisme moral et religieux, comment un peuple jusqu’alors d’une gaîté presque méridional a-t-il pu supporter un tel régime ? Commet un seul homme est-il parvenu à détruire à ce point toute la joie de la vie chez des milliers et des milliers d’individus ? Le secret de Calvin n’est pas du tout nouveau, c’est le secret éternel des dictatures : la terreur. »


         Un soir glacial, l’un des derniers jours de l’année, nous avons fait quelques pas, parmi les fontaines et les arcades. Dans la vieille ville toute pleine de golems et de dibbouks.

        Dans ce silence obscur, on longeait des façades renfrognées et des volets clos. Près de la cathédrale, on pouvait entendre comme des voix. Non, une voix, et des lamentations. Calvin, d’entre les tombes, prêchait aux fidèles, raflés et torturés s’ils manquaient les messes.

            Il proféra plus de deux milles prédications, lors de son ministère ; il y justifiait tout ce qui est injustifiable.

              La tyrannie théocratique est bien vilipendée mais inutilement : le clerc de notaire Jacques Gruet, libertin et athée, placarde un libelle sur les portes de la Cathédrale. Il sera décapité à Champel en juillet 1547. L’humaniste Michel Servet est brûlé vif en octobre 1553. Sébastien Castellion sera l’un des derniers penseurs à s’opposer au zèle de Calvin. Il sera contraint de fuir Genève à laquelle il préfère Bâle.

        Et chaque dimanche, sans faute évidemment, deux fois, et trois fois dans la semaine, Calvin continue de rameuter ses brebis apeurées. Tous les moyens sont bons pour préserver l’amour de Dieu.

       Genève, depuis, a gardé cet air maussade, comme un dimanche de prière. Elle est prudente, économe.

            On ne sait jamais, les monstres naissent sans crier gare, un nouveau Savonarole est si vite arrivé.




 

 

dimanche 18 janvier 2026

UNA NOX FUIT INTER URBEM MAXIMAM ET NULLAM

     Alors que je musardais à la recherche de quelque nouvelle trouvaille pour un cabinet de curiosités, je suis tombé sur un jeton d’assurance, tout en argent, de la société lyonnaise contre l’incendie fondée à Lyon en 1839. Le jeton semble dater du milieu du dix-neuvième siècle, sans plus de précision ; on peut imaginer qu’il a été gravé par l’artiste lyonnais et l’un des premières daguerréotypistes, Philippe-Fortuné Durand. On y voit un lion héraldique autour duquel cette sentence latine, tout à fait cocasse quoiqu’érudite : UNA NOX FUIT INTER URBEM MAXIMAM ET NULLAM, « en une nuit, la ville passa de très grand à rien », avertissement bien à propos, en référence à un passage des lettres de Lucilius de Sénèque qui évoque l’incendie de Lyon en l’an 58 de notre ère, explique la légende. C’est du moins ce que l’on considérait alors. Aujourd’hui, c’est l’année 64 qui fait consensus parmi les historiens.

     J’ai souvent pensé à Sénèque lorsque j’ai découvert Cordoue, ville d’Hispanie, dans la province de Bétique, où il est né en l’an 4 avant Jésus-Christ. Je foulais le pont romain au-dessus du Guadalquivir, dans la moiteur d’un juillet et je me disais, presque ému, que le philosophe avait dû y passer quelques soirées similaires, deux mille ans plus avant moi.

     J’ai rêvé parfois de son exil en Corse, comme fut exilé Ovide à Tomes ; et me suis juré de fouler les orties Urtica di Seneca du Cap Corse où trône la Tour de Sénèque.

 

    Je me plais à imaginer qu’il a séjourné sans doute à Lyon, ville qu’il décrit dans son long poème satyrique dédiée à l’empereur lyonnais Claude, L’Apocoloquintose, littéralement « La transformation de l’empereur Claude en citrouille. »

 

« Je vis, au pied d'un mont doré par l'Orient,

Deux fleuves réunis en un large torrent.

Là s'étonnent de fuir emportés par le Rhône

Les flots longtemps muets de la paisible Saône

Qui semblait ne savoir où diriger son cours ;

Ces beaux lieux auraient-ils vu commencer tes jours ? »



            Dans sa lettre 91, le stoïcien écrit à Lucilius, à propos d’un ami, Libéralis, centurion d’origine lyonnaise, qui se désespère d’avoir vu sa ville réduite à néant par un incendie. Il comprend la peine du capitaine lyonnais, mais ne la justifie pas : « Notre ami Libéralis est tout triste ; il vient d’apprendre la nouvelle […]. Une telle catastrophe est bien faite pour émouvoir les plus indifférents, plus forte raison un homme tellement attachée à sa cité natale. »

Dans la nuit de l’été 64 après Jésus-Christ probablement, peut-être en automne, le feu prit, comme il prend quelquefois dans les grandes villes de ce monde.

    Il s’agirait un jour de faire une poétique de l’incendie dans laquelle se côtoieraient Troie, Carthage, Rome, Pompéi et Moscou.

 « En un mot jamais incendie n’a éclaté si brutalement qu’il ne laissât matière pour un autre incendie. Tant de superbes monuments dont chacun aurait suffi à faire la gloire d’une ville, il n’a fallu qu’une nuit pour les mettre à bas, et, dans une paix si profonde, un désastre est survenu que la guerre même ne saurait faire craindre.



            Les archéologues n’ont pourtant trouvé aucune trace d’un incendie conséquent dans la ville haute de Lugdunum. Rien aux environs du Théâtre antique, de l’Odéon ou du Sanctuaire de Cybèle.

            De toute évidence, ce sont les insulae de la ville basse, c’est-à-dire les habitations collectives, et non le quartier monumental qui ont disparu en une nuit. On s’interroge sur les superbes monuments dont Sénèque annonce la disparition.

            Les patriciens lyonnais ayant largement contribué à la restauration de la ville de Rome qui s’est embrasée quelques semaines plus tôt, du 19 au 27 juillet 64, l’empereur Néron enverra, à la capitale des Gaules, soutien financier et aide humanitaire.

            L’ironie, c’est que Sénèque ne mentionne pas le moins du monde, dans son œuvre épistolaire, le grand incendie de Rome dont Néron se servira comme prétexte pour multiplier les massacres à l’encontre des chrétiens. Mais sans doute que son lecteur, à l’idée de ses flammes qui lèchent la colline de Fourvière ne perd jamais de vue le brasier illuminer le Capitole, quelques jours avant que l’empereur esthète ou pyromane ne bâtisse sa colossale Domus Aurea.

         Le philosophe reproche à cet ami lyonnais de déplorer à tort l’anéantissement de sa ville. Ne pouvait-il donc pas s’y attendre ? N’a-t-il jamais appris que toute vie est destinée à mourir ? « Il n’y a rien qu’on ne soit tenu de prévoir. Plaçons-nous d’avance dans toutes les conjonctures imaginables et méditons, non sur les accidents habituels mais sur tous les accidents possibles. » Le sage a des devoir, rien ne devrait l’étonner : oui, les villes peuvent s’effacer de la géographie. En une nuit ou en un siècle, qu’importe. Les grandes cités, les vies, les empires, les amours et les mondes.

    Un philosophe ne doit jamais détourner les yeux, s’apitoyer, laisser les larmes l’aveugler. Sans le moindre soupir, accepter que les choses, le temps, et la matière fuient.

      « Apprenons, termine Sénèque, qu’il n’est rien que n’ose la Fortune. »

     Il en faut tirer conclusions et consolations. C'est le propre du Romain.




mardi 16 décembre 2025

Le Maître des spalliere Campana. La légende minoenne d'un seul regard

                Nous revenions de quelque grève de sable noir et d’étangs à perte de vue. Nous cherchions une escale. Ce fut donc Avignon et une pluie diluvienne qui nous surprit. C’est ainsi qu’on aurait envie d’imaginer la cité papale un jour de novembre, quelque part au Moyen-Âge.

            On dut se réfugier au Petit Palais à propos duquel j’avais déjà écrit une petite bricole sur le toucher dans les représentations médiévales, encouragé par les injonctions pressantes d’un ami qui m’eut initié à l’effervescence de la ville en été, quand les rues sont aussi bigarrées qu’un soir de carnaval. Il me parlait sans cesse de Jean Vilar et des dernières audaces du théâtre contemporain.

            Le Rhône s’assombrissait. Des salles vides, on pouvait apercevoir d’anciens remparts ocres désormais gris. Pourtant, dans les couloirs, une sorte d’éclat semblait jaillir, comme un rayon de lumière peut ricocher sur la lame d’un couteau. C’est parfois l’effet que cause la peinture.

            Le Petit Palais, tout en face du Grand Palais des Papes, contient la plus grande collection de primitifs italiens en France après le Louvres, avec 326 peintures. Pour la grande majorité, il s’agit d’une partie de la Collection Campana, collectionneur pour le moins fantasque et aux méthodes quelquefois douteuses, notamment concernant la restauration des œuvres, particulièrement les objets étrusques qui remplissent les galeries du plus grand musée du monde. L’Ecole d’Avignon côtoie celle de Sienne. Nul ne sait tout à fait d’ailleurs comment le marquis Campana pu acquérir ces merveilles. Tous les Renaissances se succèdent et semblent faire oublier la précédente. On croise l’atelier de Botticelli et des roses qui tourbillonnent, des visages impassibles de Vierges tristes, des vallons toscans un peu étranges comme une toile de Chirico.

            J’avais déjà senti cette illumination dans les sous-sols de la National Gallery ; elle dormait, tenue alitée par une méchante grippe, et je passais le temps parmi les visions de Giotto et de Cimabue. Je finis par la réveiller pour lui demander de venir voir ça : une journée ne pouvait pas tout à fait être ratée si on avait vu ça !

           

            Dans le dédale du Petit Palais, du fond des âges, apparurent des scènes vibrantes ; ainsi tremblent parfois des reflets dans l’eau. Les panneaux de la légende minoenne s’alignent face à nous, et me laissent au fond de la rétine un rond vermeil comme après avoir trop regardé le soleil. On ne sait à peu près rien de l’artiste : le Maître des spalliere Campana. Etonnant comme nom. Parfois appelé le Maître des cassini Campana, cela n’aide pas plus, en effet. On reprend le nom du collectionneur, faute de mieux. Maestro di Tavarnelle parfois, ou encore Maestro di Ovidio aurait été un peintre français ou italien actif à Florence dans les premières décennies du seizième siècle à Florence, le Duomo en ces temps-là, était à peine achevé. Grand spécialiste de cassini, décoration des coffrets et des spalliere, panneaux de décoration du mobilier de la noblesse florentine. Sur un obscur article, on peut même lire sans la moindre preuve qu’il serait mort à Tsarat. En Russie. Il faut s’arrêter trente secondes : ce doit être quelque chose, un artiste de la Renaissance Italienne égaré dans le froid polaire de la Sibérie…



                Six panneaux de bois. Du peuplier. Deux ont été retrouvés dernièrement, ce qui conforte la thèse des spalliere, des lambris, et non plus des quatre faces de cassini.

                 Tout d'un coup, d'un seul regard, c'est la Crête tout entière qui surgit. La mer Egée, de ce bleu profond, dans laquelle le pauvre Icare dégringole, ses ailes calcinées par le soleil crétois. Devant nous, le labyrinthe. Thésée resplendit comme un chevalier de la Table Ronde. Tout carapaçonné de son armure, on croit voir un guerrier du Carpaccio. Au centre de l'architecture de Dédale, le monstre à la tête de taureau résiste.


                La prise d'Athènes par Minos. Pasiphaé séduite par un taureau blanc. De leur union Phèdre et la créature enfermée. Racine en fera l'une des plus belles pièces du théâtre français. Ariane, rarement aussi sensuelle, aussi belle, si nue, déjà, gorge déployée, abandonnée par Thésée, puis raptée par Bacchus et son cortège de ménades et de silènes, créatures au corps visqueux de vipères. C'est Ovide, Virgile dont on tourne les pages. C'est Homère que l'on survole. Le moindre détail nous ouvre les yeux, même dans la grisaille d'un hiver en Provence, même parmi les volutes de la campagne toscane, oui, nous ouvre les yeux, sur la grande incandescence de la Méditerranée.




        Dans cette immense lumière des mythes, peinte délicatement sur de l'écorce, la légende minoenne fait résonner jusqu'à nous son fracas.


Avignon, Musée du Petit Palais

Source:

La redécouverte des panneaux Campana et la troublante histoire de Thésée, dans Le Curieux des Arts.

https://www.lecurieuxdesarts.fr/2022/09/la-redecouverte-de-panneaux-campana-et-la-troublante-histoire-de-thesee-musee-du-petit-palais-avignon.html


Idée de lecture

A Fleur de Peau, dans La Vitesse des Choses

http://lavitessedeschoses.blogspot.com/2020/07/a-fleur-de-peau.html        






mardi 2 décembre 2025

Notes décousues sur Frankenstein

    Quand il était enfant, le petit Guillermo del Toro fit un pacte avec les monstres.

    Tous ceux tapis dans les ombres de la maison. S’ils le laissaient tranquille, une nuit qu’il se rendait aux toilettes, il leur consacrerait sa vie. Il le leur promettait.

    Les montres, tous ceux sous le lit et ceux cachés sous les escaliers, renoncèrent donc à le dévorer.

 

    Il consacra ainsi une œuvre entière à rendre les monstres plus humains.

    Le contrat exige que les hommes soient montrés dans toute leur vérité. C’est-à-dire leur monstruosité.

 

    Tout son art est là : nous rendre l’étrangeté plus familière, plus proche le lointain, plus humain le monstrueux.

 

    Guillermo del Toro accumule les créatures dans son cabinet de curiosités : silhouette amphibienne sortie de je ne sais quel lagon noir, freaks de cirque, sorcière faite du même bois que le bûcher où elle a brûlé, rat géant arpentant les souterrains à la recherche de pilleurs de tombes, spectres de mère sanguinolents, forme camuse aux yeux incrustés dans les paumes…

    Mais les véritables montres, ce sont nous : colonels de la guerre civile, fascistes, pères bourreaux, marâtres, inspecteurs de police opiniâtre, richissimes hommes d’affaires qui ne reconnaissent pas leurs propres démons.




 

    Toute une vie à tourner autour du monstre de Frankenstein. Comprendre : ce monstre de Frankenstein. Victor, médecin émérite.

    La créature est la victime du geste démiurge d’un créateur orgueilleux.

 

    Le péché d’ubris a toujours été condamné depuis la Grèce antique.

 

    Le roman et les films qui en seront adaptés parlent de ce que c’est qu’être un père.

    C’est d’ailleurs logique que le réalisateur mexicain ait réalisé sa propre version de Pinocchio.

 

    Ma grand-mère disait qu’elle était allée voir le film de Frankenstein au cinéma, qu’elle n’avait pas seize ou dix-sept ans, tout au plus. Avec Boris Karloff. Elle confondait d’ailleurs Karloff et Bela Lugosi quelquefois.

    « Au début du film, racontait-elle, je m’étais assise au premier rang ; plus la peur grandissait, plus je m’éloignais jusqu’au fond de la salle. » Et elle riait.

 

    L’horreur a toujours été polarisée entre deux monstres de cinéma. Littéralement. Karloff et Lugosi dans les années 1940 ; Vincent Price et Christopher Lee vingt ans plus tard.

 

    James Whale s’est donné la mort en se noyant dans la piscine de sa villa de Los Angeles à l’âge de soixante-sept, abattu par une grave maladie. Il s’était toujours senti exclu, marginalisé, moins par son homosexualité assumée que ses origines modestes, ayant grandi dans une famille ouvrière d’Angleterre, et par une âme portée naturellement vers Saturne.

 

    Dans une scène célèbre, le monstre jette une fillette dans l’eau. Le réalisateur perfectionniste exigea une dizaine de prises alors même que l’enfant ne savait pas nager et manqua se noyer plusieurs fois.

    Cette séquence fut logiquement censurée en 1931 et à ma connaissance ne fut pas reproduite dans les versions qui suivirent.


    Lors de la reprise du film en 1937, sous le code Hays, la réplique du docteur: « Maintenant, je sais que c'est que d'être Dieu! » fut censurée.

 

    Ce fut le maquilleur Jack Pierce qui eut l’idée du crâne carré et des électrodes au niveau du cou. Des heures de maquillages quotidiennes et plus de vingt kilos d’attirail pour l’acteur.

    Mais pour le reste, ce fut James Whale qui décida de tout, décors, costumes, jeu, jusqu’au moindre mouvement de la créature, accompagnant ses directives de croquis par centaines.



    C’est dans ce film, et non dans le roman, que sera entendue la réplique célèbre : « he’s alive ! », répétée huit fois d’affilée.


    « Oui, Maître… », telle est la formule fameuse de cet être grotesque qui obéit au médecin fou, en abaissant les leviers qui déclenchera l’orage électrique créateur.

    Le personnage d’Igor semble avoir trouvé sa plus belle interprétation dans la comédie de Mel Brooks, Frankenstein Junior. Marty Feldman, yeux globuleux et dos bossu, demeure un souvenir impérissable de mon enfance.

    Il est amusant de constater que ce subalterne hideux n’apparaît pas dans le roman de Mary Shelley. C’est le cinéma qui l’a créé de toutes pièces pour ainsi dire, en prenant ici et là un morceau de Renfield dans le Dracula de Bram Stocker.

 

    Dans Penny Dreadful, Frankenstein murmure des vers d’Alfred Tennyson.

 

    La créature est sensible à la beauté des choses fugaces, à la poésie du cœur, aux délicats tremblements de l’âme et à la tendre indifférence du monde. En ce sens, il est un pur produit de la pensée romantique. On est plus près de Senancour que d’Edgar Poe.

 

    Dans la version de Guillermo del Toro, la mère de Victor et l’amante, c’est-à-dire sa belle-sœur, sont jouées par la même actrice. Freud en aurait dit beaucoup de choses. Mia Goth est impressionnante de délicatesse, d’humanité ; déjà elle avait été extraordinaire dans la trilogie de Ti West, et notamment Pearl. Il suffit de voir le dernier plan où elle sourit pour se convaincre de son talent. Le cinéma d’horreur contemporain propose des personnages féminins incomparables, avec des actrices comme Mia Goth, Anya Taylor-Joy, Jenna Ortega, Lily-Rose Depp, ou les deux actrices de Crimson Peak : Une Jessica Chastain démente courant dans la neige qu’elle macule du sang de sa hache, et Mia Wasikowska, symbole récurrent de virginité dans les contes du réalisateur mexicain. On retrouve, dans l’étrangeté de leur regard, peut-être l’écarquillement de leurs yeux, leurs cris, leur effroi, leur folie ou leur douceur, Shelley Duvall hurlant dans les couloirs d’un hôtel hanté, Barbara Steel dans le Masque du Démon de Mario Bava ou Lina Romey dans les films bizarres et érotiques de Jess Franco.

 

    Elle a dix-neuf quand elle écrit Frankenstein. Elle signera M.W.S.




    Dans la préface du roman, elle expliquera les sources de son inspiration : « J’ai passé l’été 1816 dans les environs de Genève. La saison était froide et pluvieuse, et le soir nous nous réunissions autour d’un feu de bois ronflant, nous délectant parfois de l’une ou l’autre histoire allemande de fantômes. » De ces soirées d’orage, elle aura l’idée de sa créature.

    Pour avoir moi-même dormi au bord du lac, le Léman fomente dans les songes du rêveur d’étranges visions en effet. Mais il faut bien un brin de génie pour que ces images fassent une œuvre.

 

    Les nuits de tempêtes, les bords du Léman ont quelque chose des Highlands.

 

    Guillermo del Toro conçoit ses décors comme d’étranges labyrinthes de gothique flamboyant, qu’il s’agisse de la maison de Crimson Peak qui s’enfonce dans la glaise rouge sang, ou la tour de Frankenstein, plein d’alcôves et d’obscurité au milieu des plaines d’Ecosse, où renaissent les morts.



    J’ai rêvé cette nuit de Lovecraft. Je rencontrai l’écrivain dans une rue sombre de Providence.

    Après Frankenstein, je suppose que ce seront les Montagnes Hallucinées qui seront le grand rêve fou de Guillermo del Toro.

 

     C’est par une nuit comme celle-ci que la créature prend vie. Une nuit de novembre triste et froide, où j'écris ces quelques notes décousues.

    « Ce fut une nuit lugubre de novembre que je contemplai l’accomplissement de mon œuvre. Je rassemblai autour de moi, avec une anxiété proche de l’agonie, les instruments de vie afin d’en infuser une étincelle à la chose inerte qui reposait à mes pieds. »



Affiche réalisée par Shawn Mansfieldart


Lectures:

Frankenstein, Mary Shelley, 1818

Monstres de légende, Mad Movies Classic, hors-série 35

Les ténèbres de Lord Byron, Blog La Vitesse des choses

http://lavitessedeschoses.blogspot.com/2017/12/les-tenebres-de-lord-byron.html


Frankenstein. James Whale.1931.

La fiancée de Frankenstein. James Whales. 1935

Frankenstein Junior. Mel Brooks. 1974

Frankenstein. Guillermo del Toro, 2025. Netflix.

mercredi 5 novembre 2025

Narbonne comme à la maison

        Halloween approchait et les rues de Narbonne s’imprégnaient délicatement de nuit et d’hiver. Le vent s’en donnait à cœur joie, toujours soucieux d’avoir le dernier mot. La Méditerranée en octobre, quoi !

Je me souviens de ces cris d’enfants, rue de l’Ancien Courrier, alors que mon grand-oncle venait de jeter par la fenêtre tous les bonbons réclamés trop fréquemment à son goût ce soir-là, et que tous se sont précipités pour les ramasser, comme courent et crient les enfants, au lieu de sonner à la porte. J’avais moi-même un jour jeté par cette même fenêtre son paquet de cigarettes qu’il fumait les unes après les autres, au risque de sa santé, en alignant les parties d’échecs ou de belotte, au glas des cris d’adultes cette fois, devant cette sollicitude qui passa, j’imagine, pour une facétie de gamin et un odieux gaspillage. Je ne devais pas avoir dix ans. C’était hier.



            Presque vingt ans plus tard, d’autres enfants n’ont pas manqué de revenir sonner à la porte de l’illustre bijouterie, dans cette rue où Jean Eustache a tourné le dernier plan sublime du Père Noël a les yeux bleus. Et nous leur donnions tristement quelques friandises. Et ces gosses, petits vampires et frêles momies, nous remerciaient sans se douter que nous veillions ma grande-tante qu’un AVC avait terrassée. Nous mettions, entourés des nôtres, un pied dans le monde des morts, que ces gourmands garnements tentaient de singer.



            Dans l’ombre de cette cathédrale compliquée qui domine les étangs et les vignes de la Narbonnaise, inquiétante de nuit, nous étions somnolents, je lisais quelque ouvrage obscur sur les cathares, rêvassant de Quéribus et de Montségur, dans une chambre de l’hôtel la Résidence, celle qui offre un balcon au-dessus de l’entrée principale, d’où l’on aperçoit un immeuble haussmannien, tout volet clos. On raconte que dans ces appartements un esthète collectionne d’inestimables livres qu’il protège des méfaits de la lumière.

            Nous avions du sel plein les cheveux et des embruns des routes lacustres cristallisés sur les cils, quand nous entendîmes une étrange agitation au rez-de-chaussée : quelqu’un semble courir dans le hall et retentit le cri étouffé d’une femme. Je descendis au débotté, pour rencontrer l’employée affolée.

« Tout va bien ?

-Non, non, on nous a dévalisé la caisse ! »

            Un peu confus, alors qu’elle téléphonait au commissariat de police, je me dirigeai, toujours en chaussettes, pour voir si j’apercevais le coupable dans les rues anuitées (l’espagnol, qui avance ici sa corne, aurait dit anochada.) En vain, bien entendu. Seulement le vent. Les volets clos de l’immeuble haussmannien où doit dormir l’esthète-lecteur, face à moi.

« Je l’ai aperçu sur les images de vidéosurveillance ! Il a été filmé ! »

            Je tentai de la rassurer et remontai somnoler dans la chambre, avec des pages d’Agatha Christie plein la tête.

 

         J’y avais souvent logé, fallait-il préciser. J’étais un peu chez moi, ici et là, dans diverses chambres de l’établissement. J’y ai lu, rêvé, paressé, me suis quelquefois éternisé, le plus souvent seul. Narbonne était tantôt le but du voyage, tantôt une étape vers l’Espagne. Barcelone, Madrid ou Cordoue m’attendaient. Je prenais simplement de l’élan, le long des Quais de la Robine, qui rejoint le chef-d’œuvre d’ingénierie de Pierre-Paul Riquet.

            Le matin, dans la salle du petit-déjeuner aux tomettes provençales, de cet ocre que l’on trouve dans tout le Midi de la France, j’écrivais, je fomentais l’escapade catalane ou andalouse.

            L’hôtel La Résidence fut fondé en 1958 par Georges et Marie-Rose Aiguille. Mes grands-parents en ces temps-là étaient encore en Algérie, pour les quelques années qui leur restaient. L'endroit contient bien entendu son lot de deuils et d’amour. Des solitaires se sont donnés la mort, des couples se sont étreints, d’autres se sont quittés. Quelques illustres furent de passage : Luis Mariano, Jean-Paul Sartre, Jean Marais, François Mitterrand.

            Des écrivains en exil, sans doute, des espions peut-être, je me plais à le croire, l’imagination en de tels lieux n’a pas de borne. Un couple d’artistes japonais levés aux aurores chaque matin pour s’en aller peindre le Somail jusqu’au soir, comme Van Gogh se retirait aux alentours d’Arles, pour courir après la lumière du Rhône et de la Camargue.

Louis de Funès s’y est installé trois mois en 1967 pour le tournage du Petit Baigneur aux Cabanes-de-Fleury. On raconte qu’il mangeait dans sa chambre mais descendait parfois partager un verre avec Monsieur Georges Aiguille, qui connaissait, bien sûr, la réputation du bonhomme, ce clown qui faisait rire la France, qui riait pourtant lui-même si peu.

            Sur le livre d’or, l’artiste signa en partant : « Pour la première fois de ma vie, j’ai eu l’impression de ne pas rentrer à l’hôtel mais chez moi. »

            Et c’est vrai. Il est des villes, comme des auberges, où l’on n’est jamais tout à fait égaré. Où que l’on parte, il suffit d’y revenir. L’impression nous saisit alors que, ces lieux, on ne les a jamais quittés.




jeudi 23 octobre 2025

Petite mythologie londonienne

 Penny Blood à l'usage des esprits saturniens et des âmes dilettantes


            Aussi loin que je m’en souvienne, Londres a toujours attisé mes désirs de voyage. Plus petit, aussitôt rentrés, je tannais mon père pour nous y retournions au plus, et plusieurs années d’affilée, nous y retournions sans nous en lasser. Chaque séjour nous révélait de nouveaux secrets. C’est le propre des villes piranésiennes, comme Lisbonne ou Naples, de réserver aux plus persévérants ses mystères les plus enfouis.

            Au premier jour d’octobre, quelque chose dans l’air, où que je sois, m’évoque la capitale anglaise, dont j’entends « le grondement indistinct […] comme le bourdon d’un orgue éloigné », écrivait Oscar Wilde. J’imagine alors Hyde Park au petit matin, dont les feuilles rouge bordeaux tapissent le sol que se partagent écureuils et corbeaux fuligineux. J’imagine, lors de quelque rêverie, une brume épaisse, comme devait être le smog, monstre évanescent du temps des usines à charbon et des locomotives, que perce pourtant une abbaye abandonnée, habitée par un étrange comte venu de Transylvanie, qui inspire dans le cœur un parfum de nuit. On raconte que le notaire qui fut à l’origine de la vente aurait depuis perdu la raison. On connaît tous l’histoire.

            Dans ces mélancoliques divagations automnales, je vois souvent les rues sombres de Whitechapel où traînait un tueur qui éventrait les putains effrayées. On accusa bien un peintre, Walter Sickert, car il avait pour mauvaise habitude de ne fréquenter que trop ces femmes de petite vertu qu’il peignait au couteau, avec un siècle d’avance : certaines ont le visage défiguré comme le seront plus tard les portraits de Bacon.

            Un barbier propose des tourtes avec la chair de ses victimes, dans une boulangerie de Fleet Street.

            Dans les venelles de Soho, parmi les cours et les impasses, un médecin des plus charmants, dit-on, se transforme en fureur incontrôlable qui assassine ceux qui se dressent sur son passage.



            Londres en octobre, c’est le souvenir de crimes odieux et raffinés, pour lesquels Scotland Yard semble dépassé ; on fait appel à un détective dont les méthodes déplaisent, mais qui furent remarquables dans l’affaire qui ternit la famille Baskerville. Dans les quartiers de Limehouse, le long des docks, une bisbille louche dégénère ; on soupçonne Fu Manchu. On retrouve des poignards au poinçon d’Elephant and Castle, ce quartier douteux dont Paul Morand subit l’influence qui aliment alors son « culte de la laideur et du sinistre. » Il erre dans les rues brumeuses, aussi noires que de la poix, et fait l’inventaire de toutes les obscurités de la ville, de l’assassinat des deux pilleurs de tombe Burke et Hare aux traités de flagellations de Thomas Buckle, qui « coloraient Londres, pour nous, de reflets de sang et d’acier. »

            Dès l’Opéra des Gueux, en 1727, toute cette petite truanderie alimentait déjà les fantasmes. Kurt Weil, deux cents ans plus tard, transposera ce peuple interlope dans les rues de Berlin.

            C’est le Londres des bas-fonds que le roman gothique puis le polar transposeront chacun à sa manière à l’ère victorienne et, par la suite à l’ère édouardienne.

            Naîtront les penny dreadful au début du XX°, les pulp fictions de la fin-de-siècle.

 

            La série de John Logan, Penny Dreadful, rend hommage à ce sous-genre littéraire, cette sorte de Grindhouse du feuilleton victorien, comme le fera déjà le comic d’Alan Moore La Ligue des Gentlemen extraordinaire, dont j’avais vu, fasciné, l’adaptation en 2003 un soir de pluie, qui réunissait enfin Mina Harker et Tom Swayer, Alan Quatermain et le Capitaine Nemo, ou encore le film Van Helsing, l’année d’après, dont je garde un souvenir de jeunesse ému.

            Vanessa Ives, jouée par Eva Green, est en proie aux démons, le cœur qui déborde, qui dégueule de ténèbres insondables. On y apprend la mort du poète Alfred Tennyson un 6 octobre 1892, dont on récite les vers en chuchotant, dans l’obscurité d’un salon feutré, aux fauteuils capitonnés, pendant qu’un feu de cheminée crépite ; les parfums y sont lourds et musqués, on disserte sur l’origine du mal et la permanence des fantômes, dans l’attente du prochain assaut de succubes. La créature de Frankenstein traîne sa carcasse mal-aimé dans les bouges sordides du West End, et quelque sorcière fricote avec Dorian Gray. On erre dans les bas-fonds de Westminster et les recoins autour de Covent Garden ; on s’épouvante au Théâtre du Grand-Guignol, comme celui de Chaptal à Pigalle qui ouvre en 1896, où l’actrice vedette Paula Maxa fut si souvent martyrisée, tuée, démembrée, énuclée, violée, brûlée vive, écartelée, fouettée, ainsi de suite.

            Déjà le théâtre élisabéthain avait compris le goût du public pour la violence. On reprend les grands principes des tragédies de Sénèque. Shakespeare s’y collera avec Titus Andronicus, Thomas Kyd aussi, et sa Tragédie espagnole, avant de dénoncer pour athéisme l’un des membres les plus éminents de l’Ecole de la nuit, Christopher Marlowe. Le gore y est inventé, qui ne porte pas encore son nom. Mais la violence que dégagent ces œuvres baroques saignent toujours dans tout le cinéma d’horreur actuel.

            Car il y a bien du Shakespeare dans Penny Dreadful, lorsque trois sorcières viennent pourchasser Vanessa Ives et le cow-boy lycanthrope qui l’accompagne, jusque dans les terres reculées des Highlands. Elles apparaissent dans un brouillard, entre les feux follets et les contorsions d’arbres morts, parmi des teintes mauves et verdâtres que n’aurait pas reniées Mario Bava, l’un des maîtres du fantastique des années 1960. L’on pense bien sûr, dans ce fatras de visions, aux Etranges Sœurs au début de Macbeth.



            Londres n’a donc jamais tout à fait été une ville, c’est un conte gothique, tout rempli de créatures, de monstres, de mages et de fées qui vibrionnent dans l’ombre.

 

            Il y a une dizaine d’années, même plus, je me souviens que nous avions couru dans les rues de Londres, entre les cabs et les imperial buses, pour prendre place dans la gigantesque roue qui domine la métropole : L’œil de Londres. Je fus tétanisé par le vertige et je ne profitai pas même du plaisir de la vue.

            Les gens de la cabine semblaient, je crois, apercevoir la Tour de Londres où Henry VIII fit enfermer quelques-unes de ses épouses ; le Tower Bridge entre les tours duquel Peter Pan et les enfants Darlings s’envolent vers un Pays imaginaire ; il y a un petit monsieur, tout au loin, qui semble assis sur un banc de Kensington Park, c’est lui, l’air de rien, qui fit naître de son imagination cet enfant qui ne grandit pas. Ils semblent, je suppose, apercevoir un vieil homme aigri transporté par un lugubre spectre le soir de Noël, ou d’ignobles ombres noires, les Mangemorts, léviter autour du London Bridge qui conduit directement vers la Tate Modern. Ils aperçoivent le dôme de Saint-Paul et les cheminées de la ville qui se dressent dans le petit matin d’où surgit des nuages une nourrice pleine de ressources. Ici, à Portobello Road, un petit ourson en duffle-coat décolle, emporté par une bourrasque qui s’engouffre sous son parapluie ; là, au-dessus de King Cross Saint-Pancras, une Ford Anglia bleu fuse dans les airs, à la poursuite d’une locomotive.

 

        Cela faisait longtemps que je souhaitais écrire sur le ciel de Londres, mais c’est comme parler des rêves d’enfants. Ça fourmille trop, c’est trop plein de tout, et on finit par ne plus savoir quoi dire. Et pourtant quelle matière ! Car le ciel de Londres, de Shakespeare jusqu’au cinéma, s’est rempli, s’est enrichi de tout un petit monde qu’il s’agit d’apercevoir. Encore faut-il consentir à la suspension de l’incrédulité, disait le poète anglais Coleridge en 1817. « Il suffit d’y croire », aurait dit, plus simplement Peter Pan.




Les voyages de Mozart à Prague

                    Chaque soir, nous passions devant les clochers de Saint-Gall, et nous nous posions, le temps qu’elle fume une cigarette,...