J’ai vécu quatre années durant entre une forêt et un
fleuve. L’algorithme des mutations m’avait envoyé ailleurs, bien loin d’ici… Et j’y purgeais une sorte de retraite
dont on me promettait qu’elle ne serait pas longue.
Bien sûr, j’admis qu’en effet elle
ne fut pas si longue qu’au moment où j’y mettais un terme.
Pour tuer le temps, je compilais
alors les listes d’exils. Inventaire macabre d’ostracismes et de bannissements,
bien pires que le mien, et qui me consolait. Du plus terrible au plus
bourgeois. Napoléon à Sainte-Hélène, ou Mallarmé dans un collège de Tournon.
Ovide au bord de la Mer Noire, où il désapprend le latin, et Sénèque en Corse. Périclès et Cosimo de Médicis…
J’arpentais souvent les chemins les
plus sombres de la forêt de Fontainebleau, ou parfois à l’aube tournais autour
de l’étang des Carpes dans la Cour de la Fontaine du château ; je longeais
la Seine ou le Loing en rêvassant des toiles de Sisley. Je descendais la Grande
Rue de Barbizon, l’esprit rempli des gentils paysages de Millet, Corot ou Théodore
Rousseau.
Ce petit village avait ceci de
merveilleux qu’il conduisait tout droit à l’orée de la forêt. Tout d’un coup,
on quittait le pavé, l’agitation des dimanches de fêtes perpétuelles, et on se
retrouvait dans le silence des feuilles et le crépitement des écorces.
Je n’ai jamais songé à chercher la
villa Ker-Monique dissimulée dans les bois, où le révolutionnaire Léon Trotski
a séjourné de novembre 1933 à avril 1934. En juin 2023, alors que je vivais mes
dernières semaines dans ma Septentrion, les villes françaises étaient en proie
à des émeutes et des pillages ; plus de trois ans après, alors que j’écris
ces lignes, les mêmes scènes d’incendies et d’affrontements : climat
d’insurrection théorisé et instauré par l’idéologue bolchévique. Son ombre planait au-dessus de nos têtes, à chaque fois. Sa propension
au chaos a fait basculer tout un régime, et comme toute révolution, a permis le
renouvellement des monstres : le
sang appelle le sang. Il est celui par lequel ils sont advenus. Poursuivi
lui-même par le monstre suprême; un tyran avait posé sur lui sa cible ineffaçable.
Sous une fausse identité, il tourne
autour du monde, pour fuir la menace aveugle et implacable qui pèse sur lui,
venue des arcanes du Kremlin. Ses ennemis sont légion. Invisibles. La colère de
Staline intarissable, les moyens infinis et, pire que tout, ses sbires sont
patients et méticuleux.
Donc l’île des Princes au large
d’Istanbul, Saint-Palais, face à l’Atlantique. Il y aura plus tard la Norvège,
et enfin la fin de la course, entre les cactus nopal et les yuccas. Mais pour
l’heure, c’est sous le nom de Rudolph Klement, nom qui lui portera malheur,
qu’il vit reclus au beau milieu de la forêt.
Au même moment, un autre exilé des
grands bouleversements du XX°
siècle, le roi Alfonse XIII, séjourne non loin de Fontainebleau, à l’Hôtel Le Savoy
d’Avon, à partir de la proclamation de la Seconde République espagnole en 1931.
Il est appelé le Duc de Tolède et s’occupe comme s’occupaient jadis Charles IX
ou François I. La forêt giboyeuse lui permet d’oublier un temps que sous les
oripeaux du roi, roi exilé certes, il n’est qu’un homme que les chagrins
assaillent. Le couple royal se sépare dans le plus grand secret lors de ce
séjour bellifontain. L’hémophilie de leur enfant, cette même maladie qui rongea
Alexis Romanov qui périra avec toute sa famille par l’absurdité du soulèvement
trotskiste, fut une épreuve dont Alfonse III et son épouse ne se relèveraient pas.
En 1934, la reine s’installera en Suisse, le roi perpétuera son exil à Rome où
il mourra.
Je me suis arrêté un jour devant ce
qu’il reste de l’Hôtel. Réhabilité en bureaux et appartements sécurisés,
l’édifice conserve bien peu de sa grandeur passée. La poésie des lieux parfois
se dissipe, quand on oublie ceux qui les ont habités.
Trotski, à sa manière, reproduit
autour de lui une petite cour royale. Il reçoit amis et conseillers, se rend
parfois clandestinement à Paris, où il rencontre notamment la philosophe Simone Weil,
quelques années avant son engagement dans la Guerre d’Espagne. Les messages
vont et viennent entre la capitale et la forêt.
Les villageois s’interrogent, s’inquiètent. On imagine, extrapole. Le petit monsieur sans doute doit être discret mais cordial. Il en a l’habitude, il se fond dans son nouvel environnement, à la lisière du bois. Bien sûr qu’il a en tête ses grands jours d’octobre 1917, et les souffrances de sa déportation dans une résidence surveillée d’Alma-Ata. Ce n’est pourtant pas le goulag soviétique, dont il a, avec Lénine, posé les bases dès l’été 1918, pour les opposants politiques et les bourgeois. Parmi les chênes et les pins sylvestres de Barbizon, il se souvient sans doute des bouleaux et des mélèzes de sa Russie. Bien sûr qu’il a eu mille vies avant de se retrouver dans ce bois du bout du monde.
Mais le bout du monde pour Trotski s’éloigne toujours, s’agrandit sans cesse.
Le contrôle de police d’un messager,
Rudolph Klement, celui-là même qui lui prêta son nom, secrétaire de Trotski,
pour une mobylette sans phare pousse les autorités à accentuer l’investigation
concernant cette étrange villa et ces allées venues. Pour un phare défectueux. La couverture du révolutionnaire
est révélée, la presse et la foule se jettent sur l’affaire. On découvre enfin qui
était ce petit monsieur un peu mystérieux. Les autorités françaises n'acceptent plus ce réfugié politique.
L’exil doit reprendre. Et Trotski écrit
encore. Il ne cesse jamais. Même battu par les quatre vents. Sa biographie de Lénine
notamment, entamée à Barbizon. Il gardera l’esprit vif, les idées tourbillonnantes.
Jusqu’au Mexique, où la Mort Rouge le rattrapera. Toutes ces idées, et la cervelle
qui les formait jailliront sous les coups du piolet. Cette Mort Rouge dont il avait
été l’un des initiateurs.



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