Je connaissais un peu ce petit coin de terre battu par les vents, caressé par la mer. Cette immense plage déserte où l’eau s’infiltre loin dans le sable, faisant éclore ici et là des mares de vase tout le long de la grève. Et cette falaise qui coupe l’horizon, toutes parsemées de pins, et qui plonge doucement dans la Méditerranée. « Le domaine de La Franqui est une sorte d’oasis au pied du plateau de Leucate, écrit Henry de Montfreid, écrivain, grand voyageur, dans Mes Vies d’aventures. Il couvre de sa pinède la zone comprise entre une falaise de cinquante mètres et un étang, qui pénètre dans l’intérieur des terres jusqu’aux Corbières. Ce plateau de Leucate est une presqu’île isolée du monde, entre le vaste étang de même nom et la mer, le golfe du Lion, où le cap des Trois-Frères s’avance comme la proue d’une trirème antique. » La falaise de Leucate se fige dans l’immobilité et devance de quelques pas le sommet du Canigou.
Car ce cap attise l’imagination,
dont le nom évoque les millénaires, l’azur, l’azur et un plongeon qui tue ou
guérit des chagrins d’amour. La poétesse Sappho, dit-on, s’est précipitée du
Cap Leucade, dans l’archipel ionien, si loin de l’Aude, et pourtant, les vers
de Baudelaire sonnent quelque part devant ce paysage :
« Et
depuis lors je veille au sommet de Leucate,
Comme
une sentinelle à l’œil perçant et sûr,
Qui
guette nuit et jour brick, tartane ou frégate,
Dont
les formes au loin frissonnent dans l’azur ;
Et
depuis lors je veille au sommet de Leucate »
Cette oasis d’écorce et d’écume, au
pied de laquelle se languit la petite station balnéaire de La Franqui, projette
l’âme en Grèce, en Espagne, en Corse, le bleu y est plus chaud, plus profond.
Il suffit de prêter l’oreille au vent d’ici, il chuchote le mot Méditerranée.
L’écrivain Jacques Henric se laisse
ravir; dans La Nuit Folle, il
écrit :
« C’était à la sortir du Barcarès, sur la départementale 627, dans la pinède que bordaient à doit la Méditerranée, à gauche l’étang de Leucate.
Je me trouvais, ce matin du 3 octobre 2018, à la hauteur de Salses-le-Château où a vécu le romancier viticulteur Claude Simon, à quelques dizaines de kilomètres à vol d’oiseau du mont Canigou et de la frontière entre la France et la Catalogne espagnole. Il faisait un soleil magnifique. Un léger vent de tramontane faisait flotter quelques petits nuages blancs au-dessus des Corbières. J’avais laissé au garage la BMW 1100, le toit ouvrant de la Nissan Juke me faisait néanmoins goûter la chaleur délicieuse qui régnait dans l’air ; j’étais heureux de vivre, comme Stendhal qui se trouvait ce matin du 16 octobre 1832 à Pietro in Montorio, sur le mont Janicule, à Rome, distinguant parfaitement Frascati et Castel Gandolfo et apercevant la roche de Palestrina.
Passé Port-Leucate, du haut du point
enjambant le goulet où se rejoignent les eaux de la mer et celles de l’étang,
je distinguais les habitations du quartier de la Falaise et avais à ma gauche
une vue plongeante sur l’eau immobile de l’étang, à ma droite sur les eaux
agitées et verdâtres de la mer, avec au centre du pare-brise la lointaine masse
des Corbières.
Le bord de mer n’a pas bien changé
depuis un siècle. On s’attend à croiser Henry de Montfreid dont la famille
possédait un hôtel sur les premiers contreforts de la roche, la Villa Amélie.
Il revient peut-être de Saïgon, de Port-Saïd, d’Abou Dhabi, il a foulé les
sentiers perdus de Rimbaud à Aden, remonté le fleuve Congo jusqu’à Kurtz.
Lions, tigres, rois enfouis dans la jungle, villages ravagés par le paludisme.
Son existence est un roman de Conrad. Mais le revoilà, sur des terres
familières, au bout d’une route qui s’ouvre sur une plage, où il découvrir
enfant la figure de proue d’un navire échoué « La Mariette » et qu’il
eut l’intime conviction, un matin où le ressac lui fit cette offrande, que
désormais il ne pouvait qu’appartenir à la mer.
C’est sans doute lui qui fit
découvrir au poète Joë Bousquet le goût de l’opium, ramené dans ses valises
d’Orient ou de Chine ; le grand voyageur, jamais en place, dissertant sur
les paradis artificiels avec l’écrivain à jamais immobile, dont les seuls
périples, depuis qu’une balle lui avait brisé la colonne dans la boue de 1918,
qu’il s’autorisait, étaient un voyage jusqu’au bord de mer. Avant qu’il ne
s’enferme pour de bon dans l’obscurité de sa chambre carcassonnaise quand il
arriva que minuit ne sonne tout à fait dans les années 1940, pour son corps et
la nation. Il connaissait déjà la cocaïne et diverses substances, mais l’opium
fut peut-être une découverte lors de ses longues villégiatures balnéaires. La
Franqui fut son bout du monde, la falaise ses confins. On sait qu’il signait
ses lettres de la Villa Madeleine, petit chalet léché par les vagues.
« C’est donc ici qu’un grand poète, dans les années 1930, installé dans un
fauteuil roulant, suivait de la terrasse de sa villa le spectacle de très
jeunes filles s’ébattant sur la plage à quelques mètres de lui. » écrit
Jacques Henric.
Entre deux insomnies, l’âme groggy
par les drogues, le vent du Nord, et les mots, les mots lus et écrits, il fait
l’inventaire des femmes et des fées aimées : Poisson d’Or, Œillet de Mer,
Petite Fumée, Blanche par Amour, Poussière Dorées, Princesse Abricot… Un peu à
la manière de Stendhal, sans doute, au sommet du Mont Janicule, ce 16 octobre
1832.
Je pense à ce petit bout du monde
qu’est La Franqui, l’automne vient de commencer, dans un été perpétuel, je
regarde le calendrier 28 septembre.
Précisément : le poète
immobile, brûlant de l’intérieur, s’est éteint un 28 septembre 1950.




























