samedi 7 février 2026

Genève ne fête pas Noël

              Les grands traumatismes de l’histoire se transmettent de génération en génération.

    Paul Morand expliquait que le souvenir de l’incendie de 1666 était encore bien présent dans les consciences des Londoniens du XXe siècle.

     La ville, disait-il, est continuellement imprégnée d’une odeur de braise et de cendres ; et il suffit qu’un camion de pompiers dévale le Strand ou Oxford Street, à toute allure, sirènes enclenchées, pour que les passants se jettent des regards confus et inquiets, dans un silence troublant.

     Les grandes obscurités projettent leurs ombres des siècles plus tard. C’est en partie ce qui explique aujourd’hui la réputation de Genève. Ville froide, prétend-on, austère, assurément. Les Genevois sont, somme toute, souvent cordiaux, mais il semble qu’il leur manque quelque chose pour être pleinement joviaux.



            Le moindre sourire, à la vérité, est suspect. Vieux trauma du seizième siècle, cicatrice difficile à dissimuler. Car, à force d’avoir été dressée par le zélé Calvin, la ville en a gardé le pli.

            Difficile en effet de se remettre, même après tant d’eau qui a coulé sous le pont du Mont-Blanc, des mesures coercitives de la République Théologique qu’instaure le réformateur à partir de 1536.

            Les frivolités sont interdites. Et jusqu’à la moindre marque de bonhommie est bannie. Il faut vénérer Dieu, rien d’autre, avec toute la gravité que la foi exige.

        Personne n’a jamais précisé que l’homme était venu au monde pour être heureux. Non, il est seulement endetté. Cette dette, c’est sa religion, sa foi. Elle le contraint, pieds et mains liés.

 

           « Les cloches de Genève elles-mêmes devront dorénavant se taire à Genève », écrit Stefan Zweig qui pressentait les horreurs de la Gestapo, qu’il reconnaît dans le Consistoire, chargée de « surveiller la communauté » et les dérives totalitaires du Troisième Reich, en 1936, à la veille de l’un des plus grands désastres de l’humanité, quand il publie un essai sur Calvin et sa république théocratique, Conscience contre Violence, dans laquelle il voit la somme de toutes les tyrannies. Il en fait une sorte de parabole : il tire les leçons de l’histoire, pour comprendre la cruauté des tyrannies à venir et la soumission des peuples.

            C’est un essai à charge, bien sûr, il ne prend de l’histoire que ce qui alimente sa démonstration. Sans doute qu’il accentue l’austérité calviniste, mais c’est querelle d’historiens. Il est philosophe. C’est l’avenir qui l’inquiète, pas le passé. Qu’importe, les Cassandre sont toujours traitées de la même manière.

          « D’un seul trait de plume, Calvin supprime toutes les fêtes du calendrier, Pâques et Noël, qu’on célébrait déjà dans les catacombes romaines, les jours des Saints, les vieilles coutumes traditionnelles. »



            Noël est interdite, mais aussi la musique, la convivialité, l’intimité. L’auteur autrichien ajoute : « Car désormais, à Genève, on traque sans merci toute paillardise, toute forme de plaisir, et malheur au bourgeois qui se laisse surprendre à entrer, après le travail, dans une taverne pour y boire du vin, ou à jouer aux dés, ou aux cartes ! »

            On ouvre les courriers, les lettres qui arrivent à Genève et celles qui en sortent, on encourage la dénonciation, on soumet un peuple, avec les meilleures intentions du monde : la foi en Dieu. De toute temps, la méthode a porté ses fruits.

            On comprend mieux Genève en effet.



            « Mais comment, se demande-t-on avec étonnement, une ville républicaine qui a goûté à la liberté pendant des décennies et des décennies, a-t-elle pu accepter un tel despotisme moral et religieux, comment un peuple jusqu’alors d’une gaîté presque méridional a-t-il pu supporter un tel régime ? Commet un seul homme est-il parvenu à détruire à ce point toute la joie de la vie chez des milliers et des milliers d’individus ? Le secret de Calvin n’est pas du tout nouveau, c’est le secret éternel des dictatures : la terreur. »


         Un soir glacial, l’un des derniers jours de l’année, nous avons fait quelques pas, parmi les fontaines et les arcades. Dans la vieille ville toute pleine de golems et de dibbouks.

        Dans ce silence obscur, on longeait des façades renfrognées et des volets clos. Près de la cathédrale, on pouvait entendre comme des voix. Non, une voix, et des lamentations. Calvin, d’entre les tombes, prêchait aux fidèles, raflés et torturés s’ils manquaient les messes.

            Il proféra plus de deux milles prédications, lors de son ministère ; il y justifiait tout ce qui est injustifiable.

              La tyrannie théocratique est bien vilipendée mais inutilement : le clerc de notaire Jacques Gruet, libertin et athée, placarde un libelle sur les portes de la Cathédrale. Il sera décapité à Champel en juillet 1547. L’humaniste Michel Servet est brûlé vif en octobre 1553. Sébastien Castellion sera l’un des derniers penseurs à s’opposer au zèle de Calvin. Il sera contraint de fuir Genève à laquelle il préfère Bâle.

        Et chaque dimanche, sans faute évidemment, deux fois, et trois fois dans la semaine, Calvin continue de rameuter ses brebis apeurées. Tous les moyens sont bons pour préserver l’amour de Dieu.

       Genève, depuis, a gardé cet air maussade, comme un dimanche de prière. Elle est prudente, économe.

            On ne sait jamais, les monstres naissent sans crier gare, un nouveau Savonarole est si vite arrivé.




 

 

dimanche 18 janvier 2026

UNA NOX FUIT INTER URBEM MAXIMAM ET NULLAM

     Alors que je musardais à la recherche de quelque nouvelle trouvaille pour un cabinet de curiosités, je suis tombé sur un jeton d’assurance, tout en argent, de la société lyonnaise contre l’incendie fondée à Lyon en 1839. Le jeton semble dater du milieu du dix-neuvième siècle, sans plus de précision ; on peut imaginer qu’il a été gravé par l’artiste lyonnais et l’un des premières daguerréotypistes, Philippe-Fortuné Durand. On y voit un lion héraldique autour duquel cette sentence latine, tout à fait cocasse quoiqu’érudite : UNA NOX FUIT INTER URBEM MAXIMAM ET NULLAM, « en une nuit, la ville passa de très grand à rien », avertissement bien à propos, en référence à un passage des lettres de Lucilius de Sénèque qui évoque l’incendie de Lyon en l’an 58 de notre ère, explique la légende. C’est du moins ce que l’on considérait alors. Aujourd’hui, c’est l’année 64 qui fait consensus parmi les historiens.

     J’ai souvent pensé à Sénèque lorsque j’ai découvert Cordoue, ville d’Hispanie, dans la province de Bétique, où il est né en l’an 4 avant Jésus-Christ. Je foulais le pont romain au-dessus du Guadalquivir, dans la moiteur d’un juillet et je me disais, presque ému, que le philosophe avait dû y passer quelques soirées similaires, deux mille ans plus avant moi.

     J’ai rêvé parfois de son exil en Corse, comme fut exilé Ovide à Tomes ; et me suis juré de fouler les orties Urtica di Seneca du Cap Corse où trône la Tour de Sénèque.

 

    Je me plais à imaginer qu’il a séjourné sans doute à Lyon, ville qu’il décrit dans son long poème satyrique dédiée à l’empereur lyonnais Claude, L’Apocoloquintose, littéralement « La transformation de l’empereur Claude en citrouille. »

 

« Je vis, au pied d'un mont doré par l'Orient,

Deux fleuves réunis en un large torrent.

Là s'étonnent de fuir emportés par le Rhône

Les flots longtemps muets de la paisible Saône

Qui semblait ne savoir où diriger son cours ;

Ces beaux lieux auraient-ils vu commencer tes jours ? »



            Dans sa lettre 91, le stoïcien écrit à Lucilius, à propos d’un ami, Libéralis, centurion d’origine lyonnaise, qui se désespère d’avoir vu sa ville réduite à néant par un incendie. Il comprend la peine du capitaine lyonnais, mais ne la justifie pas : « Notre ami Libéralis est tout triste ; il vient d’apprendre la nouvelle […]. Une telle catastrophe est bien faite pour émouvoir les plus indifférents, plus forte raison un homme tellement attachée à sa cité natale. »

Dans la nuit de l’été 64 après Jésus-Christ probablement, peut-être en automne, le feu prit, comme il prend quelquefois dans les grandes villes de ce monde.

    Il s’agirait un jour de faire une poétique de l’incendie dans laquelle se côtoieraient Troie, Carthage, Rome, Pompéi et Moscou.

 « En un mot jamais incendie n’a éclaté si brutalement qu’il ne laissât matière pour un autre incendie. Tant de superbes monuments dont chacun aurait suffi à faire la gloire d’une ville, il n’a fallu qu’une nuit pour les mettre à bas, et, dans une paix si profonde, un désastre est survenu que la guerre même ne saurait faire craindre.



            Les archéologues n’ont pourtant trouvé aucune trace d’un incendie conséquent dans la ville haute de Lugdunum. Rien aux environs du Théâtre antique, de l’Odéon ou du Sanctuaire de Cybèle.

            De toute évidence, ce sont les insulae de la ville basse, c’est-à-dire les habitations collectives, et non le quartier monumental qui ont disparu en une nuit. On s’interroge sur les superbes monuments dont Sénèque annonce la disparition.

            Les patriciens lyonnais ayant largement contribué à la restauration de la ville de Rome qui s’est embrasée quelques semaines plus tôt, du 19 au 27 juillet 64, l’empereur Néron enverra, à la capitale des Gaules, soutien financier et aide humanitaire.

            L’ironie, c’est que Sénèque ne mentionne pas le moins du monde, dans son œuvre épistolaire, le grand incendie de Rome dont Néron se servira comme prétexte pour multiplier les massacres à l’encontre des chrétiens. Mais sans doute que son lecteur, à l’idée de ses flammes qui lèchent la colline de Fourvière ne perd jamais de vue le brasier illuminer le Capitole, quelques jours avant que l’empereur esthète ou pyromane ne bâtisse sa colossale Domus Aurea.

         Le philosophe reproche à cet ami lyonnais de déplorer à tort l’anéantissement de sa ville. Ne pouvait-il donc pas s’y attendre ? N’a-t-il jamais appris que toute vie est destinée à mourir ? « Il n’y a rien qu’on ne soit tenu de prévoir. Plaçons-nous d’avance dans toutes les conjonctures imaginables et méditons, non sur les accidents habituels mais sur tous les accidents possibles. » Le sage a des devoir, rien ne devrait l’étonner : oui, les villes peuvent s’effacer de la géographie. En une nuit ou en un siècle, qu’importe. Les grandes cités, les vies, les empires, les amours et les mondes.

    Un philosophe ne doit jamais détourner les yeux, s’apitoyer, laisser les larmes l’aveugler. Sans le moindre soupir, accepter que les choses, le temps, et la matière fuient.

      « Apprenons, termine Sénèque, qu’il n’est rien que n’ose la Fortune. »

     Il en faut tirer conclusions et consolations. C'est le propre du Romain.




mardi 16 décembre 2025

Le Maître des spalliere Campana. La légende minoenne d'un seul regard

                Nous revenions de quelque grève de sable noir et d’étangs à perte de vue. Nous cherchions une escale. Ce fut donc Avignon et une pluie diluvienne qui nous surprit. C’est ainsi qu’on aurait envie d’imaginer la cité papale un jour de novembre, quelque part au Moyen-Âge.

            On dut se réfugier au Petit Palais à propos duquel j’avais déjà écrit une petite bricole sur le toucher dans les représentations médiévales, encouragé par les injonctions pressantes d’un ami qui m’eut initié à l’effervescence de la ville en été, quand les rues sont aussi bigarrées qu’un soir de carnaval. Il me parlait sans cesse de Jean Vilar et des dernières audaces du théâtre contemporain.

            Le Rhône s’assombrissait. Des salles vides, on pouvait apercevoir d’anciens remparts ocres désormais gris. Pourtant, dans les couloirs, une sorte d’éclat semblait jaillir, comme un rayon de lumière peut ricocher sur la lame d’un couteau. C’est parfois l’effet que cause la peinture.

            Le Petit Palais, tout en face du Grand Palais des Papes, contient la plus grande collection de primitifs italiens en France après le Louvres, avec 326 peintures. Pour la grande majorité, il s’agit d’une partie de la Collection Campana, collectionneur pour le moins fantasque et aux méthodes quelquefois douteuses, notamment concernant la restauration des œuvres, particulièrement les objets étrusques qui remplissent les galeries du plus grand musée du monde. L’Ecole d’Avignon côtoie celle de Sienne. Nul ne sait tout à fait d’ailleurs comment le marquis Campana pu acquérir ces merveilles. Tous les Renaissances se succèdent et semblent faire oublier la précédente. On croise l’atelier de Botticelli et des roses qui tourbillonnent, des visages impassibles de Vierges tristes, des vallons toscans un peu étranges comme une toile de Chirico.

            J’avais déjà senti cette illumination dans les sous-sols de la National Gallery ; elle dormait, tenue alitée par une méchante grippe, et je passais le temps parmi les visions de Giotto et de Cimabue. Je finis par la réveiller pour lui demander de venir voir ça : une journée ne pouvait pas tout à fait être ratée si on avait vu ça !

           

            Dans le dédale du Petit Palais, du fond des âges, apparurent des scènes vibrantes ; ainsi tremblent parfois des reflets dans l’eau. Les panneaux de la légende minoenne s’alignent face à nous, et me laissent au fond de la rétine un rond vermeil comme après avoir trop regardé le soleil. On ne sait à peu près rien de l’artiste : le Maître des spalliere Campana. Etonnant comme nom. Parfois appelé le Maître des cassini Campana, cela n’aide pas plus, en effet. On reprend le nom du collectionneur, faute de mieux. Maestro di Tavarnelle parfois, ou encore Maestro di Ovidio aurait été un peintre français ou italien actif à Florence dans les premières décennies du seizième siècle à Florence, le Duomo en ces temps-là, était à peine achevé. Grand spécialiste de cassini, décoration des coffrets et des spalliere, panneaux de décoration du mobilier de la noblesse florentine. Sur un obscur article, on peut même lire sans la moindre preuve qu’il serait mort à Tsarat. En Russie. Il faut s’arrêter trente secondes : ce doit être quelque chose, un artiste de la Renaissance Italienne égaré dans le froid polaire de la Sibérie…



                Six panneaux de bois. Du peuplier. Deux ont été retrouvés dernièrement, ce qui conforte la thèse des spalliere, des lambris, et non plus des quatre faces de cassini.

                 Tout d'un coup, d'un seul regard, c'est la Crête tout entière qui surgit. La mer Egée, de ce bleu profond, dans laquelle le pauvre Icare dégringole, ses ailes calcinées par le soleil crétois. Devant nous, le labyrinthe. Thésée resplendit comme un chevalier de la Table Ronde. Tout carapaçonné de son armure, on croit voir un guerrier du Carpaccio. Au centre de l'architecture de Dédale, le monstre à la tête de taureau résiste.


                La prise d'Athènes par Minos. Pasiphaé séduite par un taureau blanc. De leur union Phèdre et la créature enfermée. Racine en fera l'une des plus belles pièces du théâtre français. Ariane, rarement aussi sensuelle, aussi belle, si nue, déjà, gorge déployée, abandonnée par Thésée, puis raptée par Bacchus et son cortège de ménades et de silènes, créatures au corps visqueux de vipères. C'est Ovide, Virgile dont on tourne les pages. C'est Homère que l'on survole. Le moindre détail nous ouvre les yeux, même dans la grisaille d'un hiver en Provence, même parmi les volutes de la campagne toscane, oui, nous ouvre les yeux, sur la grande incandescence de la Méditerranée.




        Dans cette immense lumière des mythes, peinte délicatement sur de l'écorce, la légende minoenne fait résonner jusqu'à nous son fracas.


Avignon, Musée du Petit Palais

Source:

La redécouverte des panneaux Campana et la troublante histoire de Thésée, dans Le Curieux des Arts.

https://www.lecurieuxdesarts.fr/2022/09/la-redecouverte-de-panneaux-campana-et-la-troublante-histoire-de-thesee-musee-du-petit-palais-avignon.html


Idée de lecture

A Fleur de Peau, dans La Vitesse des Choses

http://lavitessedeschoses.blogspot.com/2020/07/a-fleur-de-peau.html        






mardi 2 décembre 2025

Notes décousues sur Frankenstein

    Quand il était enfant, le petit Guillermo del Toro fit un pacte avec les monstres.

    Tous ceux tapis dans les ombres de la maison. S’ils le laissaient tranquille, une nuit qu’il se rendait aux toilettes, il leur consacrerait sa vie. Il le leur promettait.

    Les montres, tous ceux sous le lit et ceux cachés sous les escaliers, renoncèrent donc à le dévorer.

 

    Il consacra ainsi une œuvre entière à rendre les monstres plus humains.

    Le contrat exige que les hommes soient montrés dans toute leur vérité. C’est-à-dire leur monstruosité.

 

    Tout son art est là : nous rendre l’étrangeté plus familière, plus proche le lointain, plus humain le monstrueux.

 

    Guillermo del Toro accumule les créatures dans son cabinet de curiosités : silhouette amphibienne sortie de je ne sais quel lagon noir, freaks de cirque, sorcière faite du même bois que le bûcher où elle a brûlé, rat géant arpentant les souterrains à la recherche de pilleurs de tombes, spectres de mère sanguinolents, forme camuse aux yeux incrustés dans les paumes…

    Mais les véritables montres, ce sont nous : colonels de la guerre civile, fascistes, pères bourreaux, marâtres, inspecteurs de police opiniâtre, richissimes hommes d’affaires qui ne reconnaissent pas leurs propres démons.




 

    Toute une vie à tourner autour du monstre de Frankenstein. Comprendre : ce monstre de Frankenstein. Victor, médecin émérite.

    La créature est la victime du geste démiurge d’un créateur orgueilleux.

 

    Le péché d’ubris a toujours été condamné depuis la Grèce antique.

 

    Le roman et les films qui en seront adaptés parlent de ce que c’est qu’être un père.

    C’est d’ailleurs logique que le réalisateur mexicain ait réalisé sa propre version de Pinocchio.

 

    Ma grand-mère disait qu’elle était allée voir le film de Frankenstein au cinéma, qu’elle n’avait pas seize ou dix-sept ans, tout au plus. Avec Boris Karloff. Elle confondait d’ailleurs Karloff et Bela Lugosi quelquefois.

    « Au début du film, racontait-elle, je m’étais assise au premier rang ; plus la peur grandissait, plus je m’éloignais jusqu’au fond de la salle. » Et elle riait.

 

    L’horreur a toujours été polarisée entre deux monstres de cinéma. Littéralement. Karloff et Lugosi dans les années 1940 ; Vincent Price et Christopher Lee vingt ans plus tard.

 

    James Whale s’est donné la mort en se noyant dans la piscine de sa villa de Los Angeles à l’âge de soixante-sept, abattu par une grave maladie. Il s’était toujours senti exclu, marginalisé, moins par son homosexualité assumée que ses origines modestes, ayant grandi dans une famille ouvrière d’Angleterre, et par une âme portée naturellement vers Saturne.

 

    Dans une scène célèbre, le monstre jette une fillette dans l’eau. Le réalisateur perfectionniste exigea une dizaine de prises alors même que l’enfant ne savait pas nager et manqua se noyer plusieurs fois.

    Cette séquence fut logiquement censurée en 1931 et à ma connaissance ne fut pas reproduite dans les versions qui suivirent.


    Lors de la reprise du film en 1937, sous le code Hays, la réplique du docteur: « Maintenant, je sais que c'est que d'être Dieu! » fut censurée.

 

    Ce fut le maquilleur Jack Pierce qui eut l’idée du crâne carré et des électrodes au niveau du cou. Des heures de maquillages quotidiennes et plus de vingt kilos d’attirail pour l’acteur.

    Mais pour le reste, ce fut James Whale qui décida de tout, décors, costumes, jeu, jusqu’au moindre mouvement de la créature, accompagnant ses directives de croquis par centaines.



    C’est dans ce film, et non dans le roman, que sera entendue la réplique célèbre : « he’s alive ! », répétée huit fois d’affilée.


    « Oui, Maître… », telle est la formule fameuse de cet être grotesque qui obéit au médecin fou, en abaissant les leviers qui déclenchera l’orage électrique créateur.

    Le personnage d’Igor semble avoir trouvé sa plus belle interprétation dans la comédie de Mel Brooks, Frankenstein Junior. Marty Feldman, yeux globuleux et dos bossu, demeure un souvenir impérissable de mon enfance.

    Il est amusant de constater que ce subalterne hideux n’apparaît pas dans le roman de Mary Shelley. C’est le cinéma qui l’a créé de toutes pièces pour ainsi dire, en prenant ici et là un morceau de Renfield dans le Dracula de Bram Stocker.

 

    Dans Penny Dreadful, Frankenstein murmure des vers d’Alfred Tennyson.

 

    La créature est sensible à la beauté des choses fugaces, à la poésie du cœur, aux délicats tremblements de l’âme et à la tendre indifférence du monde. En ce sens, il est un pur produit de la pensée romantique. On est plus près de Senancour que d’Edgar Poe.

 

    Dans la version de Guillermo del Toro, la mère de Victor et l’amante, c’est-à-dire sa belle-sœur, sont jouées par la même actrice. Freud en aurait dit beaucoup de choses. Mia Goth est impressionnante de délicatesse, d’humanité ; déjà elle avait été extraordinaire dans la trilogie de Ti West, et notamment Pearl. Il suffit de voir le dernier plan où elle sourit pour se convaincre de son talent. Le cinéma d’horreur contemporain propose des personnages féminins incomparables, avec des actrices comme Mia Goth, Anya Taylor-Joy, Jenna Ortega, Lily-Rose Depp, ou les deux actrices de Crimson Peak : Une Jessica Chastain démente courant dans la neige qu’elle macule du sang de sa hache, et Mia Wasikowska, symbole récurrent de virginité dans les contes du réalisateur mexicain. On retrouve, dans l’étrangeté de leur regard, peut-être l’écarquillement de leurs yeux, leurs cris, leur effroi, leur folie ou leur douceur, Shelley Duvall hurlant dans les couloirs d’un hôtel hanté, Barbara Steel dans le Masque du Démon de Mario Bava ou Lina Romey dans les films bizarres et érotiques de Jess Franco.

 

    Elle a dix-neuf quand elle écrit Frankenstein. Elle signera M.W.S.




    Dans la préface du roman, elle expliquera les sources de son inspiration : « J’ai passé l’été 1816 dans les environs de Genève. La saison était froide et pluvieuse, et le soir nous nous réunissions autour d’un feu de bois ronflant, nous délectant parfois de l’une ou l’autre histoire allemande de fantômes. » De ces soirées d’orage, elle aura l’idée de sa créature.

    Pour avoir moi-même dormi au bord du lac, le Léman fomente dans les songes du rêveur d’étranges visions en effet. Mais il faut bien un brin de génie pour que ces images fassent une œuvre.

 

    Les nuits de tempêtes, les bords du Léman ont quelque chose des Highlands.

 

    Guillermo del Toro conçoit ses décors comme d’étranges labyrinthes de gothique flamboyant, qu’il s’agisse de la maison de Crimson Peak qui s’enfonce dans la glaise rouge sang, ou la tour de Frankenstein, plein d’alcôves et d’obscurité au milieu des plaines d’Ecosse, où renaissent les morts.



    J’ai rêvé cette nuit de Lovecraft. Je rencontrai l’écrivain dans une rue sombre de Providence.

    Après Frankenstein, je suppose que ce seront les Montagnes Hallucinées qui seront le grand rêve fou de Guillermo del Toro.

 

     C’est par une nuit comme celle-ci que la créature prend vie. Une nuit de novembre triste et froide, où j'écris ces quelques notes décousues.

    « Ce fut une nuit lugubre de novembre que je contemplai l’accomplissement de mon œuvre. Je rassemblai autour de moi, avec une anxiété proche de l’agonie, les instruments de vie afin d’en infuser une étincelle à la chose inerte qui reposait à mes pieds. »



Affiche réalisée par Shawn Mansfieldart


Lectures:

Frankenstein, Mary Shelley, 1818

Monstres de légende, Mad Movies Classic, hors-série 35

Les ténèbres de Lord Byron, Blog La Vitesse des choses

http://lavitessedeschoses.blogspot.com/2017/12/les-tenebres-de-lord-byron.html


Frankenstein. James Whale.1931.

La fiancée de Frankenstein. James Whales. 1935

Frankenstein Junior. Mel Brooks. 1974

Frankenstein. Guillermo del Toro, 2025. Netflix.

mercredi 5 novembre 2025

Narbonne comme à la maison

        Halloween approchait et les rues de Narbonne s’imprégnaient délicatement de nuit et d’hiver. Le vent s’en donnait à cœur joie, toujours soucieux d’avoir le dernier mot. La Méditerranée en octobre, quoi !

Je me souviens de ces cris d’enfants, rue de l’Ancien Courrier, alors que mon grand-oncle venait de jeter par la fenêtre tous les bonbons réclamés trop fréquemment à son goût ce soir-là, et que tous se sont précipités pour les ramasser, comme courent et crient les enfants, au lieu de sonner à la porte. J’avais moi-même un jour jeté par cette même fenêtre son paquet de cigarettes qu’il fumait les unes après les autres, au risque de sa santé, en alignant les parties d’échecs ou de belotte, au glas des cris d’adultes cette fois, devant cette sollicitude qui passa, j’imagine, pour une facétie de gamin et un odieux gaspillage. Je ne devais pas avoir dix ans. C’était hier.



            Presque vingt ans plus tard, d’autres enfants n’ont pas manqué de revenir sonner à la porte de l’illustre bijouterie, dans cette rue où Jean Eustache a tourné le dernier plan sublime du Père Noël a les yeux bleus. Et nous leur donnions tristement quelques friandises. Et ces gosses, petits vampires et frêles momies, nous remerciaient sans se douter que nous veillions ma grande-tante qu’un AVC avait terrassée. Nous mettions, entourés des nôtres, un pied dans le monde des morts, que ces gourmands garnements tentaient de singer.



            Dans l’ombre de cette cathédrale compliquée qui domine les étangs et les vignes de la Narbonnaise, inquiétante de nuit, nous étions somnolents, je lisais quelque ouvrage obscur sur les cathares, rêvassant de Quéribus et de Montségur, dans une chambre de l’hôtel la Résidence, celle qui offre un balcon au-dessus de l’entrée principale, d’où l’on aperçoit un immeuble haussmannien, tout volet clos. On raconte que dans ces appartements un esthète collectionne d’inestimables livres qu’il protège des méfaits de la lumière.

            Nous avions du sel plein les cheveux et des embruns des routes lacustres cristallisés sur les cils, quand nous entendîmes une étrange agitation au rez-de-chaussée : quelqu’un semble courir dans le hall et retentit le cri étouffé d’une femme. Je descendis au débotté, pour rencontrer l’employée affolée.

« Tout va bien ?

-Non, non, on nous a dévalisé la caisse ! »

            Un peu confus, alors qu’elle téléphonait au commissariat de police, je me dirigeai, toujours en chaussettes, pour voir si j’apercevais le coupable dans les rues anuitées (l’espagnol, qui avance ici sa corne, aurait dit anochada.) En vain, bien entendu. Seulement le vent. Les volets clos de l’immeuble haussmannien où doit dormir l’esthète-lecteur, face à moi.

« Je l’ai aperçu sur les images de vidéosurveillance ! Il a été filmé ! »

            Je tentai de la rassurer et remontai somnoler dans la chambre, avec des pages d’Agatha Christie plein la tête.

 

         J’y avais souvent logé, fallait-il préciser. J’étais un peu chez moi, ici et là, dans diverses chambres de l’établissement. J’y ai lu, rêvé, paressé, me suis quelquefois éternisé, le plus souvent seul. Narbonne était tantôt le but du voyage, tantôt une étape vers l’Espagne. Barcelone, Madrid ou Cordoue m’attendaient. Je prenais simplement de l’élan, le long des Quais de la Robine, qui rejoint le chef-d’œuvre d’ingénierie de Pierre-Paul Riquet.

            Le matin, dans la salle du petit-déjeuner aux tomettes provençales, de cet ocre que l’on trouve dans tout le Midi de la France, j’écrivais, je fomentais l’escapade catalane ou andalouse.

            L’hôtel La Résidence fut fondé en 1958 par Georges et Marie-Rose Aiguille. Mes grands-parents en ces temps-là étaient encore en Algérie, pour les quelques années qui leur restaient. L'endroit contient bien entendu son lot de deuils et d’amour. Des solitaires se sont donnés la mort, des couples se sont étreints, d’autres se sont quittés. Quelques illustres furent de passage : Luis Mariano, Jean-Paul Sartre, Jean Marais, François Mitterrand.

            Des écrivains en exil, sans doute, des espions peut-être, je me plais à le croire, l’imagination en de tels lieux n’a pas de borne. Un couple d’artistes japonais levés aux aurores chaque matin pour s’en aller peindre le Somail jusqu’au soir, comme Van Gogh se retirait aux alentours d’Arles, pour courir après la lumière du Rhône et de la Camargue.

Louis de Funès s’y est installé trois mois en 1967 pour le tournage du Petit Baigneur aux Cabanes-de-Fleury. On raconte qu’il mangeait dans sa chambre mais descendait parfois partager un verre avec Monsieur Georges Aiguille, qui connaissait, bien sûr, la réputation du bonhomme, ce clown qui faisait rire la France, qui riait pourtant lui-même si peu.

            Sur le livre d’or, l’artiste signa en partant : « Pour la première fois de ma vie, j’ai eu l’impression de ne pas rentrer à l’hôtel mais chez moi. »

            Et c’est vrai. Il est des villes, comme des auberges, où l’on n’est jamais tout à fait égaré. Où que l’on parte, il suffit d’y revenir. L’impression nous saisit alors que, ces lieux, on ne les a jamais quittés.




jeudi 23 octobre 2025

Petite mythologie londonienne

 Penny Blood à l'usage des esprits saturniens et des âmes dilettantes


            Aussi loin que je m’en souvienne, Londres a toujours attisé mes désirs de voyage. Plus petit, aussitôt rentrés, je tannais mon père pour nous y retournions au plus, et plusieurs années d’affilée, nous y retournions sans nous en lasser. Chaque séjour nous révélait de nouveaux secrets. C’est le propre des villes piranésiennes, comme Lisbonne ou Naples, de réserver aux plus persévérants ses mystères les plus enfouis.

            Au premier jour d’octobre, quelque chose dans l’air, où que je sois, m’évoque la capitale anglaise, dont j’entends « le grondement indistinct […] comme le bourdon d’un orgue éloigné », écrivait Oscar Wilde. J’imagine alors Hyde Park au petit matin, dont les feuilles rouge bordeaux tapissent le sol que se partagent écureuils et corbeaux fuligineux. J’imagine, lors de quelque rêverie, une brume épaisse, comme devait être le smog, monstre évanescent du temps des usines à charbon et des locomotives, que perce pourtant une abbaye abandonnée, habitée par un étrange comte venu de Transylvanie, qui inspire dans le cœur un parfum de nuit. On raconte que le notaire qui fut à l’origine de la vente aurait depuis perdu la raison. On connaît tous l’histoire.

            Dans ces mélancoliques divagations automnales, je vois souvent les rues sombres de Whitechapel où traînait un tueur qui éventrait les putains effrayées. On accusa bien un peintre, Walter Sickert, car il avait pour mauvaise habitude de ne fréquenter que trop ces femmes de petite vertu qu’il peignait au couteau, avec un siècle d’avance : certaines ont le visage défiguré comme le seront plus tard les portraits de Bacon.

            Un barbier propose des tourtes avec la chair de ses victimes, dans une boulangerie de Fleet Street.

            Dans les venelles de Soho, parmi les cours et les impasses, un médecin des plus charmants, dit-on, se transforme en fureur incontrôlable qui assassine ceux qui se dressent sur son passage.



            Londres en octobre, c’est le souvenir de crimes odieux et raffinés, pour lesquels Scotland Yard semble dépassé ; on fait appel à un détective dont les méthodes déplaisent, mais qui furent remarquables dans l’affaire qui ternit la famille Baskerville. Dans les quartiers de Limehouse, le long des docks, une bisbille louche dégénère ; on soupçonne Fu Manchu. On retrouve des poignards au poinçon d’Elephant and Castle, ce quartier douteux dont Paul Morand subit l’influence qui aliment alors son « culte de la laideur et du sinistre. » Il erre dans les rues brumeuses, aussi noires que de la poix, et fait l’inventaire de toutes les obscurités de la ville, de l’assassinat des deux pilleurs de tombe Burke et Hare aux traités de flagellations de Thomas Buckle, qui « coloraient Londres, pour nous, de reflets de sang et d’acier. »

            Dès l’Opéra des Gueux, en 1727, toute cette petite truanderie alimentait déjà les fantasmes. Kurt Weil, deux cents ans plus tard, transposera ce peuple interlope dans les rues de Berlin.

            C’est le Londres des bas-fonds que le roman gothique puis le polar transposeront chacun à sa manière à l’ère victorienne et, par la suite à l’ère édouardienne.

            Naîtront les penny dreadful au début du XX°, les pulp fictions de la fin-de-siècle.

 

            La série de John Logan, Penny Dreadful, rend hommage à ce sous-genre littéraire, cette sorte de Grindhouse du feuilleton victorien, comme le fera déjà le comic d’Alan Moore La Ligue des Gentlemen extraordinaire, dont j’avais vu, fasciné, l’adaptation en 2003 un soir de pluie, qui réunissait enfin Mina Harker et Tom Swayer, Alan Quatermain et le Capitaine Nemo, ou encore le film Van Helsing, l’année d’après, dont je garde un souvenir de jeunesse ému.

            Vanessa Ives, jouée par Eva Green, est en proie aux démons, le cœur qui déborde, qui dégueule de ténèbres insondables. On y apprend la mort du poète Alfred Tennyson un 6 octobre 1892, dont on récite les vers en chuchotant, dans l’obscurité d’un salon feutré, aux fauteuils capitonnés, pendant qu’un feu de cheminée crépite ; les parfums y sont lourds et musqués, on disserte sur l’origine du mal et la permanence des fantômes, dans l’attente du prochain assaut de succubes. La créature de Frankenstein traîne sa carcasse mal-aimé dans les bouges sordides du West End, et quelque sorcière fricote avec Dorian Gray. On erre dans les bas-fonds de Westminster et les recoins autour de Covent Garden ; on s’épouvante au Théâtre du Grand-Guignol, comme celui de Chaptal à Pigalle qui ouvre en 1896, où l’actrice vedette Paula Maxa fut si souvent martyrisée, tuée, démembrée, énuclée, violée, brûlée vive, écartelée, fouettée, ainsi de suite.

            Déjà le théâtre élisabéthain avait compris le goût du public pour la violence. On reprend les grands principes des tragédies de Sénèque. Shakespeare s’y collera avec Titus Andronicus, Thomas Kyd aussi, et sa Tragédie espagnole, avant de dénoncer pour athéisme l’un des membres les plus éminents de l’Ecole de la nuit, Christopher Marlowe. Le gore y est inventé, qui ne porte pas encore son nom. Mais la violence que dégagent ces œuvres baroques saignent toujours dans tout le cinéma d’horreur actuel.

            Car il y a bien du Shakespeare dans Penny Dreadful, lorsque trois sorcières viennent pourchasser Vanessa Ives et le cow-boy lycanthrope qui l’accompagne, jusque dans les terres reculées des Highlands. Elles apparaissent dans un brouillard, entre les feux follets et les contorsions d’arbres morts, parmi des teintes mauves et verdâtres que n’aurait pas reniées Mario Bava, l’un des maîtres du fantastique des années 1960. L’on pense bien sûr, dans ce fatras de visions, aux Etranges Sœurs au début de Macbeth.



            Londres n’a donc jamais tout à fait été une ville, c’est un conte gothique, tout rempli de créatures, de monstres, de mages et de fées qui vibrionnent dans l’ombre.

 

            Il y a une dizaine d’années, même plus, je me souviens que nous avions couru dans les rues de Londres, entre les cabs et les imperial buses, pour prendre place dans la gigantesque roue qui domine la métropole : L’œil de Londres. Je fus tétanisé par le vertige et je ne profitai pas même du plaisir de la vue.

            Les gens de la cabine semblaient, je crois, apercevoir la Tour de Londres où Henry VIII fit enfermer quelques-unes de ses épouses ; le Tower Bridge entre les tours duquel Peter Pan et les enfants Darlings s’envolent vers un Pays imaginaire ; il y a un petit monsieur, tout au loin, qui semble assis sur un banc de Kensington Park, c’est lui, l’air de rien, qui fit naître de son imagination cet enfant qui ne grandit pas. Ils semblent, je suppose, apercevoir un vieil homme aigri transporté par un lugubre spectre le soir de Noël, ou d’ignobles ombres noires, les Mangemorts, léviter autour du London Bridge qui conduit directement vers la Tate Modern. Ils aperçoivent le dôme de Saint-Paul et les cheminées de la ville qui se dressent dans le petit matin d’où surgit des nuages une nourrice pleine de ressources. Ici, à Portobello Road, un petit ourson en duffle-coat décolle, emporté par une bourrasque qui s’engouffre sous son parapluie ; là, au-dessus de King Cross Saint-Pancras, une Ford Anglia bleu fuse dans les airs, à la poursuite d’une locomotive.

 

        Cela faisait longtemps que je souhaitais écrire sur le ciel de Londres, mais c’est comme parler des rêves d’enfants. Ça fourmille trop, c’est trop plein de tout, et on finit par ne plus savoir quoi dire. Et pourtant quelle matière ! Car le ciel de Londres, de Shakespeare jusqu’au cinéma, s’est rempli, s’est enrichi de tout un petit monde qu’il s’agit d’apercevoir. Encore faut-il consentir à la suspension de l’incrédulité, disait le poète anglais Coleridge en 1817. « Il suffit d’y croire », aurait dit, plus simplement Peter Pan.




mercredi 17 septembre 2025

Saint-Etienne, un chaos de ville. Souvenirs de Jules Janin

                J’ai grandi en plein cœur d’une ville qui fut noire dans ses premières années. Toute noire, c’est ce que l’on dit. De longues décennies à tenter, parfois en vain, de se débarbouiller de la suie qui a mâchuré la moindre de ses rues. « Mâchurer », c’est comme ça que l’on dit, par ici. Et ce patois qui empoisse le palais, c’est ce que l’on appelle le gaga.

            L’appartement où nous vivions donnait sur la Place du Peuple, tout à côté de l’immeuble où naquit le futur académicien Jules Janin, l’un de ces hommes de lettres comme seul le dix-neuvième sut en produire, qui toucha à tout, critiqua beaucoup, quelquefois à tort et à travers, y compris Balzac, au parcours similaire de provincial parvenu, qui fut une cible de choix et ses Illusions Perdues qu’il dénigra sans complexe ni acuité, quarante ans de journalisme, des romans parfois intrigants, une parodie de littérature macabre avec L’Âne mort et la femme guillotinée. Bref, une sommité littéraire, s’il en est, très tôt oubliée, plus du tout lue aujourd’hui, pas même éditée comme il se doit. Sans doute maniait-il la plume avec adresse mais la maîtrisait-il vraiment ? C’était une autre affaire. Il l’anticipait d’ailleurs lui-même dans un portrait de Saint-Etienne qu’il dresse en 1828 : « Que penser, en effet, d’une ville opulente et féconde en grands artisans, qui ne compte pas un écrivain passable et pas un poète, pas un homme assez bien né pour tenir une plume avec l’énergie et le courage que demandent l’enclume et le marteau ? » Et que je ne peux que prendre personnellement.



            La ville d’ailleurs ne se pressera pas pour honorer le bonhomme de lettres. Il écrit au conservateur Jean-Baptiste Galley en 1871 : « un homme occupé d’histoire, de poésie et de bouquins, ne saurait avoir un grand charme aux yeux de ces négociants affairés... On a vu les Stéphanois dénoncer les livres de mes meilleurs confrères comme attentatoires à l’honneur public... Le conseil municipal a refusé de donner mon humble nom à je ne sais quel carrefour mal hanté ! » Et, à sa mort en 1874, sa bibliothèque riche de toute une vie de lectures ne sera pas même léguée à la ville de Saint-Etienne comme l’espérait pourtant ce vieil ami auquel il se plaignait de l’ingratitude de ses compatriotes. Le tort semble avoir été réparé depuis.

 

            Même la plaque, posée en 1904 lors de molles commémorations, qui rappelait le souvenir de son enfance à côté de la mienne a été enlevée récemment car une faute s’y trouvait dans sa date de naissance, 1804, et non pas 1801. Aujourd’hui, nulle trace de son passage ici et l’écrivain vient d’achever son long cheminement vers l’oubli, parsemé de quelques morts et d’aucune résurrection franche.



            Pourtant il semblait l’apprécier, ce modeste appartement qui donnait sur une place encore traversée d’un Furan souvent impétueux. Il exprimera cette tendresse au Docteur Michalowski, propriétaire du lieu en 1837 : « En vérité, je voudrais être à votre place, et je changerais volontiers mes beaux salons, et mes beaux meubles…, pour cette petite chambre. Nous avions là un petit nid humble, mais bien heureux. Mon père était jeune, et beau, et spirituel, mais d’une imagination vagabonde qui lui faisait négliger toutes les petites affaires... A présent, je ne fais qu’un vœu : c’est que vous restiez dans cette maison jusqu’au jour où j’irai à Saint-Etienne... »

            Il apercevait les lavandières venir plonger leur linge dans la rivière en chantant. Et n’oubliera jamais combien elle pouvait tout à coup se courroucer, d’où son nom qui rappelle littéralement qu’il faut toujours se méfier de l’eau qui dort, furieuse quand elle le décide. Lorsqu’en 1834, le fleuve connaît des crues meurtrières le long du Pilat, Jules Janin organisera une soirée à Passy pour y récolter des fonds, à laquelle sont conviés notamment Chopin, Liszt, Rossini. (Paganini snobe l’invitation, ce qui ternira leurs relations jusqu’alors très cordiales.) Il en sortira néanmoins ravi : « Quels secours inespérés ce sera là-bas dans nos montagnes, incultes et reculées comme elles sont, et toutes noires de charbon, et toutes plongées dans le travail et l’ignorance, à se voir ainsi secourues et sauvées par les plus grands noms, et les plus aimés, et les plus chers aux Beaux-Arts ! »



Place du peuple, Jean Chapelon

 

            L’écrivain stéphanois a peu écrit sur sa ville, pour laquelle il entretenait un mélange de répulsion et de nostalgie, fasciné par cette forge de Vulcain qui draine tout au long du dix-neuvième siècle houille et feu, mais qu’il s’empressera de quitter pour la Grande Vie parisienne. Quelques pages cependant tentent de saisir le grondement métallique de cette petite cité obscure à laquelle la clarté du jour ne sied guère :

« Pour bien faire, il faut arriver à Saint-Étienne un beau soir, aux rayons couchants du soleil, quand l’astre éblouissant jette un dernier éclat sur le dôme d’épaisse famée, éternel couvre-chef de l’antre où le Cyclope accomplit sa tâche à grand bruit. Saint-Étienne est englouti dans une vallée profonde et triste ; autant que Rome elle est la ville aux sept collines. Au fond de ses montagnes sans verdure et sans ombrage, et s’étendant, çà et là au hasard, elle s’inquiète assez peu d’obéir aux lois de la symétrie, aux exigences du paysage. […] La ville est un chaos. L’entrée est une caverne ; il faut entrer par la rue de Lyon, comme on tomberait dans un précipice. Allons, courage, et parcourez celte rue étroite et bruyante, encombrée d’un peuple en guenilles, au visage noir, aux dents blanches : entrez par cette horrible rue, à sept heures du soir, et vous aurez perdu en dix minutes tout ce que le souvenir de nos villes de France peut avoir d’élégance. […]

Ah ! l’assemblage étrange ! … Des ruines et des palais, un hôtel, massif comme un hôtel vénitien qui serait sans grâce, à côté d’une échoppe ; une maison basse en pierres de taille, et six étages qui menacent ruine ! […]

Ô misère ! ô fortune ! … Imaginez la rue Saint-Jacques avec son peuple équivoque et pauvre, traversant subitement la rue Royale et sa somptueuse élégance ! Tout est confondu dans la ville aux sept collines ; luxe, indigence, hasard. Là surtout, le hasard est un grand dieu. Là surtout, vous regrettez le Paris libre et cette vie aux mille aspects si divers, qui se répand de toutes parts. La moindre action de ce peuple noir et grand, ami des choses bien faites, s’opère sous l’empire de l’ordre. On agit, à Saint-Étienne, comme en vaste caserne, à la baguette du tambour-major : une armée en bataille, n’a pas plus de précision. […]

Hier, vous êtes entré dans la ville au bruit méthodique de trente mille marteaux, retombant en cadence sur quinze mille enclumes ; vous vous êtes endormi au bruit de douze cents chariots, expédiant des ballots à tous les grands chemins du monde connu, et voici, ce matin, que vous retrouvez le même ordre, et la même précision. Portez… fardeaux ! fabriquez, armes ! montez, fusils ! aiguisez, baïonnettes ! … Et feu partout ! »


Sources: 

https://www.lectura.plus/expositions/julesjanin/indexjanin.htm

https://dormirajamais.org/janin/



Félix Thiollier, Paysage de mine, les puits Chatelous à Saint-Etienne, 1907-1912

dimanche 31 août 2025

Sur les traces d'Henry Levet

             De certains poètes, il n’y a plus beaucoup de traces.

             Pas la moindre page aujourd’hui de L’Exprès de Bénarès, roman entamé lors d’un voyage aux Indes, et dont l’auteur se montre autant bavard qu’évasif à partir de 1898, dont il lit bien quelques extraits d’un épais manuscrit aux plus précieux amis, résumant parfois les péripéties du Commandant Drapeau ou du Dompteur d’Eponges.

            La plupart des textes, lettres personnelles ou cahiers ont été détruits par les parents ; et même la maison familiale boulevard Lacheze, où Valéry Larbaud et Léon-Paul Fargue se sont rendus, en limousine entre Saint-Etienne et Montbrison, pour récupérer, en vue d’une biographie, ce qu’il y avait à récupérer de son œuvre, c’est-à-dire pas grand-chose, est devenue une banque aux murs en tôle.

            J’ai longuement cherché aussi le caveau de la famille Levet au cimetière de Montbrison, là où sont enterrés les fils. Mais entreprise stérile pour l’instant…

            Quelquefois il m’était arrivé de m’en aller me recueillir sur des tombes illustres. Machado à Collioure, Paul Valéry au cimetière marin de Sète ou Camus à Lourmarin. J’y tenais aussi pour Levet. Mais il y a des fantômes jusque dans les cimetières, qui se dérobent sans cesse.

            C’est dans une librairie de la Rochelle, ville océane, de confins, d’embarquements et de transatlantiques, que je découvris le poète montbrisonnais, bien avant que j’emménage à Montbrison. Le titre de Cartes Postales simple et plein de nostalgie surannée me remplissait les oreilles de chants de matelots et le nez d’embruns marins. J’avais lu ces petits poèmes d’une traite à la terrasse d’un café du vieux port, face à la Tour de la Chaîne, dans l’attente d’une femme percluse d’immobilité de toutes sortes. A cette heure, l’immobilité était intestine autant qu’intestinale, et ce n’était pas là le moindre de ses défauts.



            J’ai relu quelques petites années après ces textes qui m’évoquent alors Rimbaud, Cendrars ou Valéry Larbaud quand il écrit les souvenirs de Barnabooth, ou un peu plus tard Louis Brauquier, barde du port de Marseille.

            On s’étonne d’ailleurs qu’une ville si étriquée comme Montbrison, enchâssée entre les Montagnes du Matin et celles du Soir, ait pu donner naissance à un poète comme Levet bercé d’horizons et de houles, tout comme Vichy, j’y pense, coincée dans le Bourbonnais, ait pu engendrer des voyageurs comme Larbaud ou Albert Londres.

            Mais c’est que, sans secret, le poète étouffait dans cette petite ville du Forez aux volets fermés quand lui voulait ouvrir grand les fenêtres sur le monde. Ses excentricités choquaient déjà la bourgeoise provinciale qu’il devait côtoyer, mais à la vérité elles choquaient aussi Paris, du moins elles amusaient, notamment les plus fidèles amis dont Léon-Paul Fargue justement. Montmartre et Montparnasse, depuis Baudelaire, Nerval ou Tristan Corbière, ne se formalisaient plus de la moindre lubie de poètes.

            Son père, maire de Montbrison et député de la Loire, l’aidera comme il peut, le placera, il lui ouvrira les portes de la diplomatie sous prétexte d’études ethnographiques ; ça paraît fumeux, et ça l’était. Ce père fera tout son possible pour satisfaire sa soif d’ailleurs. Surtout un fils unique, qu’il n’avait pas eu très jeune. Ou peut-être que cela permettait de l’éloigner, ce garçon qui dérange et ternit les réputations : que disparaisse quelque temps l’enfant prodigue.

Ces Cartes postales et une poignée d’autres Sonnets torrides, ranimaient, lisez-les pour voir, des sifflements de moustiques-tigres, des rugissements de lions, des moiteurs tropicales, des odeurs de rhums rances, des ronflements de turbines, ou des va-et-vient de steamers d’une rive à l’autre du Gange.

L’Armand-Béhic (des Messageries Maritimes) file quatorze nœuds sur l’océan Indien… Les railways rampent dans la jungle ensoleillée. Levet nous parle de la tristesse imbécile des « homewards », de la chapelle des Goyaves où dorment deux mille dimanches des Antilles, des clairs de lune congolais sous lesquels un sous-administrateur des colonies feuillette les Poésies d’Alfred de Musset…

Souvent, j’ai murmuré pour moi-même la triste histoire du Consul Général de France à La Plata, que le spleen drape comme un poncho et qui ne voit pas les œillades charmantes de Lolita Valdez. On sait si peu sur ces êtres perdus au fin fond de la pampa, et pourtant tout est dit sur eux, en si peu de vers.

Un grand roman de Conrad ou de Malcolm Lowry aurait pu débuter ainsi.

La phtisie comme souvent à cette époque aura finalement raison de son jeune âge. Il s’est éteint dans un hôtel de Menton où il était venu poursuivre un climat plus clément pour ses poumons, un peu avant l’hiver, à l’âge de trente-deux ans. Il avait anticipé cette mort sur les bords de la Méditerranée dans un texte prophétique :

 

Novembre, tribunal suprême des phtisiques,

M’exile sur les bords de la Méditerranée…

 

J’aurais un fauteuil roulant « plein d’odeurs légères »

Que poussera lentement un valet bien stylé :

Un soleil doux vernira mes heures dernières,

Cet hiver, sur la Promenade des Anglais…


Ecrit devant l'Hôtel de Ville de Montbrison




Genève ne fête pas Noël

                   Les grands traumatismes de l’histoire se transmettent de génération en génération.      Paul Morand expliquait que le s...