mercredi 5 août 2026

Souvenirs de Gryphe. Digression lyonnaise

            Souvent il m’est arrivé d’imaginer Lyon en 1550, quand la ville avait encore quelque chose de Florence.

Souvent il m’est arrivé d’imaginer ses rues rouges et ocre grouillantes de peuple, de marchands derrière leurs comptoirs et leurs étales chantant dès l’aube comme pour encourager la journée, de nobles aux pas lents et aux étoffes damassées, de gamins se faufilant en courant entre les passants, poursuivis d’un vieillard tremblant et furieux, la canne dressée au ciel, la voix grelottante ricochant en écho : « Au voleur ! Au voleur ! Mon couvre-chef ! », puis tentant d’aplatir ses cheveux clairsemés et défaits, d’un geste de la main ; ses traboules sombres aussi, pleines de mystères, pleines de secrets, grâce auxquelles un fugitif glisse de nombreuses semaines dans les angles morts de la vigilance des autorités qui le recherchent ardemment, devenant, dans ses labyrinthes, plus discret qu’une ombre ; les résidents restent muets quand on les interroge ; les gamins s’y dispersent savamment pour semer le naïf ou le commerçant qu’ils viennent de voler, et retrouvant l’homme qui s’y cache, négocient l’objet de leur larcin ; d’autres âmes plus intimidantes se livrent à quelque complot, murmurent, hésitent, s’interrompent quand un homme passe, puis reprennent ; parfois l’une d’elle est retrouvée le lendemain un couteau dans le dos, jamais personne ne l’a planté, dit-on ; et, dans le creux d’une alcôve, la fille d’un notaire écarte les cuisses sous les assauts d’un roturier un peu trop gras, lui-même marié, en cachette, à la sœur de celle qu’il prend dans l’obscurité, et se dit à lui-même entre deux coups de rein : « Pourvu que leur père ne l’apprenne jamais ! »

            Combien de fois ai-je erré dans ses rues, parmi les notables et les courtisanes soulevant leur robe jusqu’aux cuisses, parmi les poètes et les intellectuels, les rois et les meurtriers, non en historien, encore moins en écrivain, j’ignore d’ailleurs ce que cela voudrait dire, non, seulement en rêveur ?



            Oui, j’ai tant rêvé de Lyon quand elle était encore le centre du monde, à une époque où elle commençait lentement à tisser avec l’Orient des fils de soie, quand elle était la source d’une effervescence, d’une nouvelle manière de considérer la vie, quand on avait, je crois, encore foi dans le verbe et la pensée. Elle était le cœur de cette Europe humaniste, elle défiait Anvers, la Toscane, l’Allemagne ; elle était cette capitale des imprimeurs, des éditeurs, des philosophes quand ils étaient à leur manière des princes et des rois.

 

En 1540, leur royaume, leur temple, leur salon, leur diwan, leur repère, c’était l’atelier d’imprimerie de Sébastien Gryphe.

 

            Il est déjà l’un des hommes les plus importants de cette nouvelle Europe qui prend forme, et pourtant les archives semblent l’avoir oublié de l’histoire. Né en Allemagne, formé auprès des libraires de Venise, il arrive à Lyon en 1523. En quelques années, il devient l’éditeur le plus estimé de la Renaissance. Dans son office, le plus grand de toute la ville, entre la rue Ferrandière et la rue Thomassin, on y croise les grands de ce monde, venus parfois lui emprunter de l’argent, et quelques-uns de ses plus fidèles amis : Maurice Scève, Louise Labé, François Rabelais encore médecin à l’Hôtel-Dieu, Etienne Dolet, avant leur brouille, grâce auquel il connaîtra une gloire sans précédent, dont l’éclat fera de l’ombre jusqu’aux plus fameux éditeurs parisiens.

 

            On se partage toutes ses publications, dont on loue la rigueur et le soin, que l’on reconnaît par sa marque d’imprimeur : un griffon. De nombreux essais de Rabelais, une édition complète des œuvres de Marot, les Commentaria linguae latinae de Dolet, puis une remarquable Bible latine, en 1550, son chef-d’œuvre.




Dans cette petite société qui gravite autour d’un seul homme, on se querelle souvent, on discute toujours, on s’emporte, on s’enthousiasme, on se corrige, on se nuance, on se contredit avec les autres mais surtout, avec soi-même, on observe notamment les conséquences de la déroute de Pavie, en 1525, on se rappelle encore ému de l’exposition de Léda et le cygne de Michel-Ange, de passage à Lyon en 1532, désormais perdu. On lit, on écrit, on plaisante, on travaille, et tout le reste. On apprend avec tristesse aussi la mort de Guillaume Budé, Maître de la librairie du Roy, un 22 août 1540, deux jours avant celle du peintre Francesco Mazzola, dit Le Parmesan.

            Etienne Dolet, ce vieil ami avec lequel il n’aura jamais pu se réconcilier, est torturé puis brûlé vif sur la place Maubert de Paris, en 1546. On se désole, on s’inquiète, on pleure. Mais il faut continuer, continuer encore à lutter contre l’obscurantisme, la censure, les idées fixes et les dogmes. Après tout, que faire d’autre ?

 

            Et les soirs d’été, sans doute, j’imagine qu’il leur arrivait de se balader, par les sentiers de Fourvière quand il n’y avait encore aucune basilique, ne serait-ce que pour s’exercer à l’art de la conversation.

 

            Parfois, dans un angle de la rue Mercière, l’ancienne rue des imprimeurs, alors que je rêve de Lyon en 1540, je m’interromps, je lève les yeux et je lis l’inscription :

 

SEBASTIEN

GRYPHE

1493-1556

« PRINCE DES LIBRAIRES LYONNAIS »

D’origine allemande, prolifique imprimeur

(Rabelais, Alciat, Dolet…)

il introduit le caractère italique

en France

 

            « Sébastien Gryphe, prince des libraires ». Un titre qui laisse rêveur. Prince des libraires sans lequel, à Lyon, les livres n’auraient qu’à peine existé. Et encore.

 

J’imagine ses funérailles en grande pompe le 7 septembre 1556, à l’église Saint-Nizier, non loin de là, et je revois encore tous ces spectres, toutes ces âmes familières dont j’ai si souvent rêvées, Rabelais en larmes, Scève, Labé, et les autres, Hugues de la Porte, Sante Pagnini, des anonymes et des grands noms, des libraires, des passants curieux, des fidèles, des éditeurs de toute l’Europe, des nobles, des hommes de science, des clercs, quelques membres des Griffarins, sans doute, ce syndicat clandestin de typographes lyonnais, dont le nom lui rend hommage, qui avait organisé, en 1539, durant quatre mois, le Grand Tric, peut-être la première révolte ouvrière de France. Tous là, auprès de sa veuve et de son fils qui aura à supporter un héritage trop lourd pour ses épaules et que les dettes finiront de ruiner. Moi-même, un peu plus loin, en deuil, à leurs côtés.

 

J’ai si souvent rêvé d’appartenir au petit monde de Sébastien Gryphe, prince des libraires, d’y croiser ses amis poètes et les autres, d’y écouter, l’air de rien quelques-uns de leurs débats, d’acquiescer un temps, de réfuter ensuite pour le plaisir de la contradiction, pour la beauté du geste.

 

J’ai tant rêvé de Lyon en 1540.




vendredi 24 juillet 2026

Cellulairement

             Cela fait quelque temps déjà que j’ai achevé mon exil en terre parisienne. J’avais été affecté, dans tous les sens du terme, entre une forêt et un fleuve, dans une ville un peu triste de Seine-et-Marne. Pour tromper l’ennui et tuer le temps, j’ai eu heureusement l’occasion d’enseigner le français quatre années durant.

            Il m’arrivait souvent d’emprunter un pont et de faire quelques pas autour de l’île Saint-Etienne qui se trouvait en son cœur. Le nom de l’îlot m’évoquait la ville où je suis né et j’y voyais une provocation du destin qui avait déjà fait ses preuves sur le pauvre Tantale. Moi qui avais tant voulu fuir la Loire, je ne désirais plus qu’y retourner, oppressé par la grisaille de la Seine. J’aurais tout donné pour quitter cette terre, et je pensais parfois au poète Mallarmé, dont la maison se trouve au bord de ce fleuve qui m’inspirait si peu, où j’avais lu à l’occasion les livres de sa bibliothèque, qui souffrait de sa mutation à Tournon et n’aspirait, quant à lui, qu’à rentrer à Vulaines-sur-Seine. J’aurais préféré obtenir l’Ardèche, mais l’algorithme des mouvements académiques est ce qui rappelle le plus les Parques grecques.



            Je tournais en rond, le long des quais de l’île Saint-Etienne où jadis se dressait l’imposant château que les Capétiens appréciaient particulièrement. La reine Blanche de Castille y meurt en novembre 1252. Je contournais, à l’extrémité une immense bâtisse, ancien Hôtel-Dieu du onzième siècle reconverti, à partir de l’année 1808, en centre de détention par l’architecte Louis-Ambroise Dubut, qui finira à Saint-Pétersbourg, employé aux colonies militaires. L’ancien couvent peut abriter, je crois, jusqu’à trois cents détenus, pour des périodes assez courtes ou en fin de peine, prisonniers habitués des lieux qui auront passé plusieurs décennies dans les geôles du pays et qui s’apprêtent à revoir le soleil. L’ironie de la géographie m’a toujours amusé : au cœur de la ville où je purgeais mon exil, une prison me bouchait l’horizon.

            En contre-bas de ces grands murs de briques rouges, j’ai souvent rêvé aux étoiles, cellulairement comme aurait dit Verlaine, même à ciel ouvert, ou bouquiné une page ou deux d’auteurs antiques qui me projetaient un peu plus loin. Vers la Méditerranée surtout, où je respirais bien mieux. Même en songe, qu’importe.

            Je me souviens d’un 21 juin lors duquel un groupe de musiciens s’était installé sur un pont qui dominait les murs de la prison et que des applaudissements, des cris et chants rauques, tout à coup, des fenêtres ouvertes des cellules, vinrent tous ensemble, comme un immense chœur, s’élever jusqu’au ciel et vibraient au diapason des rythmes et du chant des martinets. J’en étais resté saisi : tant d’êtres derrière ces barreaux qui vivaient là, n’ayant d’ordinaire que le bruit des vagues sur les berges pour mélodie.

            Il m’est arrivé quelquefois de survoler les registres. On trouve aux archives départementales une liste de détenus de l’année 1917 :

-471 détenus pour désertion en présence de l’ennemi.

-17 soldats condamnés pour désertion à l’intérieur en temps de guerre.

-5 Soldats arrêtés pour dilution d’armes ou abandon de poste.

Ainsi de suite.

            Il s’agirait souvent de lire les registres d’écrou ou d’hôpitaux, on y apprend beaucoup d’une société, on lit les noms de ceux qui ont combattu pour une cause, à tort ou à raison, de ceux qui se sont sacrifiés, de ceux qui ont refusé la guerre, s’y sont jetés à corps perdus. On déduit la détresse d’une nation, ses démons, ses victoires, ses héros et ses bourreaux.



            Etranges endroits que ces bâtisses où sont exclus du monde ceux qui se tiennent déjà à la marge, ces édifices austères qui cristallisent les pulsions les plus sombres de l’être humain. Des noms encore : le Monstre d’Annemasse, surnommé ainsi par la presse, s’y trouve encore, Léon Rodriguez, un membre de la Bande à Bonnot, ces anarchistes de la Belle Epoque, l’écrivain révolutionnaire Victor Serge, le communard Jean-Jacques Pillot y meurt en juin 1877.

            Je dois reconnaître que souvent lors de ces balades vespérales autour de la prison, je me demandais comment je réagirais si un jour dégringolait au-dessus de ma tête un évadé, tout seul, tout simplement, de nuit, avant que les chiens ne se mettent à aboyer, les vigies à donner l’alarme et qu’un escadron armé jusqu’aux dents ne sorte à la poursuite du fugitif.

            En janvier 1964, les frères Lucarotti y parviennent pourtant, accompagnés de deux autres taulards patibulaires. Des vieux de la vieille, ceux que l’on voit dans les films de Jean-Pierre Melville, des truands du temps du grand banditisme. « Perpète, c’est trop long. » Donc, la poudre d’escampette. Ange Lucarotti, surnommé Zé, se procure un revolver et prend un otage un gardien de prison, un « maton » dans le jargon. Un complice, à l’extérieur, non loin de la Seine, direction les bois de Fontainebleau, en trombe la Nationale 7 et le milieu marseillais qui les attend. Il confiera plus tard : « Les prisons, on peut pas les aimer. Personne. Alors j’ai toujours essayé de m’évader. Parfois, j’ai réussi. » Il aura quand même passé plus de quarante-cinq ans en cabane. La dernière, celle de la prison Saint-Michel à Toulouse, il s’y est échappé pour de bon, à quatre-vingt-deux ans. Les pieds devant.




jeudi 18 juin 2026

Réminiscences praguoises

               Je n’étais jamais allé à Prague, et pourtant elle est un souvenir d’enfance.

            J’ai retrouvé il y a peu un vieux poème écrit au sortir de l’adolescence où je rêvais alors des neiges de Prague, confusément certes, mais j’imaginais que d’une brume épaisse de décembre s’extirpaient les dômes et les tours du Pont Saint Charles.



            Je ne connaissais pas grand-chose à la ville, j’avais peu lu à son sujet, je n’avais jamais ouvert une carte pour mieux la comprendre, mais quelque part je ne tombais pas si loin de la réalité. Certaines villes sonnent plus justes en rêve ; et l’étude des songes la décrivent mieux que la géographie.

            Dans ce poème médiocre que j’écrivais à seize ou dix-sept ans, un homme rencontrait ou pourchassait, je ne suis plus très sûr, une silhouette dans les rues de Stare Mesto d’un petit bonhomme que j’associais à Franz Kafka, (je ne dus apprendre que plus tard que l’auteur tchèque était à la vérité relativement grand.)

            J’avais fait lire à ma classe quelques semaines plus tôt La Métamorphose que j’avais moi-même découvert à leur âge, lue par notre professeur de français ; et c’est en imaginant dans quel appartement cette sordide petite histoire pouvait prendre place que j’arpentais les rues. Nous errions et j’avais les romans de Kafka plein la tête. C’était ici, quelque part, pas loin en tout cas, que deux agents viennent réveiller un matin Joseph. K que l’on avait bien dû calomnier ? Et difficile de ne pas songer à la frustration de l’arpenteur qui aperçoit ce château auquel on lui refuse l’accès ; château noir posé au sommet de la cité comme une tiare, dont l’entrée m’a été ouverte, quant à moi, pour quelques couronnes seulement.

            Même s’il faut préciser que Prague n’est quasiment jamais mentionnée dans l’œuvre de Kafka, elle est cruellement absente, et pourtant elle se trouve dans chaque page : c’est une ville de papier et de fantasmes, bâtie un peu de rêves d’enfance.

            Au Café Imperial, j’aperçois, il me semble, Kafka discuter avec Alfred Kubin qui lui expose ses visions fin-de-siècle. Et Gustav Meyrink vient les rejoindre, il veut figer par les mots cette vieille créature de glaise qui appartient au folklore juif.

            Enfant, golem et dibbouks prenaient part à ma mythologie intime au même titre que le Cyclope ou les sirènes. Je fomentais dans mon esprit des chasses à l’homme dans une vieille ville d’Europe de l’Est, expressionniste et brumeuse, que confondais sans doute avec Vienne, Leipzig, Lübeck ou Varsovie. Les silences s’y alourdissaient et les peurs paralysaient, comme dans le Nosferatu de Murnau ou le roman de Shelley.

            Cette vieille Europe de l’Est, celle des contes juifs, de Gimpel le Naïf, des derniers démons aux pieds velus, celles des cauchemars aussi, pleine de nuit et de fantômes, trouvait en Prague sa capitale. Des ruelles sombres évoquaient de lointains alchimistes et de fumeux astrologues. On fait venir un peintre italien : le roi sera réassemblé de poires et de pommes, et de grappes en guise de cheveux, il s’amuse du portrait, avant de sombrer de nouveau dans ses mélancolies saturniennes, tout isolé parmi ses merveilles et ses bizarreries.

            On aboutit à une place, tout à coup la lumière y plonge à pic, c’est le souvenir de Mozart et de Casanova qui bat des cils comme pour nous aguicher trois siècle après leurs facéties. Et plus loin, Janacek vient rendre visite à Smetana pour contempler ensemble la Moldau.



            Vieux palais soutenus de télamons, mascarons grotesques qui nous zyeutent, floraisons art nouveau qui tissent sur la place Venceslas des édifices chantournés. Droit devant soi, dans la perspective, le Musée National. Puis la Gare Centrale où Anton Dvorak vient presque quotidiennement observer les trains qui partent pour Budapest ou Trieste, et qui se lamente : « J’aurais donné toutes mes symphonies pour avoir inventé la locomotive à vapeur. »

            Puis l’histoire continue. Les rêves d’enfance, trop vite, trop tôt, se dissipent. Les tanks allemands sont aux portes de la ville. Puis 1989, la Révolution de Velours. Kundera y parlera de la légèreté de l’être et du poids des siècles. Mais Prague demeure inaccessible. Comme un enfant avec son coffre à jouets, elle conserve tous ces petits trésors, ces petits souvenirs, bric-à-brac de créatures, joujoux du temps, fantômes, diablotins et rêveries ; et les montre à qui se laisse tenter, pour le seul plaisir de la contemplation.

            Au XVI° siècle, déjà, le vieux roi mélancolique, Rodolphe II n’agissait pas autrement : il ouvrait aux seuls privilégiés les portes de son cabinet des merveilles, tout heureux de collectionner des morceaux d’éternité.




vendredi 22 mai 2026

Guarini à Turin ou La Quadrature du cercle

             A la terrasse de la piazza Carignano, à grignoter au restaurant Il Cambio, fréquenté jadis par le comte de Cavour et Victor-Emmanuel II, face à ce rideau ondulé de briques qu’est le Palazzo Carignano. Les martinets chantaient comme ils chantaient déjà à Crémone, Mantoue ou Parme. Là, où le mois de mai n’est alors qu’un immense éclat de joie. Car, on a beau dire, le printemps en Italie, c’est quelque chose.

            Et Turin restera la porte d’entrée d’un monde qui occupent mes désirs et mon imaginaire depuis l’automne 2011, après que l’énergie anglo-saxonne avait fini par nous lasser un peu ; un peu seulement parce que Londres et New-York, que j’aimais tant à l’époque, demeurent inépuisables, mais c’est une tout autre histoire.

            Quinze ans donc, que presque par désœuvrement mon père et moi mettions un pas au-delà des Alpes et que nous y fûmes englués. Ce fut ensuite Rome, Venise, Naples surtout, après tant de chemins parcourus, d’amitiés retrouvées, de liens défaits. Et je m’y retrouvais encore, au beau milieu de la foule endimanchée n’importe quel jour de la semaine –Italie oblige ! à observer, avec celle qui compte vraiment, sans qui le monde, même l’Italie oui, n’aurait au fond pas tant d’intérêt, observer, disais-je, le va-et-vient d’une place et le pouls d’une ville. Je m’étais déjà, quelques années plus tôt, éternisé, au point de m’assoupir, au pied de la statue équestre de la Piazza San Carlo, sous le soleil de mars. Mais là encore, c’est une autre place, une autre saison, une autre histoire.

            Sous la devanture de la Pharmarcia Il Cambio qui nous servait de nid d’aigle, aux alentours de midi, on se serait cru en 1860, en plein Risorgimento, Turin s’apprêtait alors à devenir la capitale d’un tout jeune pays, pour quelque temps en tout cas, où se précipitent alors diplomates, députés et attachés parlementaires qui s’échinent à construire dans l’urgence un nouvel Etat unifié, sur les cendres encore fumantes de guerres intestines, -toujours un peu larvées ?

            Même le Prince de Lampedusa fait son apparition, on le sollicite pour devenir sénateur, mais il refuse l’offre : « J'appartiens à une génération malheureuse, à cheval entre les temps anciens et les nouveaux, et qui se trouve mal à l'aise dans les deux. […] Vous avez besoin maintenant de jeunes, de jeunes vifs, l'esprit ouvert au "comment" davantage qu'au "pourquoi", habiles à masquer, je veux dire à tempérer leur intérêt particulier précis avec de vagues idéalités politiques. » Et il s’en retourne dans sa thébaïde sicilienne, laissant la gouvernance à ces petits chacals et ces hyènes assoiffés de sang. Le temps des guépards touche à sa fin.



            Le Palazzo Carignano se déploie comme une voile immense, battue par les vents de l’histoire. Le premier roi d’Italie y naît en 1820, siège du parlement du Royaume de Sardaigne, et tout premier Parlement Italien. C’est là le génie de Camillo-Guarino Guarini : la matière se plie et s’allège. Elle s’adapte à l’espace et ouvre l’horizon.

            Mathématicien, astronome, philosophe, architecte, le moine théatin a repris et digéré les leçons de Borromini à Rome.

            La pierre, sous leurs coups de marteau, y devient aquatique, elle s’étend, se développe, même quand l’espace manque, surtout quand il manque à vrai dire. Plongez une ville dans un aquarium, vous aurez une idée de ce que peuvent ces artistes. Gaudí se contentera d’écrire un chapitre de plus.

            Quelques-uns des grands visionnaires de ce monde acquièrent leur grandeur parce qu’ils ont été les premiers : ils fondent, bâtissent ; d’autres, plus rares, comme le poète catalan, imposent leurs idées parce qu’ils excavent, ressuscitent; ils resteront les derniers de leur art.




            A Turin, Guarini a pensé la Chapelle du Saint-Suaire en 1668, achevée après sa mort, comme tous les chantiers monumentaux, sculptés dans l’éternité. Mais c’est surtout la Chapelle San Lorenzo, devant le Palazzo Real qui marque son heure de gloire. Il y travaille presque quotidiennement de 1666 à 1680, date à laquelle elle sera consacrée en présence de toute la cour de Savoie. Elle sera la chapelle des rois. Néanmoins, voilà qu’elle se cache, se dissimule, se faufile dans le pâté de maisons et finit par y disparaître. Combien de voyages à Turin m’a-t-il fallu pour enfin la remarquer, vraiment, tout entière je veux dire ? On ne perçoit, et qu’à peine, la coupole qui se dresse au-dessus de la ville : petit bulbe minéral. Il travaille alors les lignes, les perspectives et les brisures au gré d’un jeu d’étoiles qui évoquent les plafonds de Cordoue et de Grenade. Guarini eût-il pu connaître l’Andalousie ? Cela laisse songeur. Cependant, force est de constater qu’il y a parfois des inspirations sublimes et des visions. Il en a éparpillé au gré des croisements : certains prétendent justement reconnaître dans les lignes de la coupole le visage du diable lui-même, avec ses cornes, et la légende a fait de l’édifice l’un des repères sataniques de la ville, avec l’église Gran Madre di Dio. Turin n’est-elle pas un centre alchimique, comme Lyon, Prague ou Londres ? Pour le dire vite, l’art de Guarini est plein de fausses pistes, d’illusions et de non-dits, de non-faits, d’inachevé, et plus remarquable encore d’inentamé.




            J’ai quelquefois fomenté un voyage à la recherche d’architectures : Borromini à Rome bien sûr, Auguste Perret au Havre, ou le Palladio à Vicenza et Venise. Mais aussi Turin, donc, et il me fallut bien des allers-retours pour démasquer rien qu’un peu ces étendards du baroque piémontais. Au moins y mettre un nom.

            C’est une ville en apparence limpide, voire translucide, de ces villes pour lesquelles plus on regarde, cherche, ausculte, et moins on voit. L’énigme reste indéchiffrable. D’où l’intérêt d’y retourner encore, se confronter à l’infranchissable. Il y a toujours un instant un peu troublant dans la fréquentation des grands monuments où la clarté éblouit tout à fait. Rien qu’un peu et l’opaque s’approche de l’occulte.



dimanche 26 avril 2026

Mario Bava: la lumière de Tolède

     A une époque, mon père et moi regardions tous les films de Mario Bava, comme jadis nous avions écumé toutes les comédies italiennes avec Alberto Sordi, les films de la RKO, les comédies des Marx Brothers, de Woody Allen ou de Mel Brooks. Il y eut une période où l’on ne se nourrissait, s’en souvient-il, que des vieux films Universal avec Boris Karloff, Lon Chaney ou Bela Lugosi, et des premiers films de gangsters, bien sûr, comme Le Petit César ou Scarface avec Paul Muni en 1931. Quelle époque que l’enfance du cinéma.

    Nous connaissions déjà quelques films de la Hammer et les contes gothiques que Roger Corman avait réalisés avec Vincent Price, aussi noirs que les histoires d’Edgar Poe. Mais voilà qu’il s’agissait désormais, de longs mois durant, de s’imprégner des couleurs baroques d'un cinéma injustement méprisé en son temps. Et voilà que j'étais pris dans une toile d'araignée de lueurs et d'éclats. Je me demande si le cerveau peut être dépendant de couleurs et de lumières comme il peut l’être de sucre, de caféine ou de tabac.

 

    On oublie difficilement Le Corps et le Fouet, les meurtres psychédéliques de Six Femmes pour l’Assassin, les visions de La Planète des Vampires qui inspireront tant Ridley Scott pour Alien, les Trois Visages de la Peur ou le vieillissement accéléré de la comtesse jouée par Gianna Maria Canale, dans Les Vampires, entamé par Riccardo Freda, dans un Paris gothique et brumeux.



    A la longue, bien sûr que l’on finit par tout confondre, les images, les éclairs, les ombres se diluent, mais demeure l’envoûtement. Le propre des grandes œuvres d’art, je pense. Et l’on ressort avec la conviction qu’au fond le cinéma n’est bien qu’une question de lumière.


    J’ai parfois imaginé dans quel décor poisseux ou onirique Maria Bava aurait pu tourner l’un de ses films étranges. La Via Roma de Turin, rationaliste et déserte ? L’idée a déjà été prise par Dario Argento, l’un de ses héritiers. Je me souviens d’un ami, retrouvé au pied des Alpes, grand cinéphile, qui s’était exclamé devant l’imposante statue du Pô : « Mais on est dans le film Profondo Rosso ! » On aurait pu rêver d’un manoir Liberty dans la banlieue de Rome ou un appartement Art Nouveau de Barcelone. Une vieille héritière assassinée dans la Villa Laurens d’Agde, pourquoi pas ? Ou entre Carnaby Street et Regent Street, dans les ruelles de Soho, à la grande heure des Swingy Sixties, quelque chose entre Deep End et les ténèbres de Lovecraft. Mais Edgar Wright, dans l’ombre du maître des lumières, a réalisé le giallo londonien Last Night in Soho en 2021, pour prolonger le travail du réalisateur italien. J’ai rêvé d’un Mario Bava dans les jardins de Bomarzo ou au Park Güell ; imaginé que La Baie Sanglante pût être tournée au bord de l’étang de Savigneux, non loin du labyrinthe obscur de la Bâtie d’Urfé, vers chez nous.



    J’ai longtemps erré dans certains lieux, déserts, et solitaires, ruines d’églises ou villes millénaires qui auraient sans doute inspiré Bava, cristallisant par leur magnétisme toutes les pulsions sombres que draine ces vieux films d’horreur. Tolède, par exemple, une nuit de printemps, où le ciel économise ses chandelles. Du haut de ces falaises qui s’élancent au-dessus du Tage, j’apercevais les flèches de l’Alcazar parapher l’horizon.



 

   C’est en 1972 que le réalisateur décide de tourner dans la cité castillane l’une de ses fables les plus bizarres, les plus oniriques : Lisa et le Diable. Ce film schizophrène ressortira quelques mois plus tard, écharpé par des producteurs véreux qui cherchent à parasiter le chef d’œuvre de Friedkin sorti la même année, sous le titre La Maison de l’Exorcisme. C’est dans sa version d’origine, bien sûr, vénéneuse, venimeuse, qu’il faut découvrir ce trésor du cinéma européen.

    Une touriste américaine, qui découvre Tolède, se laisse intriguer par une fresque à côté de la Cathédrale qui représente une danse macabre, dans laquelle un démon, chauve et menaçant tire les ficelles de cette ronde d’humains voués à la mort. Dès lors, elle ne cesse de fuir ici et là dans les ruelles de roches, entre églises tristes et synagogues désaffectées, au gré des rencontres qu’elle fait avec le diable en personne, sucette au bec. L’acteur Telly Savalas reprendra cet accessoire pour le rôle qui le rendra célèbre, dans la série policière Kojak. Evidemment, la mort tire les ficelles des pantins que nous sommes tous, jusqu’au final terrible où la fuite devient impossible, alors même que l’on croyait être sauf.



    Mario Bava s’éloigne du slasher qu’il a inventé, et si les meurtres continuent de filer, les uns après les autres, implacables et aléatoires, c’est moins la violence de l’image que la pesanteur qu’il parvient à installer. On est dans un rêve épais et capiteux. Il y alourdit l’air, l’enrichit de parfums musqués et sirupeux de vieux manoirs et de jardins ésotériques, de donjons au-dessus d’une plage que lèche une mer déchaînée. On entre dans la ronde macabre et l’on sent l’haleine du diable, qui nous sourit, avec la cordialité d’un majordome. Il surexpose chaque scène et la pellicule devient presque incandescente. On croit alors avoir sur les yeux un halo de lumière comme après avoir regardé trop longtemps le soleil. La lumière d'Espagne y est sans doute pour beaucoup. Et trottent dans l'esprit les notes du Concerto d'Aranjuez, comme une berceuse pour les démons.


    

    Alors, oui, on n’est pas sûr de tout comprendre du récit, quoiqu’à la manière d’un rêve, les dialogues sont souvent plats (même si la légende prétend qu’ils sont directement plagiés des Démons de Dostoïevski), le jeu d’acteur a vieilli. Mais peu de films parviennent ainsi à imprimer sur la rétine, longtemps après avoir éteint l’écran, cet étrange halo de lumière, et laissent en mémoire cette senteur sauvage et fauve.








mardi 10 mars 2026

Floraisons baroques

             J’étais sur un nid d’aigle, dans la chaleur d’une fin d’avril. On appelle ces zéniths des miradouros. La ville s’abandonnait, tout alanguie, en contre-bas. Je devais lire sous une pluie de lumière et une neige de fleurs violettes. C’était Lisbonne au printemps. Faut admettre, c’est quelque chose. Les jacarandas superbes donnaient à la colline du Chiado des airs de couchants zinzolins, même en plein midi.



            L’église éventrée do Carmo me rappelait le désastre du 1 novembre 1755. Voltaire en fit quelques vers

 

« Ô malheureux mortels ! ô terre déplorable !

Ô de tous les mortels assemblage effroyable !

D’inutiles douleurs, éternel entretien !

Philosophes trompés qui criez : “Tout est bien”

Accourez, contemplez ces ruines affreuses,

Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses,

Ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés,

Sous ces marbres rompus ces membres dispersés ;

Cent mille infortunés que la terre dévore,

Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore,

Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours

Dans l’horreur des tourments leurs lamentables jours ! »

Et un chapitre de Candide :

« À peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas ; la mer s’élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à l’ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et les places publiques ; les maisons s’écroulent, les toits sont renversés sur les fondements, et les fondements se dispersent ; trente mille habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. »



            Le monde qui se renverse. L’horloge du temps qui remet les pendules à l’heure. Des centaines de milliers de morts emportés par l’écroulement de la ville, le raz-de-marée qui la submerge et l’incendie qui dura une semaine.

            On en parle encore, et les inquiétudes sont les mêmes. Comme au lendemain de la Première Guerre Mondiale, de l’Holocauste ou d’Hiroshima, l’être humain pose la même question, la seule qui vaille : « Pourquoi ? » Pourquoi le mal existe-t-il donc ?

            Aucun « parce que » n’aura jamais été suffisant. Et je dois avouer que devant tant d’éclat, dans la splendeur de l’azur, au sommet du Chiado, en plein midi d’avril, ce mal, devant toute cette grande beauté, m’apparaissait plus absurde encore que si je le découvrais soudain, le fait accompli, face aux visions d’horreur.

            Je m’étais éternisé, à la terrasse d’un quiosque, à écrire une lettre ou deux à un brin de femme qui était déjà ma correspondante privilégiée et qui le restera. Elle m’attendait, du moins je l’espérais en ces temps-là, dans l’étendue d’une plaine où tout n’était qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Plus baroque qu’elle n’y paraissait, cette ligne droite entre deux chaînes de montagnes attisait quelque vieux rêve : celui d’être heureux quelque part.

 

            J’observais la ville scintiller en pensant aux grands chantiers du Marquis de Pombal qui, le premier, exigea que l’on enterre les morts, condamne les pillards, organisa les secours et entreprit les travaux de reconstruction et de consolidation de la ville. Il réforma le pays en profondeur et porta sur le Portugal la pensée des Lumières. Il fut l’un de ces bâtisseurs qui luttent contre les éléments, la terre et le destin, convaincu du génie humain et, comme tout visionnaire, coupable du péché d’orgueil.

            Une ville reconstruite, renaissante de ses cendres, comme Raguse ou Noto, en Sicile, rebâties quasiment ex-nihilo du tremblement de terre de 1693. Le chaos a toujours été dans l’ordre des choses.

            L-Mdina, elle aussi, dans l’archipel de Malte, a été anéantie par le séisme du 11 janvier 1693, dans le Val di Noto. La ville de silence fut réduite à elle-même. Nous avions franchi, émus, la porte Vilhena, portail baroque nommé en l’honneur du Grand Maître de l’Ordre de Malte qui chargea l’architecte français Charles-François de Mondion d’en faire un épicentre baroque. Je me souviens de rues brûlées déjà par le soleil d’hiver et un vent glacial qui nous rappelait que nous étions nulle part au milieu de la Méditerranée.




            A leur manière, le marquis de Pombal ou Antonio Manoel de Vilhena, Portugais lui aussi d’ailleurs, sont des Haussmann, des Pierre le Grand. Des Hercules. Ils ont rebâti les jours et les heures, comme on reconstruit Paris de décombres ou Saint-Pétersbourg de marécages. Dans cette impermanence des choses, il y a là un geste profondément baroque, à se relancer, à corps perdu, dans le désordre et ranger ce qui a été si facilement défait.

 

            Je comprends mieux alors la remarque d’Eugenio d’Ors, quel nom, d’ailleurs, pour un spécialiste du Baroque ! Le Baroque, écrit-il, c’est la nostalgie du Paradis Perdu. C’est dans le jardin de Coimbra qu’il a cette intuition.

            « Je garde fidèlement le souvenir de cette heure méridienne, un jour de mai, au Jardin Botanique de Coimbra. Heure lente et trouble, de parfums végétaux, de roucoulement voluptueux. Les palmiers sveltes, avides de soleil, montaient, dominant de très haut les frondaisons, qu’ils oubliaient maintenant, de la hauteur de leur palais de lumière. » Et plus loin : « En cette heure printanière et méridienne de Coimbra, je suis arrivé, dans la paresse et le recueillement, à la possession d’une vérité féconde : à savoir que le baroque est secrètement animé par la nostalgie du Paradis Perdu. »

 

            Sous les jacarandas, je devais laisser ma rêverie s’éployer en volutes. Je devais penser au baroque manuélin, architecture maniériste et exubérante, gothique non plus flamboyant mais incandescent, qui sculpte en fractales la pierre du Couvent du Christ, dont la porte aura tant fasciné Eugenio d’Ors, aux arcs-boutants du Monastère des Hiéronymites ou aux fioritures sublimes de la Tour de Belém devant l’Océan. Tant de génie dans le détail, comme réponse au baroque churrigueresque de Castille : j’avais été subjugué par le retable criblé de lumière de la Cathédrale de Tolède. Déjà, en ces temps-là, j’avais dû rêvé, à la terrasse d’un café non loin d’un cloître plateresque, aux folies d’Espagne, à des chapelles perdues, à ces joyaux du gothique isabélin, qui ont posé les bases du baroque, à des jardins suspendus qui gravitent autour d’une fontaine qui sonne comme une guitare.

 

            J’étais ainsi « dominicalement épris de Baroque. » Ce sont les mots du philosophe catalan qui analyse, dans son essai qui prend alors la forme d’une digression primesautière, la cadence du baroque et dans lequel il trouve une sorte de suspension merveilleuse : ce seront les jardins botaniques. Il en revient justement au Marquis de Pombal qui fonda ce petit Eden de Coimbra en 1772, partie intégrante du Musée d’Histoire Naturelle :

« Les jardins botaniques représentent le dimanche d’un siècle, las de six jours de travaux, de Manufactures, d’Arsenaux, de Forteresse, de Ponts, d’Académies, de Salines… Lorsqu’un Pombal, par exemple, avait tracé le plan d’un quartier entier pour la Lisbonne à la suite d’un tremblement de terre, ou approuvé un règlement pour la Fabrique de poudres, il allait planter un cinnamone ou un palmier. Ou simplement il s’asseyait au pied de l’une de ces pousses déjà grandes, un matin inondé de soleil, comme il eût été, dans la nuit pleine d’intrigues, entendre un opéra italien. »

 

            Je me souviens d’un soir d’été où mon père et moi avons erré dans le jardin botanique de Palerme parmi des sortes d’éléphants d’écorces, les Ficus Macrophylla, qui élancent leurs racines jusqu’au sol et creusent pour le visiteur d’étranges antres, des terriers où se perdre comme dans un labyrinthe. La nature n’a pas attendu les Siècles d’or pour inventer le baroque.




            Je divaguais ainsi, à Lisbonne, je rêvais de Palerme, et de la plaine du Forez tout à la fois, des jardins botaniques de Coimbra et des jardins ésotériques d’Honoré d’Urfé ; j’étais alors à Tolède, mais sans doute devais-je fuir aussi vers Grenade. Puis la Valette. Ou Madrid.

            Aujourd’hui, j’écris dans une petite bourgade de cette plaine, et je crois en la Méditerranée, cette région de l’olivier, s’élançant du Portugal jusqu’à la Sicile ; je prête l’oreille aux chants du fado, aux malaguenas, au rebetiko, aux tarentelles. Je vois se déployer tout un Eden méridional, fait d’orangers et de citronniers comme à Séville, de vignes, de cyprès chantournés comme des flammes, j’en ai vu à Cordoue ou en Provence, de figuiers gigantesques dont les racines serpentines plongent dans la terre.

            Au fond, j’ai toujours désiré m’éterniser ; malgré toutes ces pérégrinations, un jour m’enraciner moi aussi. Dans cette plaine du Forez, et pourquoi pas ? Somme toute, c’est un bon endroit où rêver de la Méditerranée. Invité par ma correspondante privilégiée de Lisbonne, initié pour ainsi dire. Et ce vieux rêve qui se ranime souvent. Posséder enfin un petit lopin de terre et y cultiver consciencieusement notre jardin. C’est la leçon sublime de Voltaire, lui-même occupé à jardiner dans sa Villa des Délices de Genève puis au Ferney. Après tout cela, le monde quoi, et son lot de tracas, s’arrêter dans le creux de la vitesse des choses, et observer pousser les pins parasols et fleurir les cerisiers.

    Dans un dimanche perpétuel.

 

Lecture:

Voltaire. Candide. 1759

Eugenio d'Ors. Du Baroque. 1935





vendredi 20 février 2026

Les voyages de Mozart à Prague

                Chaque soir, nous passions devant les clochers de Saint-Gall, et nous nous posions, le temps qu’elle fume une cigarette, devant le Théâtre des Etats, face au Karolinum, l’université de Prague fondée en 1348, dont il reste de vénérables vestiges gothiques.

            J’observais ce vert céladon adorable que l’on doit voir souvent dans la Saint-Pétersbourg du XVIII° siècle, et les balcons en ferronnerie plus fine que de la dentelle. C’était l’heure, un peu étrange à Prague, où les réverbères commencent à briller et que la brume s’épaissit.




            L’espace d’une rêverie s’ouvre : on entend alors un orchestre à l’intérieur, un premier violon s’échauffer, un hautbois s’échapper, ou un soprano vocaliser, à la manière d’un éclat de rire. Des voitures tirées par des chevaux apprêtés de pampilles pour l’occasion déversent une flopée d’invités. Des pas derrière nous résonnent dans la rue, un petit monsieur, au gloussement de crécelle qui aurait horripilé Salieri, court à grandes enjambées. Trop occupé à batifoler avec Constance ou quelque gourgandine, comment savoir, il s’est laissé prendre par le temps. C’est lui que l’on attend bien sûr : le chef d’orchestre et compositeur de l’opéra de ce soir : Don Giovanni.

           Nous sommes le 29 octobre 1787. Mozart a mon âge. Le lieu s’appelait encore Théâtre du Comte Nostitz, du nom du mécène qui le fit construire. Il est aujourd’hui l’un des derniers opéras où le prodige viennois a joué en personne. Les autres sont à Hietzing, dans les environs de Vienne, et Munich.



            C’est justement à la fin d’un mois d’octobre, l’un de ces soirs où les hirondelles disputent le ciel aux chauves-souris, dans les derniers sursauts de l’été, que je m’étais précipité au Liceu qui jouait précisément Don Giovanni dirigé alors par Josep Pons. Nous étions entre deux confinements, la ville avait quelque chose des couvre-feu d’octobre 1934, c’était l’heure où l’on portait des masques qui, à tête reposée, ressemblaient plus à ceux des médecins de la peste qu’à ceux des carnavaliers d’un saut de l’ange à Venise.

            Les semaines précédentes, j’avais dû par ailleurs faire lire à mes lycéens le Dom Juan de Molière et découvrir la version de Joseph Losey ; ainsi l’occasion était trop belle. Je baignais alors dans les audaces du libertin et les remontrances de Sganarelle ou Leporello.

            Mais, trop mal placé, vers le poulailler, je n’apercevais pas même la moitié de la scène, et je me résignais à partir. Tant pis pour la musique, et puis la ville me happait plus facilement, je le reconnais. Toutefois, dans une librairie de la Calle de Ferran, la radio diffusait en direct l’opéra que je venais de quitter. J’y vis un signe du destin. Car, derrière les facéties de Mozart, on le sait, c’est toujours une question de destin.

 

            Ce soir où j’observais la majesté du Théâtre, je pensais distraitement à tout cela, cédant à mes tropismes habituels, je le concède : sitôt à Prague, c’est un peu Saint-Pétersbourg, Vienne, Munich, Venise et Barcelone qui me traversaient tout à la fois. Ma manière à moi d’être Européen sans doute.

 

            A partir du XVIII° siècle, déjà, on est européen par nature. Difficile d’y échapper : un jour à Prague, le lendemain à Leipzig ou Berlin. Le surlendemain à Vienne ou Venise. Ou Paris. Ou Madrid. Ou Dresde. Au fond qu’importe. La musique réduit l’espace et allonge le temps, les Muses rassemblent et fédèrent. Les monarchies ont au moins le mérite d’unir. En ce sens, Mozart est à lui tout seul un idéal européen, à cette époque où l’Europe n’est pas plus grande qu’un salon cossu où l’on se plaît à disserter des causes et des effets.

            A partir de 1787, la géographie intime de Wolgang se cristallise à Prague, qui l’accueille mieux qu’à Vienne où sera d’ailleurs joué Don Giovanni en 1788 avec bien peu d’enthousiasme. Le public reconnaît aussitôt son génie, tant dans la composition que l’interprétation. Il garde un souvenir ému de son récital du 19 janvier 1787 où il improvise délicatement sur un air des Noces de Figaro.

« Il n’est pas aisé de se faire une idée précise de l’enthousiasme des Bohémiens pour la musique de Mozart. Les œuvres les moins appréciées ailleurs étaient considérées par ces derniers comme divines ; et, plus étonnant encore, les grandes beautés que les autres nations ne découvraient dans la musique de ce génie rare qu’après de très nombreuses interprétations, furent parfaitement appréciées par les Bohémiens dès la première soirée. », déclara Lorenzo Da Ponte.

« Mes Praguois me comprennent ! » ajoute le prodige ; si la citation n’est pas certaine, du moins elle est restée.

Ce sera donc la trente-huitième symphonie dite « Prague », une première triomphale du Figaro crée à Vienne, La Clemenza di Tito, et bien sûr Don Giovanni, lorsqu’il loge encore à l’Hôtel aux Trois lions dorés, dans la vieille ville, juste à côté, au point de pouvoir le saluer de sa fenêtre, de l’hôtel de son librettiste de toujours, le Vénitien Da Ponte, personnage fantasque, toujours sur les routes, devenu professeur d’italien à Londres, à la mort de l’empereur Joseph II, puis émigré à New-York pour échapper à ses créanciers, où il montera, après avoir essayé le commerce de tabac, d’alcool, puis ouvert une librairie, et repris un poste d’enseignant d’italien, la première américaine de Don Giovanni en 1826. La vieille Europe s’agrandit au XIX°. Et coïncidence : le plus grand compositeur praguois, Dvorak, presque un siècle plus tard, s’en ira lui aussi pour l’Amérique, de laquelle il reviendra avec la neuvième symphonie. J’aurais aimé que Mozart pût l’entendre.



Très vite, le musicien, le librettiste et le philosophe enchaînent les réceptions mondaines et terminent la nuit, je n’en suis que trop sûr, dans les tavernes de la vieille ville puis retourne à l’aube écumer les palais baroques de Mala Strana.

Sur les partitions de l’opéra, on a justement découvert des traces de café et de punch. On est certain que Casanova a contribué à la rédaction du livret de Don Giovanni, ne serait-ce qu’en donnant l’exemple d’une vie consacrée à la liberté et à la séduction. Il avait accumulé 122 conquêtes féminines, prétendait-il. Leporello fait, quant à lui, la liste des femmes de Dom Juan : 2065 prises, dont 640 Italiennes, 1003 en Espagne et une centaine de Françaises, etc.

Casanova vit désormais au Château de Dix, propriété du Comte de Wallenstein, il y régit, seul et désœuvré, la grande bibliothèque du domaine, termine son roman de science-fiction, L’Icosaméron, publié à Prague la même année que le triomphe de Mozart, et entame ses Mémoires.

Mais, dès qu’il le peut, il se fait conduire à Prague.

 

Au Palais Patcha, ils sont là, Mozart, Da Ponte, Casanova et d’autres notables. On se distrait, on demande à Wolgang d’improviser sur une broutille, « c’est épatant ! » s’exclament les dames. On parle de Rousseau, Voltaire, Diderot. Casanova fait, refait le récit de son évasion de l’une des prisons les plus terribles d’Europe, les Plombs de Venise, il ajoute ici une ou deux fantaisies, comme un violoniste ponctuerait une mélodie bien connue de trilles, on écoute, l’assemblée en est tout ébaubie.

 

Devant ce théâtre sur lequel d’ailleurs donnait notre chambre d’hôtel, j’avais plein la tête les sonates de Mozart.

Enfant, c’était la quarantième symphonie bien sûr qui m’avait bouleversé. Puis on oublie, on néglige Mozart, trop connu, trop beau, si merveilleux, on le sait, donc on ne creuse plus. Bien à tort. Car, c’est le propre des génies de revenir toujours à nous, quand on pense qu’ils n’avaient plus rien à dire. On croyait les connaître, et voilà qu’ils nous émerveillent de nouveau : la huitième sonate, la dixième, ou la douzième, la Symphonie concertante, le cinquième concerto pour violon…

Oui, Mozart revient toujours à nous, et il nous émerveille, même après tant d’années, comme pour la première fois.





Souvenirs de Gryphe. Digression lyonnaise

               Souvent il m’est arrivé d’imaginer Lyon en 1550, quand la ville avait encore quelque chose de Florence. Souvent il m’est ar...