dimanche 11 octobre 2020

Pierre Bonnard-Saul Leiter. Correspondances

 Une même intuition. Un même regard, l'un et l'autre, sur la femme. Enfin nue, enfin vraie. Les Vénus à la Botticelli peuvent aller se rhabiller. Les belles endormies de Courbet ou les putains orgueilleuses de Manet, tellement nues qu'on en oublierait la nudité. Marthe dans les toiles de Bonnard, les modèles dans les photographies de Saul Leiter, toutes ces femmes ne sont jamais trop nues: elles sont nues, juste comme il faut.


Le peintre qui a dépassé le nabi, tangenté l'impressionnisme redira ce que dira après lui le photographe new-yorkais qui lorgnait souvent du côté des Beaux-Arts: une femme ne doit pas être trop déshabillée ni trop peu déshabillée.



A un siècle d'écart, Bonnard et Leiter, sur deux continents distincts, poursuivent une même fulgurance, et on s'amuse qu'à l'aune d'une quête si ambitieuse les moyens soient si modestes.


On s'infiltre là, l'air de rien; on ne pensait pas aller si loin, ou plutôt venir si près.



Tout entier dans la moiteur d'une chambre, après l'amour. Tout d'un coup, on est seul. De l'autre côté des choses; on voit ce que l'on ne voit jamais que dans l'intimité des êtres qui viennent tout juste de s'aimer. Ils ont cessé de s'embrasser, ils n'ont pas encore pris la peine de reprendre leurs conversations. Le silence tient encore bon. L'artiste tend à s'effacer subrepticement. Elle est alanguie. Les draps sont froissés, ou s'apprêtent à l'être. On aperçoit le vêtement qui bâille, un sein qui se dérobe; dans l'embrasure d'une porte, on réapprend à observer. L'être aimé se rétrécit, dans des angles, dans un coin du cadre, ou se multiplie au gré de miroirs. Une femme se trouble parmi les reflets de l'eau, son éclat d'autant plus limpide que sa présence trouble justement le regard indiscret.



On imagine les parfums lourds de la pièce, le son étouffé des pas. Et ces femmes, multiples, toujours plus la même, que seul un artiste amoureux peut de la sorte peindre ou photographier, comme un prolongement de l'ébat. Son accomplissement. Dans cette intimité partagée, clandestinement, devant tant de nudité mesurée, sans jamais être crue ni racoleuse, on jurerait y voir un peu d'une vérité. De ces vérités qui ne durent qu'un temps.



Idée de lecture: Guy Goffette, Elle, par bonheur, et toujours nue, Paris, Gallimard, Folio, 1998

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