vendredi 25 février 2022

Pulcinella à Venise

Sur le Grand Canal, les palais paressent dans la brume. Nous franchissons les portes de la Ca' Rezzonico, l'entrée se faisant par une ruelle étroite et austère où rien ne soupçonne la présence de l'eau sur les bords de la demeure.

On y rêve alors d'y croiser quelques morts illustres: Baffo, Casanova, Piranèse, Canaletto, le doge, l'ambassadeur de France, des peintres, Canaletto peut-être, ou certains musiciens, un prêtre roux par exemple, un bouffon pour amuser les dames ou un lointain Mamamouchi tout droit venu de Byzance, rêvons, rêvons...

La salle de bal est vide, les trompe-l'œil nous bernent, des colonnes corinthiennes n'en sont pas, des lustres patientent dans le souvenir de leur éclat d'antan.

Les corridors s'enchaînent, une fenêtre s'ouvre sur la lagune, quand, soudain, dans un recoin secret, les fresques de Tiepolo, toutes en pastel et en clartés, viennent illuminer l'obscurité vétuste de la maison. Tiepolo fils, Giandomenico. Fils de Tiepolo père, logique, le petit dernier de la Renaissance vénitienne, après le Titien, Véronèse et le Tintoret. Quoiqu'il y aurait pu n'y avoir que lui, le Tintoret...




La pièce des Polichinelles saute aux yeux, de tant de blancheur, de légèretés, de tourbillons et de vertiges. Des visions grotesques et cocasses, un mouvement délicatement ébouriffant, presque l'air de rien. Polichinelle se repose, aime, caresse, jongle, danse, sur les murs, au plafond, tournoie de part et d'autre. Cabriole et transe. Quelque chose de Naples à Venise.




Ce sont là les dernières fresques réalisées en 1797 pour sa propre villa à Zianigo, détachées en 1906, transférées ici en 1936.

A la fin de sa vie, nous dit la pancarte explicative, le peintre est littéralement obsédé par la figure de Pulcinella, à en rêver nuit et jour, à en étudier les moindres récits, les plus cruels, les plus obscènes, à en dessiner partout, tout le temps, sur les murs, les tables, remplissant des pages par centaines de dessins de Polichinelle, pages aujourd'hui éparpillées dans les quatre coins du monde, conservées et cachées soigneusement au gré de collections pour la plupart privées. Tant de mystères, tant de fantaisies qui nous restent invisibles. Quelles tristesse en effet; même si savoir que ces ébauches existent encore, quelque part, ne peut que réjouir le cœur.

Je l'imagine hanté par ces visions millénaires, et dessinant, peignant pour les domestiquer, les dompter. Pulcinella multiplié à l'infini venu pour lui livrer sans doute quelques confidences...




vendredi 14 janvier 2022

Les fontaines de Rome

Au même titre que les orangers de Séville, les chemins de ronde de la Costa Brava ou les ponts de Venise, les fontaines de Rome valent à elles seules l'urgence d'un départ, quand la grisaille parisienne finit par vous peser et que vous êtes atteint, comme disait Théophile Gauthier, de la maladie du bleu dont le remède ne peut se trouver que tout autour de la Méditerranée.

2000, dit-on, 2000 petites sources éparpillées dans toute la ville. Et pour avoir connu la moiteur de son mois de juin, elles sont autant d'abreuvoirs pour le passant désaltéré sur le point de tomber d'inanition, un petit calmant à l'égard de ce syndrome de Stendhal qui touche par là-bas jusqu'au plus insensible des cœurs.

J'ai par le passé aperçu la fontaine de Trevi vidée de son eau, lors de travaux de restauration; et connu quelqu'un qui, ne pouvant y jeter comme le veut la tradition une piécette pour s'assurer un retour à Rome, ne put jamais tout à fait y revenir, ou du moins y retourna mais différent de la personne qu'elle était alors. J'ai rêvé comme beaucoup d'Anita Ekberg dans la nuit, se baignant à la manière de Diane dans le lac Nemi.

 


 

A l'aube, dans la solitude la plus complète j'ai écouté le ruissellement de l'eau Piazza Navona, sans pouvoir prendre partie dans la rivalité éternelle du Bernin et de Borromini. J'ai contemplé Sainte-Agnès et la personnification du Rio de Plata se protégeant devant ce qui paraît être l'écroulement imminent de l'église.

J'ai bu souvent à ces bouches d'eau fraîche. Déposant quelques gouttes délicatement sur le front et sur la nuque, presque à la manière d'un baptême.

 


 

Je rêve de cette Rome fantastique à l'heure des Caravage et des putains et des tavernes. Je revois par fulgurance Poussin réfléchir dans l'air chaud de l'été 1630 au sommet de la ville, face à la majestueuse Fontaine dell'Acqua Paola, dans le Janicule, non loin du parvis de l'église où Stendhal, à l'aube de ses cinquante ans, méditera sur les femmes de sa vie. J'imagine Valentin de Boulogne errer de taudis en taudis, avant de finir une nuit enivrée et plonger tout entier dans la fontaine du Babouin, où il attrapera vraisemblablement froid, avant de périr quelques jours plus tard.

Je rêve des fontaines de Rome.

Celles de la Piazza Farnese dont les bassins ont été récupérés dans les thermes de Caracalla. Celle du Triton. La fontaine des tortues, érigée en une nuit pour impressionner une femme. Des Naïades. La fontaine du livre. Du Maure. De Neptune. Bestiaire fascinant, mythologie faite de marbres et de rigoles, de pierres et de rivières.

Liszt ou Respighi ont essayé d'imiter leurs mélodies. Mais rien n'équivaut à la musique étrange de la vasque devant la Villa Medicis, faite de trois rythmes différents au gré du vent et du débordement de l'eau. On s'est posé à l'ombre des orangers, on a écouté longuement.

J'ai connu les fontaines de Rome. Les mouettes s'y ressourcent, les soirs d'été, pour nous rappeler que la mer est là, toute proche. J'en ai perdu certaines dans ma mémoire, retrouvé parfois quelques autres en songes.

Je rêve souvent des fontaines de Rome. 




vendredi 17 décembre 2021

Le chasseur de couleurs

 Il poursuivait la lumière, comme d'autres à cette époque. Matisse était bien du côté de Collioure. Picasso avait fait ses gammes à Horta. Raoul Dufy poursuivait la lumière, toujours à l'affût. Il naît dans la lumière du Havre, gardera toujours les souvenirs du port et des passants le long de la promenade, et les cargos noirs pourfendant l'horizon qu'il n'a eu de cesse d'observer, ces cargos noirs qu'il a peints sans relâche. Il ne pouvait faire autrement.

Il fera de Perpignan, de Paris, de la Provence son atelier, fenêtres ouvertes sur le paysage: temple où attendre le surgissement de la couleur, à la manière des augures antiques. Saisir toute sorte de lumière, de l'anti-lumière des cargos du Havre à l'incandescence de la Baie des Anges. Je me souviens d'un sable noir, presque volcanique, dans une petite scène de tauromachie exposée au Musée Fabre, non loin des outrenoirs de Soulages. Coïncidence, n'est-ce pas? Je me souviens d'un grand soleil à l'Estaque, de cette lumière si blanche qu'elle finit par tout dissimuler.

Il court après elle: la couleur.

Roland Dorgeles écrit en 1953: "C'est là que j'ai surpris le secret de Dufy. Il ne travaillait pas, il s'amusait. Il chassait les couleurs comme d'autres chassent les papillons."



Les couleurs du Midi comme celles de l'électricité qui lui inspirera l'une de ses plus grandes œuvres en 1937 à l'occasion de l'Exposition internationale: une fresque immense qui nous enveloppe et nous submerge de nuances et de lueurs, de celles qui clignotent, crépitent, explosent, jaillissent, déclinent, fuient et tremblent: La Fée Electricité. Une vague dont l'écume se propage en faisceaux.



Les couleurs d'un théâtre le soir d'une première aux nuances infinies de Paris la nuit, comme dans cet extraordinaire paravent réalisé en 1930, où la ville nous apparaît d'un seul bloc, réduisant les perspectives, déformant les détails, pour ne laisser ruisseler en torrent rien d'autre que cette nuit illuminée.

Le critique d'art Pierre Courthion décrit l'objet: "De près, vous voyez une accumulation de petits signes, semblables aux points d'un ouvrage, pressés ici, écartés là, et qui donnent à toute chose son mouvement propre et son unicité. Mais reculez de deux pas! Tout prend place alors, tout s'ordonne, et les maisons, et les toits, les coupoles, les monuments, la Seine -bleus encore, bleus toujours- apparaissent coupés de quais, d'arbres qui tremblent au souffle. Et c'est Paris, grand bouquet, fleur du monde."


Raoul Dufy, peintre, certes. Dessinateur, graveur, illustrateur, céramiste, oui. Créateur de tissus, de tapisseries et de mobiliers, décorateur d'intérieur, d'espaces publics et de théâtre, en effet. Un dilettante, toutefois, qui a su pactiser un jour avec la lumière. Un travailleur léger, un forçat frivole. Jamais au repos. Qui chasse les couleurs comme d'autres les papillons.



Propositions d'expositions:

Musée d'art moderne de Paris, fresque "La Fée Electricité"

Musée de Montmartre, exposition "Le Paris de Dufy"




vendredi 26 novembre 2021

Errances parthénopéennes

 J'ai croisé Pulcinella entre la via Gregorio Armeno et la via dei Tribunali, j'ai marché de longues heures dans la nuit, observé longtemps le Vésuve dissimulé dans l'obscurité, descendu les souterrains étroits de la ville, gravi les hauteurs de Vomero, les terrasses de Capri, longé les routes olympiennes, par-delà les nuages et les virages entre Amalfi et Positano. J'ai enchaîné les limoncelli piazza Bellini, seul ou accompagné. J'ai collectionné les marqueteries de Sorrento, les majoliques de Santa Chiara, au moins en songe.

 


 

J'ai traversé les salles du Palazzo Reale, monté l'escalier en marbre, frôlé les tapisseries des Gobelins, admiré les fresques dédiées à Don Quichotte. J'ai dormi dans des appartements du quartier médiéval, mais aussi dans de grands hôtels le long du Lungomare, réveillés par le cri des mouettes les matins illuminés de l'incandescence du soleil, ce même soleil que j'ai vu décliner derrière la silhouette escarpée de Capri.

 


J'ai sautillé de pavé en pavé dans une ville détruite, suivi les stèles et les morts, saisi par le rouge de Pompéi et ces portraits aux regards d'éternité, tremblant devant les visions grotesques de la salle si noire consacrée à la déesse Isis, quelque part dans la Villa des Mystères.

 


Je me suis perdu souvent. J'ai couru via Toledo avec une amie des plus chères pour apercevoir avant la nuit les dernières lueurs sur les sommets du volcan. Je me suis assoupi à ses côtés sur un banc dans les jardins d'Auguste surplombant la mer, mais aussi sur une petite plage déserte d'Amalfi, alors que l'hiver était doux en ces régions. Atteint le bout du monde à Ravello, au sommet d'un clocher, où l'impression me traversa que, quoi que je puisse faire, rien ne saurait me porter plus loin que ces confins que je venais d'atteindre. Enfin.

 

 
J'ai bu au comptoir du Gambrinus des cafés. En face, au petit kiosque devant le San Carlo, j'ai avalé des limonades aux cuisses ouvertes qui ne manquent pas de ragaillardir. 

J'ai erré de bateau en bateau, d'île en d'île. J'ai attendu avec mon père un ferry un soir de février sur le petit port d'Ischia, connu avec lui la langueur troublante des fins d'après-midi au large de Naples.

J'ai amené deux compagnes ici, à deux époques différentes de ma vie, toutes deux brusquées par les remous de la ville qui n'accepte, mère possessive, que ceux qu'elle souhaite, y ai tenté en vain de sauver un fragile bonheur commun lors de dernières vacances pour chacune d'elles avant que le couple ne se dissolve pour de bon dans le magma du temps.

 


J'ai rebroussé chemin dans certaines rues trop sombres, me laissant attiré par les ténèbres d'un hypogée sous l'église Sant'Anna dei Lombardi, où les crânes sont choyés et lustrés, comme de lointains, très lointains ancêtres. J'ai autant gagné que perdu, autant été sauvé que damné. J'ai autant fréquenté les morts que flirté avec la vie. Parthénope. Ma chère Naples. Qui me manque sitôt que je m'en éloigne.

Nombreux sont mes amis qui savent ce que je lui dois: cette ville, -mais n'est-elle que cela?- appartient, pour le meilleur et le pire, à mon existence, comme si j'y étais né.




samedi 23 octobre 2021

Retour à la cathédrale des sables

 Un vieil ami venait de lire ce manuscrit qui avait occupé les matinées de mes années lyonnaises: La Cathédrale des sables.

 


 

"J'aimerais que tu m'y emmènes un jour.

-Avec plaisir, ai-je répondu, mais il me faut faire l'aveu que moi-même je n'y suis jamais allé."

Ou alors très jeune enfant, et je n'en gardais pas le moindre souvenir. Il en fut fort étonné. On s'y croirait pourtant, insista-t-il.

    Plusieurs mois après cette conversation, plusieurs années après l'écriture de ce petit roman, il me fallut enfin en avoir le cœur net. M'en aller vérifier que les mots n'étaient pas si éloignés de ce qu'ils cherchaient à nommer. Espérer que mon imagination ne s'était pas trop leurrée.

    J'ai roulé le long d'étangs nouveaux, poursuivant le flamboiement des flamands roses. Le vent transportait des parfums d'algues et de sel. L'air saturé de sables et de lumière. Au loin je l'apercevais. La Cathédrale de Maguelone. Posée sur son îlot. Ce bloc de pierre blanche qui dominait des rangées de vignes dégringolant en cascades jusqu'à la vase.

 


 

    C'était donc ici. Ici que les dernières scènes de ce texte de jeunesse se passaient.

    Une plaque de marbre rappelle son histoire. Ville romaine, plusieurs fois assiégée. Ruinée par Charles Martel en 727. Asile consacré, refuge pour les âmes. Temple pour l'esprit. François I y franchit les portes en avril 1533. Louis XIII en ordonne la démolition. 1708, ses pierres serviront à la construction du canal. Plusieurs fois revendue, plusieurs fois sauvée.

    En 1873, l'évêque d'Orléans écrit dans ses carnets intimes: "C'est un de ces lieux qui ont une âme."

    "Cette basilique canoniale, par ses formes sévères, s'harmonise avec ce paysage, cette solitude, cet horizon, cette grandeur."

 


 

 

dimanche 26 septembre 2021

La beauté pour tombeau

    Je marchais parmi les jeux d'eau et la couleur des fleurs. L'été, étrange en ces temps-là pour des raisons que je discernais mal, vibrait dans l'air au rythme de la stridulation des criquets.

    Le long de la terrasse j'apercevais la ville au pied de la colline de l'Alhambra, embrumée par la poussière du désert.




    J'imagine Charles Quint, seul, marchant lentement le long des cyprès, enjambant les bassins bercés par la rêverie des fontaines. Dans la solitude du roi. Il a refusé de détruire les palais nasrides, émerveillé par leur raffinement. Tout au plus il a osé bâtir entre le patio des lions et le Generalife son austère monument: arènes qu'une forteresse carrée enferme: littéralement la quadrature du cercle. L'incongruité d'un bloc pachydermique, entre les porcelaines de jade de l'Orient. Cet homme d'un autre temps, d'un autre âge, effrayé, méfiant, tout autant fasciné par l'héritage oriental que les Maures ont abandonné derrière eux quand les Rois Catholiques ont reconquis l'Espagne, ses grands-parents. Déjà, il avait regretté avoir donné son accord pour installer la cathédrale dans la forêt d'arches de la Mosquée de Cordoue. Le ver dans la pomme. Une cathédrale certes, et pas des moindres, mais d'un commun, d'un ordinaire, dans un édifice si extraordinaire. Là encore un cheveu sur la soupe.

    Je l'imagine, dans la nuit, mettre ses pas dans les pas des résidents qui l'ont précédé. Sans doute a-t-il une pensée pour Boabdil, le dernier des Maures, forcé de quitter l'Alhambra, en pleurs, sa mère achevant de l'humilier par son manque de compassion. Il arrive parfois que des mères aiment ainsi. A leur manière. Petit roi pris à la gorge, exilé parmi les exilés, qui subit le malheur du premier homme s'éloignant d'Eden. Quel destin, dans son malheur, quelle grandeur dans l'existence de ce roi jugé médiocre. J'ose croire que Charles Quint éprouve de la peine, lui au moins, lui seul peut-être, pour cet ennemi du fond des âges, que ses ancêtres avaient vaincu. Il aurait préféré, parce que c'est son tempérament, son humeur chevaleresque, que ce paradis fût son tombeau, plutôt qu'un lieu que l'on quitte, aimera-t-il répéter.

    Préférer être inhumé par la beauté d'un tel monde que devoir la quitter.

   Puis le vieux roi, avant d'abdiquer, soupira une dernière fois, en écho au dernier soupir de Boabdil dévalant la colline.




lundi 16 août 2021

Le château de millions d'années

 Sur la terrasse d'Eus, suivi par une dizaine de chats, dans les parfums lourds de la nuit d'été, je me faufilais parmi les bougainvilliers et les figuiers de Barbarie. Il suffisait de se retourner pour l'apercevoir. Les sommets enveloppés dans un épais brouillard. Pudique, j'imagine. Le Canigou.



    Il se dressait en contrebas jusqu'au ciel, ruine grandiose que le temps a recouvert de végétations, pyramide millénaire aux nombreux tombeaux desquels les secrets demeurent impénétrables. Les Egyptiens du Bas-Empire nommaient certains de leurs temples "châteaux de millions d'années." C'est ce que je lis sur l'exergue d'un recueil de poésie de Robert Sabatier, trouvé à Prades, au pied de la montagne. Un signe, donc.

    J'avais pénétré la montagne jusqu'à l'abbaye Saint-Martin du Canigou, et entre les chapiteaux de marbre rose, d'où l'on distingue des figures orientales, des corps dénudés évoquant la danse de Salomé, mais aussi d'hideuses déesses, des créatures étranges aux grands yeux géométriques rappelant les traits de l'art africain, des buffles difformes me projetant dans une Rome antique grotesque, on aperçoit les collines embrumés de la jungle.




    Quand le poète et homme d'Eglise, Jacint Verdaguer découvre l'ermitage, il n'est qu'une ruine dans une forêt dense.

    Il écrira sa grande épopée, Canigo, en catalan, publiée l'année 1886, rêvant de Barcelone et de sa cathédrale gothique. L'autre, celle qui rivalise aujourd'hui avec la montagne n'est pas même commencée.

"Trois de ces pierres te suffiraient, Barcelone, pour le dôme et la façade qu'attend encore comme sa couronne dernière ta belle cathédrale, qui elle-même est la couronne de ton front; et avec toutes les pierres qui gisent amoncelées dans cette immense carrière, on pourrait reconstruire en monolithes toutes les cathédrales du monde, si celles-ci venaient jamais à s'écrouler."


    La nuit est entamée. Mon hôte m'a offert un verre glacé d'hydromel. Le Canigou se distingue encore un peu.

"On peut se lasser d'une telle vue?

-Je ne sais pas, répondit-il. Pour l'instant, ce n'est pas encore arrivé."

    L'idée me rassure.

    Puis la montagne disparaît tout à fait dans le soir. Mais je sais qu'il est là, face à moi, éternel; et sans plus le voir, la conscience qu'il est face à moi me retient dans la nuit.


    J'ignorais encore que le lendemain, à l'aube, il étincellerait, dépouillée de la brume qui le voilait, comme un feu de joie. Un grenat sombre à travers lequel, soudain, un rayon de lumière perce et qui flamboie.


"Aussi, ni la tempête, ni le tourbillon, ni la haine, ni la guerre, rien ne pourra déraciner le Canigou, rien ne pourra mutiler le Pyrénée..."


Photo du Canigou:





mardi 27 juillet 2021

Narbonne lapidaire

 Un immense puzzle. A jamais incomplet. Des blocs de pierre entreposés dans une galerie. Des visages de faunes, figés dans le marbre. Des grappes de raisins, des grenades, des figues. La tête d'un taureau. La silhouette d'un éphèbe. Une cariatide. Des inscriptions obscures.  Tous des vestiges, des souvenirs d'un temps où Narbonne était romaine. Et la machine du mur lapidaire du musée tourne en continu, remplace un bloc par un autre pour mieux le mettre en lumière.



Combien d'années dans l'ombre? Jadis, ces pierres étaient entassées dans une chapelle. On ne savait qu'en faire. On ne sait jamais que faire des ruines. Elles sont encombrantes. Nécessitent de celui qui les observe trop d'imagination. Rappelle au spectateur qui ne se doutait de rien, chanceux, que les plus grandes villes s'abîment, que les grands empires disparaissent.

Il est un temps où Cordoue était la plus grande ville du monde. Au IXe siècle. Plus tôt, Narbonne, si petite ville désormais, était un centre des échanges méditerranéens. Au début de notre ère. Grande actrice de ce qui ressemblait déjà à une sorte de mondialisation. Entre Ostie, Alexandrie, Antioche, Corinthe ou encore Tarragone. Les ruines nous forcent donc à admettre que rien ne dure.

Masques de tragédies grecques. Fleurs trop blanches en marbre. Portraits de patriciens, dont il ne reste que le nom et ce regard impassible. On peine à imaginer les couleurs. Tout a pris la couleur de Carrare.

Au XVIe siècle, François I avait ordonné que les pierres de Narbonne soient exposées un temps aux portes de la ville, pour impressionner le voyageur. Et si déjà il ne restait plus que la Cathédrale Saint-Just, la Basilique Saint-Paul et le Palais des Archevêques, toujours debout aujourd'hui, il ne fallait pas oublier que l'un des plus grands Capitoles du monde antique y trônait jadis, et des temples à Vénus ou Mars, et tant de villas qui n'auront jamais eu la chance d'être sédimentées par quelque Vésuve.


Photo du Mur Lapidaire de Narbon Via:




samedi 26 juin 2021

Rendez-vous manqués

 En avril 1837, Stendhal entreprend son tour de France, et c'est autour du 10 qu'il franchit les portes de Fontainebleau, avec le désir de contempler les fresques de Primatice "qu'on dit fort bien restaurées." Mais le château au bout de la rue Royale est fermé et l'homme ne peut qu'imaginer la galerie François I, à propos de laquelle il a tant lu.

Quarante ans plus tard, ce ne sera qu'avec le soutien du bibliothécaire en chef de Fontainebleau, Octave Feuillet, un ami, que Gustave Flaubert pourra pénétrer dans les couloirs et les salles du château, en vue de l'écriture de son Education Sentimentale.



Stendhal, donc, se contente de découvrir les jardins anglais et le grand parterre, d'où il aperçoit les cheminées dressées vers le ciel. Son avis est pour le moins mitigé. "Le château de Fontainebleau est extrêmement mal situé, dans un fond. Il ressemble à un dictionnaire d'architecture; il y a de tout mais rien n'est touchant."

L'auteur faisait partie pourtant de ces quelques-uns dont j'aurais aimé retrouvé l'éblouissement à la vue des ailes se déployant au cœur de la forêt comme pour s'y faire une place de force. Il ne parle ni de l'étang, ni de la chapelle royale qu'il n'a pas dû remarquer, ni des perspectives de Le Nôtre, ou l'allée de Maintenon, ni de François I, et de sa rivalité avec Charles Quint, que le narrateur de la Recherche du Temps perdu disait être à la lecture de ses livres de chevet.

Stendhal manque Fontainebleau, le plus italien des châteaux pourtant, par son austérité, son histoire, son esprit. Comme il aura manqué Venise, merveille dont il ne dira rien de ses nombreux séjours par-delà les Alpes.

Une esthétique de Fontainebleau, écrit par Stendhal sur le coin d'une table de sa chambre à l'hôtel de la-Ville-de-Lyon, appartient à ces rendez-vous manqués de l'histoire littéraire.



Comme Proust et Joyce qui n'auront rien à se dire lors de leur rencontre au Ritz de Paris. Kubrick et son Napoléon. Michel-Ange ne réalisant jamais ce pont au-dessus de la Corne d'Or. Le Dune de Jodorowsky, le Mysterium de Scriabine à jamais inachevé, le Don Quichotte d'Orson Welles.

Et souvent je pense à ces fusions que j'aurais aimé voir naître en vain: une symphonie napolitaine par Rossini, qu'en sais-je? Un Charles Quint à Yuste par le Titien, un Gargantua comme dernier film de Fellini, une œuvre de Kafka sur l'Education nationale, un Louis XIV agonisant par le Bernin...




lundi 17 mai 2021

Parmi les vagues et les varechs

 Flaubert a un peu moins que mon âge quand il découvre la Bretagne, accompagné de son ami de toujours Maxime Du Camp. Tout juste vingt-cinq ans. Rien accompli que des débuts d'aventures de phrase. Quelques autres auparavant ont déjà entrepris le voyage, cependant. L'inspiration y était. Stendhal y a été un touriste avant l'heure, bien effrayé par l'austérité du granit noir de Saint-Malo. Puis il y a Chateaubriand, bien sûr. Sa tombe, du moins, devant la mer pour éternité.




Mai 1847, donc, les deux compères se rendent, pèlerins, au chevet du grand homme. "En face des remparts, à cent pas de la ville, l'îlot du Grand-Bé se lève au milieu des flots. Là se trouve la  tombe de Chateaubriand; ce point blanc taillé dans le rocher est la place qu'il a destinée à son cadavre"

Ils découvrent l'impermanence des paysages aux pieds de la ville noire, cette immense masse d'eau qui recouvre comme un linceul des rochers énormes qui se révèlent chaque jour quand la mer se retire. Ils écrivent, chacun un chapitre, posent des impressions, des constats, des remarques, mêlent la rêverie à la marche, la plume aux bottes. Bien avant l'Académie Française pour l'un. Bien avant les romans et le procès pour l'autre. Quelques années avant l'Orient, pour les deux.

Il s'agit, à l'heure des primes tentatives dans l'écriture, de rendre hommage à l'un des premiers maîtres. "Nous y allâmes un soir, à marée basse. Le soleil se couchait. L'eau coulait encore sur le sable. Au pied de l'île, les varechs dégouttelants s'épandaient comme des chevelures de femmes antiques le long d'un grand tombeau."


Puis tout en haut, contemplant la petite croix, Flaubert continue à propos de Chateaubriand: "Il dormira là-dessous, la tête tournée vers la mer; dans ce sépulcre bâti sur un écueil, son immortalité sera comme fut sa vie, déserte des autres, et tout entourée d'orages. Les vagues avec les siècles murmureront longtemps autour de ce grand souvenir; dans les tempêtes elles bondiront jusqu'à ses pieds, ou les matins d'été, quand les voiles blanches se déploient et que l'hirondelle arrive d'au-delà des mers, longues et douces, elles lui apporteront la volupté mélancolique des horizons et la caresse des larges brises."


Idée de lecture: Par les champs et les grèves, un voyage en Bretagne, Gustave Flaubert et Maxime Du Camp

Photo de la tombe de Chateaubriand. Île Grand-Bé.




mercredi 14 avril 2021

Heurs et grandeur du Louvre

 1964. Dans Bande à part de Jean-Luc Godard, chef-d'œuvre de la Nouvelle Vague, les trois amis courent dans les galeries. La visite du musée sera l'une des plus rapides du monde: 9 minutes 43. Dans Innocents de Bertolucci, le record tente d'être battu.

Au XIIe siècle, l'édifice est encore l'austère forteresse de Philippe-Auguste, bâtie pour protéger Paris des raids Vikings. Au XIVe siècle, elle devient un palais royal. Puis François I en fera un château Renaissance, un atelier de création, un cabinet de tableaux, le premier des souverains à avoir tourné le regard de l'autre côté des Alpes. Leonardo de Vinci y sera reçu, dans sa hotte déjà les quelques œuvres maîtresses qui attireront les touristes du monde entier.




22 août 1911, la Joconde est volée. On accusera Picasso et Apollinaire. Innocents pourtant.

Il reste aujourd'hui le musée le plus visité du monde, la plus grande collection d'art et d'antiquité.

Les Sabines, Scènes de massacres de Scio, Diane de Versailles, la Victoire de Samothrace, La Mort de la Vierge, le Scribe accroupi, le Code de Hammurabi, Napoléon sur le champ de bataille d'Eylau...

Avril 1820, la Vénus de Milo entre dans les collections après une épopée homérique.

Un siècle plus tard, le Louvre refuse d'exposer le Salvator Mundi, son authenticité ne faisant pas unanimité, très exigeant quant à l'histoire que le musée entretient avec le peintre italien.

Giampetro Campana, marquis italien, rassemble l'une des plus grandes collections d'objets d'art. La collection Campana intègre les collections de ce que l'on appelait encore en 1861 le musée Napoléon III. Puis les malversations et diverses escroqueries de l'aristocrate seront révélées et le condamneront à vingt ans de prison.

29 mars 1989. La Pyramide du Louvre est inaugurée. Son architecture divise.




Le 24 mai 1871,  le musée est la cible des Communards. La bibliothèque impériale prend feu. 80 000 volumes disparaissent dans les flammes.

En 1940, d'innombrables œuvres se dispersent dans tout le pays, afin de les préserver de la spoliation nazie. Le Château de Chambord ou celui de Valençay accueillera des trésors inestimables pendant quelques mois.

1797. Vivant Denon rêve d'un musée pour le monde. Il est aux côtés de Napoléon dans chacune de ses expéditions, chargé d'assurer la conservation d'un patrimoine universel. Le Traité de Campoformio, le 17 octobre, lui permet l'acquisition de merveilles italiennes. Le transport des Noces de Cana par le Véronèse nécessite des moyens et une logistique titanesques.

La fin de l'empire met un terme à ce rêve. Les œuvres pillées doivent être rendues. "Qu'ils les emportent! Mais il leur manque des yeux pour les voir, et la France prouvera toujours, par sa supériorité dans les arts, que ces chefs-d'œuvre étaient mieux ici qu'ailleurs..." déplore-t-il.

Le 8 octobre 1815, il donne sa démission au roi Louis XVIII: "Des circonstances inouïes avaient élevé un monument immense; des circonstances non moins extraordinaires viennent de le renverser. Il avait fallu vaincre l'Europe pour former ce trophée; il a fallu que l'Europe se rassemblât pour le détruire. Le temps répare les maux de la guerre, des nations éparses se recomposent; mais une telle réunion, cette comparaison des efforts de l'esprit humain dans tous les siècles, cette chambre ardent où le talent était sans cesse jugé par le talent, cette lumière enfin qui jaillissait perpétuellement du frottement de tous les mérites vient de s'éteindre, et de s'éteindre sans retour."

C'est sur les ruines de ce rêve, dans le chemin tracé par cette lumière qu'il aura fallu reconstruire.


Idée de lecture: Philippe Sollers, Le Cavalier du Louvre, Vivant Denon (1747-1825), Gallimard, 1995



La Franqui: bout du monde

               Je connaissais un peu ce petit coin de terre battu par les vents, caressé par la mer. Cette immense plage déserte où l’eau s’...