lundi 7 août 2023

Le guet de Lausanne

 De l'autre côté du pont de Bessières, la cathédrale trônait comme une "tiare" au sommet de la ville, disait Victor Hugo.. Du balcon de l'hôtel, j'attendais la nuit d'été.

La ville a conservé l'une des plus vieilles traditions d'Europe. Chaque soir, à 22 heures, le guet monte jusqu'au clocher et crie dans le ciel: "C'est le guet, il a sonné dix, il a sonné dix." Le temps de fumer une cigarette sans doute, de converser avec un ou deux visiteurs, de paresser. Et à 23 heures, il reprend son appel. Toutes les nuits, jusqu'à deux heures du matin. Toutes les nuits, sans interruption, depuis 1405, en témoignent les archives. Peut-être plus loin encore dans les siècles.

Six autres villes européennes ont toujours un guet dans la nuit: Annaberg, Celle, Nördlingen en Allemagne, Ripon en Grande-Bretagne, Cracovie en Pologne et Ystad en Suède. Ailleurs, les machines ont remplacé l'homme.

Il fallait à l'origine annoncer les couvre-feu, ou prévenir les incendies si fréquents quand les villes étaient faites de bois. A Strasbourg, les cloches sonnent aujourd'hui encore à 22 heures 6 précisément en souvenir de ce temps. La Zehnerglock retentissait quand les portes de la ville fermaient, et que l'on enjoignait les Juifs à en sortir prestement jusqu'au lendemain. Nul ne sait pourquoi ces six minutes viennent s'ajouter à l'heure, du moins en l'état actuel de mes recherches.

A Lausanne, nul couvre-feu à annoncer ou incendie à anticiper. La tradition s'est maintenue pour la beauté du geste. J'ai repensé à ce tribunal des eaux de Valence qui règle les litiges liés à l'irrigation dans la région depuis un millénaire, dont la moitié de toute évidence qui n'en a plus connu le moindre. Plusieurs siècles à reproduire un rituel désormais accompli pour lui-même. L'inutilité de ces habitudes les rend sublimes. Un morceau du Moyen-âge tout à coup perce le monde moderne.

J'observais la petite torche au sommet de la cathédrale et me demandais quels rêves étranges devait rêver le guet de Lausanne entre deux appels, dans quelle paresse, dans quelle somnolence devait-il se laisser aller au cœur de la nuit, avec la ville en contre-bas et le lac plus loin. A guetter les incendies qui ne viennent plus comme au milieu du Désert des Tartares. Au-dessus du monde, coupé de tout, dans l'accaparement complet et assidu d'une tâche qui ne vaut plus que pour elle-même.

J'observais la petite torche et me suis surpris à envier, dans l'instant du soir, ce poste séculaire. Une reconversion professionnelle comme une autre.




lundi 24 juillet 2023

L'Ordre de Tolède

 Luis Buñuel découvre Tolède en 1921, en compagnie du philologue Solalinde. Ils vont au théâtre, Don Juan Tenorio, et la nuit au bordel. Le cinéaste exerce alors ses talents de magnétiseur, et hypnotise la fille afin de l'envoyer frapper à la porte de son ami universitaire. Déjà, la ville est, pour l'artiste, un choc. Une expérience intérieure. Qui le poursuivra de longs mois, de longues années. Toute une vie sans doute, si bien qu'il fonde en 1923, le jour de la Saint-Joseph, l'Ordre de Tolède. Il se nomme alors Connétable. Cela va de soi.


Parmi les membres fondateurs, Garcia Lorca, son frère, quelques autres âmes en peine, d'autres poètes égarés, ou clairvoyants, voyants tout du moins. Une femme, précise Buñuel: "très exaltée, élève d'Unamuno, à Salamanque, la bibliothécaire Ernestina Gonzalez.

Les noms des membres sont inscrits. Les caballeros, Alberti, sa femme, Solalinde, justement, le poète français René Crevel, Salvador Dali évidemment, auquel on ajoutera plus tard la mention: "Dégradé", ou encore Hinojosa, et à côté de son nom: "Fusillé." Poète que la Guerre Civile fauchera. Puis viennent les écuyers. Les invités des écuyers. Les invités des invités des écuyers.

Ce projet halluciné, cette plaisanterie qui durera plusieurs décennies, vient d'une vision. Comme toujours. Ivre, Buñuel entre dans le cloître de la cathédrale; et s'entend tout à coup un essaim d'oiseaux qui piaillent, après un silence pour ainsi dire suspendu. Il en reste saisi, tétanisé.

Le principe est simple: il faut aimer Tolède et l'association est un prétexte pour y revenir le plus souvent possible et boire, beaucoup. Quelques menues cotisations pour payer les tournées de vermouth et d'absinthe. Enfin, surtout, se rendre disponible aux visions, aux extases que procure la ville. Se laisser perdre dans les ruelles, rester sur le qui-vive, saisir le vertige d'un instant: le chant des nonnes par-delà les murs des couvents ou les perruches au-dessus du Tage, se recueillir, parfois, chantonner des chants lointains ou déclamer un vers ou deux à la face des murs.

Plonger le poing dans le cœur et l'ouvrir comme on ouvre une huître pour qu'il se remplisse de Tolède…



Mais Franco et sa guerre interrompent ces pèlerinages déments qui reprendront, pour Buñuel, en 1961. Quelques-uns de ces membres durent justifier aux autorités que leur titre nobiliaire n'était au fond qu'un jeu entre aficionados et échappèrent de justesse aux ennuis plus sérieux.

En 1970, le réalisateur espagnol rendra un dernier hommage à la ville en y tournant Tristana, avec Catherine Deneuve, qui parlera français et sera doublée en espagnol par la suite. Presque dix ans que Buñuel n'avait pas tourné chez lui…

Source: Luis Buñuel, Mon dernier soupir, Robert Laffont, 1982



mardi 18 juillet 2023

37, 2 le matin: filmer le bout du monde

 Bien sûr que cela a changé. Depuis tout ce temps, le secret n'a pas pu être gardé, évidemment. Les gens ont afflué. L'été, on y voit des hordes de touristes. Mais la hors-saison donne à ce petit bout de terre des airs de bout du monde. à cette bande de sable le long de la mer des charmes d'arrière-pays. En juillet ou en août, l'arrière-saison, c'est quand le jour point ou que la nuit chute. Les chalets de Gruissan appartiennent à ces territoires des confins. Il y en a encore quelques-uns, peu, tout autour de la Méditerranée. Comme les cabanes des pêcheurs au-delà des salins ou cette chapelle perdue de la Clape à la fin d'un cimetière marin qui se faufile parmi les pins et les cyprès, là où tout raisonne du chant des cigales aux heures chaudes de l'après-midi.


En 1986, quand le réalisateur Jean-Jacques Beineix décide d'adapter cet étrange roman de Philippe Djian, 37,2 le matin, il a cette intuition de transposer les Etats-Unis, ici à Gruissan. Les chalets pour situer les bungalows de quelque motels en plein désert californien ou je ne sais quel cabanon du bayou de Louisiane soumis aux ouragans. Même coup de génie que celui de Léonard Berstein qui déplace la Vérone de Roméo et Juliette dans le Manhattan de la moitié du XXe siècle. On y garde l'essentiel, loin d'être évident en effet. Pour la première partie du roman, il s'agira de saisir l'éloignement du monde, le silence, la solitude que rien, pas même un typhon vient perturber. Rien, sauf peut-être une femme. Comme toujours.

"Elle m'a fait penser à une fleur étrange munie d'antennes translucides et d'un cœur en skaï mauve et je connaissais pas beaucoup de filles qui pouvaient porter une minijupe de cette couleur-là avec autant d'insouciance."

Elle aura le visage de Béatrice Dalle.


Aucun bout du monde n'y résiste.

"Je me demandais comment je m'étais débrouillé pour trouver une fille comme ça mais d'un autre côté je savais que si je m'étais enterré au pôle Nord, je l'aurais rencontrée un jour ou l'autre déambulant sur la banquise avec le vent bleu enroulé autour du cou."

Ils font l'amour, elle l'aide à repeindre les chalets, elle lira ses carnets que personne n'avait jamais lus.

Il rêve parfois: "Par moments, la ville me pesait. Mes plus beaux rêves se déroulaient dans des coins perdus, dans des déserts silencieux et colorés et je pouvais laisser traîner mon regard sur la ligne d'horizon et penser tranquillement à un nouveau roman."


Et Philippe Djian se mesure ici à Bukowski. Parfois à Brautigan dont une phrase sert d'exergue au petit bouquin que j'aurais récupéré justement dans une boîte aux livres, non loin du poste de secours:

"ça m'a laissé songeur, mais pas très longtemps parce que je me suis immédiatement rembarqué pour Babylone."

Qui aurait pu croire qu'une telle phrase existât dans la littérature?

Mais Betty est une tempête. "Elle n'y connaissait rien à l'immobilité." Borderline. Bordélique. Toujours en guerre contre tout. Changement d'humeurs. Les cris. Elle foutra le feu au chalet. "La baraque a fait VVLLLOOOOOOFF!!!" Beineix en fera l'un des plus beaux plans du cinéma français. Et Gabriel Yared une musique inoubliable.


Il m'est arrivé quelquefois de rouler dans ces allées désertes, j'observais les chalets vides, leur austérité. La perspective qu'ils créent jusqu'à la mer d'un côté, jusqu'aux étangs et la Clape de l'autre. On se croit en effet quelque part au Nevada ou dans l'Arkansas. Je n'y connais rien mais je les rêve ainsi. Et ces montagnes sombres au loin me rappellent de vieux westerns. Un décor de cinéma comme finistère pour la Méditerranée. Je lis le nom de certains chalets, au-dessus de leurs pilotis blancs empruntés à Venise, comme certains bateaux sont baptisés. Je me demande comment, moi, j'aurais nommé le mien. La Thébaïde? L'Atlantida, peut-être, pour des raisons qu'un arrière-grand-père maternel comprendrait...

Ce serait mon petit bout du monde.




Ecrit aux pieds des falaises d'Orgon, les Alpilles


vendredi 30 juin 2023

Guide de Barcelone à l'usage des égarés

 Alors que je longeais la Seine, dans quelque Septentrion un peu triste, j'entendis le piaillement tonitruant d'un essaim de perruches durablement installé dans un arbre de l'île Saint-Etienne. Ces perruches m'ont projeté plusieurs centaines de kilomètres plus au Sud. Dans le Grand Midi catalan où ces oiseaux d'un vert profond se partagent avec les chauves-souris le ciel bleu acier d'octobre, se faufilant sous la voûte de l'Arc de Triomf de la Ciutadella.



J'ai souvent hanté Barcelone, dois-je reconnaître. Remonté le fleuve Rambla, couru à la recherche d'un téléphone portable que l'on m'aura dérobé un soir de réveillon. Je fus saisi d'admiration devant les fresques romanes des petites chapelles de l'arrière-pays reconstituées au Musée de la Catalogne. Tournicoté dans le labyrinthe d'Horta. Me suis éternisé au Quimet d'Horta, parmi les petites bouteilles d'alcools et les jambons.

J'y étais très heureux. Tout autant abattu par des chagrins intenses. J'ai accordé mon temps aux artistes de rues, écouté Chan Chan ici, ou Bizet ou Puccini, non loin de la Seu, par cette cantatrice ukrainienne ou ce jeune informaticien marocain. Ceux qui y ont séjourné suffisamment longtemps les connaissent.



Combien d'heures à ravalear? Comprendre: errer dans le Raval, flâner l'air de rien dans la Rue des Voleurs, siroter une absinthe au Marsella, des chupitos à La Rouge un soir de flamenco, tourner à droite puis à gauche, rebrousser chemin, pour saisir les caprices de la ville. Jusqu'à la mer, cette mer bleu nuit que l'on aperçoit du Tibidabo un soir de janvier, cette mer bleu incandescent tout en haut du Parc Güell.



Agrippé par les regards troublants des hétaïres, esquivant les caddies des ferrailleurs, pleins de trésors rouillés, observé par les gargouilles du Born aussi qui indiquaient aux marins et aux voyageurs des temps jadis qu'une maison se trouvait tout près... La rue d'Avignon évidemment où Picasso... La Diagonale, et ses cabarets interlopes, où Genet, mais aussi Bataille bien sûr... On dit que le trottoir ici et là conserve l'empreinte des talons, où les grues ont fait leur cent pas...

J'ai déchiffré les inscriptions talmudiques du Call, les noms sur les murs de la Pepita, dans une autre vie, lu les lignes en fer forgé des balcons et, comme à travers un aquarium, par-delà les vitres d'un taxi, à toute allure dans la nuit, vu défiler l'ondulation des immeubles art nouveau, pour me rendre à Sants, où le désert andalou, l'aridité de la Castille, parfois m'attendaient.

C'est à tout cela, et bien plus encore, que je pensais au bord de la Seine, dans le hurlement des perruches.

Il m'arrive les jours de désœuvrement d'imaginer écrire, enfin, après tout ce temps, un guide de Barcelone à l'usage des égarés, tout rempli d'adresses secrètes, de fulgurances et de souvenirs...




lundi 5 juin 2023

Méditations aux gorges de Franchard

 Je marchais seul dans les bois. Le soleil, cet après-midi-là, était ardent. Seul entre les chaos de grès qui évoquent des créatures médiévales. Rares sont les fois où l'on croise en effet un promeneur. On pose seulement ses pas sur ceux de Senancour. On entend à peine les craquements des branches sous les semelles et le sable gris qui s'enfonce sous la chaussure comme du coton. Cinq ans en arrière, j'étais interrogé lors de la leçon des oraux de l'agrégation sur le fameux passage de l'excursion de Frédéric Moreau et Rosanette dans la forêt de Fontainebleau pour fuir l'agitation parisienne et les révolutions avortées. J'ignorais à l'époque que le destin, c'est-à-dire les mutations de l'Education Nationale, m'y porterait un jour. J'avais pour ouverture, je m'en souviens, une phrase de la correspondance de Flaubert à Georges Sand dans laquelle il exprimait les difficultés d'écriture de ce chapitre par l'envie de se pendre à l'un des arbres de cette maudite forêt.


Sand ne connaissait que trop bien le décor. C'est elle qui avait suggéré des itinéraires au vieux troubadour, comme elle l'appelait, qui lui avait conseillé aussi de découvrir les sables du Cul du chien. Les tropiques dans le bassin parisien. Vingt ans plus tôt, elle s'y était rendue avec Musset, au tout début de leur histoire. Ces moments fragiles et immenses où quelque chose "prend."

"Tu sauras que la femme que j'aime est celles des roches de Franchart" écrit le poète à celle qu'il sent lui échapper, après Venise bien sûr, et les premiers ébranlements de leur couple.

Je me porte à mon tour jusqu'aux éperons rocheux qui surplombent la forêt, et me pose au soleil comme le ferait un lézard. J'ai sous les bras Les Confession d'un enfant du siècle. Musset réécrit cet instant de grâce où des cœurs se sont dénudés. Il le scelle, le grave dans la pierre, comme on écorcherait un tronc d'arbre pour ne pas oublier, pour sublimer en quelque sorte. Ce à quoi sert la littérature.



"Lorsque, par un beau clair de lune, nous traversions lentement la forêt, nous nous sentions pris tous les deux d'une mélancolie profonde. Brigitte me regardait avec pitié; nous allions nous asseoir sur une roche qui dominait une gorge déserte."

Quand Musset découvre ce territoire étrange si près et si loin de Paris, il a vingt-deux ans. On est en 1833. Il est amoureux. Subit les premiers désordres de son esprit. Les hallucinations se font un peu ressentir. Dans moins de dix ans, il aura cessé d'écrire, et l'alcool l'aura tout à fait emporté dans ses limbes. Mais à Fontainebleau, il aime. Il y passe tout l'été, au terme duquel il entreprendra son drame romantique: Lorenzaccio, inspiré par les idées et les premières tentatives de Georges Sand. Il lit avec attention Une Conspiration en 1537, qu'elle a écrit et qu'elle soumet à son avis, étudie, découvre, redécouvre émerveillé cette Renaissance toscane, les Médicis, Raphaël, Michel-Ange, Cellini. Et les étendues de Fontainebleau se confondent aux vallons de Florence. A la fin de l'automne, le texte est terminé.

Alors moi-même sur ces roches au-dessus du vide, je rêvais aussi des crêtes siennoises. Des fresques délavées, des cuivres vert-de-gris, de l'Arno et des incandescences du soleil la nuit tombée entre Pise et Volterra. Une jeune femme, bien sûr, était la cause de ces échappées de l'âme. Je lisais, sous ses recommandations, Léonard et Machiavel de Patrick Boucheron. Et parmi les hêtres, les pins et les châtaigniers, comme Musset au fond, j'imagine, j'apercevais par surimpression quelque chose des grotesques de Vasari ou des brouillons de la Bataille d'Anghieri. 

Je me retirais enfin, après avoir longuement cuit à la lumière, animé par l'espoir de retourner ici, de toute urgence cela va de soi, avec l'inspiratrice de ces digressions toscanes.



lundi 15 mai 2023

Où sont les Greco?

 Dans un récit sur l'Italie, Christain Giudicelli s'amuse de remarquer que les fresques de Giotto sont partout à Padoue. Quand il demande au réceptionniste de l'hôtel où il pourra aller admirer les œuvres du maître, on lui répond le plus naturellement du monde: "Au fond du couloir, à gauche." Tout près donc, dans les couloirs mêmes de l'hôtel, à quelques pas, dans les anciens vestiges de quelque couvent sans doute. Et nul besoin d'entrer dans les musées ou la Cappella degli Scrovegni. 

A Barcelone, j'étais entré au Quatre Gats en demandant naïvement où étaient les Picasso; on m'avait envoyé balader.

Très souvent, en effet, j'ai parcouru l'Europe sur les traces de certains artistes qui m'ouvraient la voie sur ces lieux littéralement habités. Venise et le Tintoret, Rome et le Caravage, les architectures du Palladio à Vicenza, et même les vanités de Juan de Valdés Leal dans la moindre église de Séville jusqu'au fameux hôpital de la Caridad.

A Aix-en-Provence, s'il est vrai que je suis allé à l'Hôtel de Caumont et au musée Granet, c'étaient les œuvres de Cézanne en vrai que je souhaitais voir, non les toiles, mais la montagne elle-même, les routes parcourues, les paysages traversés.

Ainsi, cela faisait des années que je souhaitais retourner à Tolède pour retrouver les extraordinaires tableaux du Greco, et c'est naturellement à l'Office de Tourisme que j'ai demandé en premier lieu: Où sont donc les Greco?


J'ai ainsi longuement erré dans les rues escarpées. La Cathédrale, la maison du peintre, le Museo Santa Cruz. Ici et là quelques synagogues sur mon chemin. Mais seul le souvenir du Greco animait mes pas.

Me revint en souvenir ma découverte émerveillée de l'Enterrement du Comte d'Orgaz dans la petite église Santo Tomé, que j'avais déjà découverte lors d'un voyage scolaire douze ans en arrière. Je crois me rappeler que je m'étais éclipsé de mon groupe, par quelles circonstances, je n'en ai aucun souvenir, et j'était entré seul dans cette chapelle, pour admirer ce qui demeure l'un des plus beaux tableaux du monde. Une émotion indicible m'avait alors saisi. Je n'avais que seize ans. C'était hier. Je connus dans ce coin du monde les premières émotions fortes de l'existence que le contexte ici ne me permet pas de plus développer. Mais, je crois que quelques lointains poèmes de jeunesse pourraient en témoigner.



La plupart du temps, un artiste entre dans nos vies, son œuvre du moins, de manière insidieuse, sans que l'on sache délimiter le début des choses, le moment où "ça prend", comme aurait dit Roland Barthes. J'ignore par exemple à quel moment le Caravage est entré dans mon existence, j'ignore à quel moment j'ai compris enfin que Picasso était le plus grand artiste du vingtième siècle, je suis incapable de dater mon choc en découvrant les œuvres de Michel-Ange, ni mon extase devant la force extraordinaire de Rubens, dont La Chasse au tigre fut l'une de mes émotions les plus fortes quand j'apprenais alors à peine à lire, incapable de dater non plus mon ébahissement devant Van Gogh ou Courbet, ou Monet... Non, toutes ces œuvres, je les aime depuis toujours, ou bien, quand leur impression sur moi fut tardive, semblaient exister depuis toujours, comme si je n'avais jamais eu à les découvrir. Or, Le Greco, je peux dater la collision entre ses couleurs, ses silences, ses regards et ma petite existence. A cet égard, il est déjà une exception. Seul le Rosso m'évoque une date précise qui correspond à ma découverte, contrainte, de Fontainebleau, mais c'est une autre histoire...



Lors de ce même voyage scolaire, par un heureux hasard que je n'explique toujours pas, j'avais pu, lors de notre visite du Prado, m'échapper du groupe, et ignore même si j'en avais tout à fait l'autorisation, déterminé à découvrir les Obras negras, légèrement ennuyé par les portraits royaux de Goya, dont je reconnais aujourd'hui la dimension caricaturale et qui m'amusent beaucoup plus désormais que le second degré m'y apparaît évident. Dans cette découverte au pas de course du musée, je fut attiré par ces longues toiles étranges, soudain saisi, puis happé, transi presque par ces visions qui s'élançaient vers le haut comme des cyprès en Méditerranée, tout en gris et en bleu, dans un étrange allongement des corps qui les rapprochait du vacillement de la flamme. D'une flamme anochada, comme aurait dit Gongora, sans équivalent convenable en français. Une flamme anuitée, enténébrée. Je me souviens de ce choc incomparable. C'était il y a douze ans. C'était hier..

Quand on me demande pourquoi j'aime Le Greco, je ne sais trop quoi répondre. Mais je repense au printemps de mes seize ans.




lundi 24 avril 2023

Les pampilles de Séville

 Un an déjà. Seul dans Séville pour la Feria. La moiteur qui appesantit les choses. Des mélodies de guitares au loin. Et les clameurs matins et soirs qui viennent des arènes.


J'errais dans les ruelles de Santa Cruz, avec en tête des airs bohémiens, saisi par l'intuition que de la moindre venelle pouvait sortir une carmencita, fleur dans les cheveux d'ébènes, avec "des reflets bleus comme l'aile d'un corbeau, longs et luisants", écrit Prosper Mérimée.



Les oranges trop mûres sont écrasées au sol et répandent des parfums d'Orient, on entend parfois le hennissement des chevaux aux larges franges et pampilles. On se prépare pour la Feria, on s'embrasse, les hommes en costume noir, les femmes enveloppées de mantilles, la robe à pois bien serrée à leurs hanches. Parfois des talons claquent sur un parquet, des mains s'entrechoquent. On verse ici et là des tintos de verano, Xérès, quelques vieillards sont encore au vermouth.



On se presse, Roca Rey affronte les taureaux en fin d'après-midi. déjà aperçu à Arles, Nîmes, Pampelune. le ciel noircit, l'orage germe au-dessus de l'arène. Le déluge s'abat sur Séville au moment de la faena. Corrida dantesque qui m'a rappelé ces pages de Dieu ne finit pas de Michon, sur Goya:

"Sous la confusion d'un ciel pluvieux du mois de mars de sa vingtième année, il se contenta d'observer ce petit gâchis si juste, si conforme à la Création bâclée: il pleut ce jour-là sur Fuentodos sur le poil noir fumant, les naseaux mous; les pattes incommodes ploient, la boue jaillit; quelque chose souffre, c'est peut-être aussi bien le ciel en sa pluie que la bête et son matador, qui de tout l'avant-bras essuie les sourcils pour y voir clair et estoquer; pas de soleil surgi pour la mise à mort, pas de rafales accrues, seulement quelque chose qui coule un peu comme dans une toile mal peinte qu'on sabote à plaisir. Et autour de ce monceau de viande noire ruinée, sabotée  à plaisir, lourds et flous, les joues bleus, conçus à la va-vite dans des copulations de grange, des paysans aragonais poussent dans la pluie des jurons ternes et ravis, dansent une gigue d'avant le déluge, tout gris sauf sur l'épaule de l'un de cet écarlate, la muleta qui déteint. On ne torée pas sous la pluie, Madame?"


Ben voyons, le toreo a retiré ses chaussons pour mieux adhérer au sable trempé et a combattu sous la clameur de la foule devenue noire par les faisceaux de parapluies.

samedi 22 avril 2023

Les Choses de la vie: souvenirs en archipel

 1970, Claude Sautet n'a pas tourné depuis des années, il épluche les scénarios, rien ne convient. On lui propose l'adaptation du roman de Paul Guimard, il hésite, réfléchit, réécrit, puis cède. Ce seront les Choses de la vie, avec Michel Piccoli, éternel, et Romy Schneider, jamais aussi belle, sauf peut-être dans La Piscine. Il y trouve l'occasion d'égaler Alberto Moravia ou le cinéma d'Antonioni. L'image vibrante, comme elle vibrait dans le cinéma français des années 70.


L'accident de voiture, sur une route de région parisienne, disséminé tout au long du film, et qui génère l'écheveau de souvenirs de Pierre. Qui les éparpille, les éclate en constellations. L'automobile vrille, tourne sur elle-même, finit par s'écraser contre un arbre et s'élance dans le fossé. Filmée sous toutes les coutures, l'anatomie d'un instant. Monet devant la cathédrale de Rouen. Ressassements. Ruminations. Répétition. A l'image du mourant qui répète sa vie dans une demi-conscience, la réinvente. La voiture qui valdingue. Non-stop pendant deux semaines. Et les ruminations du personnage, en voix off, les rêveries, les hésitations. Doit-il quitter Hélène? On est dans la Modification de Butor. L'interminable atermoiement d'un homme qui doute, dans l'impasse. Immobile, à 140 km/h. La crise où les chemins se séparent.

Dans les instants qui ressurgissent, les éclats d'existence, les choses de la vie en somme, ici et là, parfois, la fulgurance de ces morceaux qui rappellent ce que c'est que de vivre. Des scènes tournées à La Rochelle et à l'île de Ré. Dans la splendeur du soleil. On peut imaginer Simenon, du moins je me plais à le croire, s'absentant quelques heures du Café de la Paix, pour rendre visite aux acteurs. En retrait. Puis y retourner et se remettre à écrire. Deux cents romans et autant de nouvelles ne s'écrivent pas tout seuls.



J'ai connu ces routes sauvages qui m'ont rappelé les étangs du Languedoc, ce vent gorgé de sels et de confins, cette porte extraordinaire qui s'ouvre sur l'océan, sur le vide, l'ailleurs. Une poignée de jours, des  morceaux de vie, dont seul le temps jugera la valeur dans l'équilibre des autres jours. Cette lumière incandescente, même au printemps. Je n'ose imaginer alors ce qu'elle doit être en été.



Pierre passe de l'autre côté de la vie. Subrepticement. Sans s'en rendre compte. Cela rappelle la Brève journée du vendredi, nouvelle de Bachevis Singer. Un franchissement certes, mais sans douane, sans péage, sans acclamations. Il se souvient. Du bateau, au large des archipels. De la couleur de l'eau. Mais rien à faire, il ne parvient pas à remonter du bateau. Du moins le voilier est déjà trop loin. Pas moyen d'essayer en vérité. Il plonge, à pic. Et encore, le réalisateur tournant la scène jusqu'à épuisement. Trente fois. Piccoli sous l'eau, puis reprenant son souffle. Un peu plus qu'il y passait. Trente fois. Kechiche agit de la même manière; on recommence, on recommence, on sature l'image de toutes ses possibilités. On atteint l'autre côté de l'art, là où la vie s'y mêle, dans le dénuement des forces. Quelque chose alors advient, au-delà des échecs, des tentatives et des recommencements.

Les Choses de la vie, œuvre sur les vicissitudes de la classe bourgeoise, sur les intermittences du coeur, certes. Sur le ressassement comme beaux-arts, sans doute. Et l'éclosion de l'existence, quelque part, une fois évidée de tout son superflu.




jeudi 23 mars 2023

Burdeos lluviosa

 L'Espagne est un pays que l'on quitte... 39, les réfugiés jusqu'en France, les Pyrénées, les longs cortèges inquiets... 36 déjà, les intellectuels, les écrivains, les poètes qui meurent à la frontière... Port-Bou... Collioure bien sûr... Les grands bouleversements du vingtième siècle... Ceux du siècle précédent... Après les guerres d'Espagne de Napoléon évidemment. C'est Bordeaux à cette époque-là... 401 familles expatriées, selon les archives... Les atrocités en souvenirs... Pensons aux gravures de Goya, celles de Saragosse. Les désastres de la guerre, les caprices... quelque chose de médiéval, Jérôme Bosch, Brueghel, grotesque, monstrueux... Des danses macabres... Toutes exposées au Prado, justement, pas loin du tout des Obras negras.... L'œuvre d'un sourd, d'un voyant, il n'y en pas tant, Beethoven, Rimbaud, Baudelaire, et les hommes tourmentés de la Renaissance, on les connaît, pas le temps de les nommer...


Goya justement fuit son pays, dégoûté par la politique, par les mœurs, le temps, le monde... Il arrive à Bordeaux en 1824... De plus en plus enfermé dans sa surdité, il peint, continue de graver, dessine, brûle aussi, parfois... Une œuvre à quatre mains, avec sa fille sans doute, d'une douceur impossible à exprimer... La Laitière de Bordeaux... Lumineuse. Il y a du Picasso, autre exilé, dans ses débuts, dans sa période rose, les années 10, peut-être aussi les années 50, le séjour à Perpignan, dans le regard, le portrait de profil... Madame Lanzerme, déjà...



Il y aura des lithographies, des études, une extraordinaire scènes tauromachique dans les arènes de Bordeaux, des esquisses consacrées aux aliénés... Des visions dans le silence qu'il subit...

Puis des mystères. La dépouille du peintre est exhumée, on constate que la tête manque... Le corps rapatrié en Espagne...



La ville est grise et nimbée d'une bruine épaisse. Nous tombons sur une petite place où la statue de l'artiste se dresse... Dans ce brouillard d'eau, où le fleuve imprègne la moindre rue, drainant avec lui la masse immense de l'océan pas loin... Venise, peut-être, Londres sans doute dans cette humidité poisseuse...

Pierre Veilletet en parle: "Il reste peu d'endroits sous nos latitudes où l'eau, la pierre et le ciel tiennent aussi justement leur partition... C'est de l'eau de Garonne, grasse, un peu espagnole, tirant sur le jaune..." L'eau est partout, suintante, débordante... Il continue ainsi: "J'entrevois des fragments de fleuve comme des morceaux de réglisse entre les hangars. Les nuits d'été font lever des odeurs de vase. Je peux dire que je dors dans le lit de la Garonne. On se parle peu, on cherche le sommeil dans les mêmes roulis, on partage le songe anxieux des marées. On se raconte nos belles sirènes d'autrefois." (Bords d'eaux)


Puis Sollers, le plus juste, le plus vif, hélas, ou pas :

"Je regarde la ville allongée... Silence. Brume. Port de lune... Croissant argenté dans l'eau... Garonne miroitante blanche... Air d'ailleurs. D'où, au fait? Voiliers vers Londres, Amsterdam, Anvers, cales bourrées de claret... Arrivées de Montevideo ou Valparaiso..." (Portrait du Joueur)




lundi 13 mars 2023

Lyon en ces temps-là...

 En ces temps-là, j'avais l'esprit plein de rêves. J'en étais aux débuts de l'existence, et je me contentais de traverser le pont de Guillotière pour être heureux. Jusqu'à l'Hôtel-Dieu, que j'ai connu sombre et sale, creusé, éviscéré, qui n'avait pas encore révélé ses cloîtres et ses dérobées qui rappellent désormais le souvenir d'un Rabelais médecin.


En ces temps-là, j'avais l'esprit plein de livres. J'accumulais les débuts de romans que je ne finissais pas, bien sûr; j'écumais les librairies et les cafés augustes à l'aube, attendant le jour, guettant l'inspiration et cherchant les fantômes, rue Mercière, de Sébastien Gryphe, imprimeur et prince des libraires, ou d'Etienne Dolet que l'obscurantisme d'alors éteindra tout à fait dans l'éclat du bûcher en août 1546.


 En ces temps-là, époque lointaine, j'avais la tête pleine de ce Lyon oublié, celui de 1540, qu'en sais-je?, des humanistes et des commerçants. Je disparaissais dans les traboules sans fin, soulevais quelques  voiles secrets à chaque fois que j'entrais dans une cour intérieure. Si souvent je me suis cru dans le Trastevere au pied de la Tour Rose.


En ces temps-là, époque révolue, j'avais la tête pleine de ces amours enfantines, à attendre, quoi donc d'ailleurs? Patienter et errer, à me languir comme on se languit dans les œuvres de Louise Labé, suspendu parfois à la confluence du Rhône et de la Saône, avec en mémoire sans doute des vers de Maurice Scène, dédiée à son indéchiffrable Délie:

"Plutôt seront Rhône et Saône déjoints

Que d'avec toi mon cœur se désassemble;

Plutôt seront l'un et l'autre Monts joints,

Q'avecques nous aucun discor s'assemble..."


Et pourtant, dois-je l'avouer, la vie sépare les êtres bien avant que les collines de Fourvière et de la Croix-Rousse ne se joignent...



En ces temps-là, Lyon... Lyon en 1540...

Mon père, de nos jours, s'y rend parfois et me téléphone: "J'ai l'impression que tu as laissé quelque chose de toi dans ces rues..." Pense-t-il si bien dire... "Et que tu vas apparaître au détour d'une impasse..." Si seulement...

C'est qu'à force de solitude, j'imagine que l'on finit par y perdre un morceau d'âme.


En ces temps-là, Lyon...



lundi 27 février 2023

Fulgurances vésuviennes

 En contrebas du Vésuve, tout un petit monde s'est toujours agité, les vies se sont faites et défaites, dans l'impassibilité du volcan.

En 73 avant Jésus-Christ, les soldats de Spartacus descendent en rappel les flancs escarpées de la montagne pour prendre de revers les 3000 miliciens du prêteur romain Caius Claudius Glaber.

2 août 1921, le plus grand ténor de l'opéra italien, Caruso s'éteint des complications de sa pleurésie, dans sa chambre de l'hôtel Vesuvio, en face du Castel dell'Ovo. 


Hiver 1631, le volcan entre en éruption, on compte plus de 4000 morts, bien plus mortelle que celle de Pompéi et Herculanum en 79 après Jésus-Christ.

Vingt-cinq ans plus tard, la Grande Peste décime la moitié de la population napolitaine, soit 250 000 personnes.

Dans cette proximité avec la mort, le baroque trouve son point d'orgue.

Le Cavalier Marin, poète maniériste adoré par la Cour de Marie de Médicis, introduit le jeune Poussin auprès du Cardinal Francesco Barberini, avant de quitter Rome pour Naples où il s'éteint le 25 mars 1625. Les membres des Académies des Oziosi et des Infuriati viennent se recueillir.

Le 19 mai 1815, Joaquim Murat est contraint de quitter Naples, ses rêves de grandeur s'écroulent.




Septembre 1652, Ribera, surnommé lo Spagnoletto, du fait de sa petite taille, s'éteint dans sa villa du Pausilippe. Lors de l'insurrection de Masaniello, en 1647, Don Juan d'Autriche, le fis bâtard de Philippe IV, chargé de mater la révolte, enlève l'une des filles du peintre. L'enfant de cette union maudite restera cloîtrée dans un couvent de Madrid. 

A l'arrivée des troupes de Don Juan d'Autriche justement, la Compagnie de la mort, milice rebelle à laquelle appartient le peintre Salvator Rosa, est contrainte de se disperser.

26 octobre 1685, Scarlatti naît dans cette même ville, fortement influencé par l'école napolitaine et les prouesses du Padre Soler; en sortiront 550 sonates.


Et le Vésuve, toujours silencieux, veille.

La Franqui: bout du monde

               Je connaissais un peu ce petit coin de terre battu par les vents, caressé par la mer. Cette immense plage déserte où l’eau s’...