samedi 11 avril 2020

Le cathare confiné

Touché par une balle allemande le 22 mai 1918, Joë Bousquet ne se relèvera jamais de sa blessure. Colonne vertébrale atteinte, il restera alité plus d'une trentaine d'années, dans une petite chambre, aux volets continuellement clos, au cœur de Carcassonne. En pays cathare.


Au milieu des livres, dans les fumées d'opium pour alléger la douleur, parmi les parfums laissés par le passage des nombreuses femmes qui viennent lui rendre visite.

Bousquet est charmant, intelligent, raffiné; elles le savent. Lui, qui voyageait jadis, homme pressé, qui se plaisait aux jeux de la séduction dans les rues de Béziers ou de Narbonne où il est né, doit se faire aux exigences de la lenteur. Prisonnier de son corps.

Il écrit. La vie intérieur en ébullition.
Les ouvrages recouvrent son lit. Il ne cesse de créer. Des poèmes, des essais, des romans ésotériques.


Par là, il cherche à naturaliser sa blessure, comme il le répète. L'accepter. Admettre qu'elle fait partie de son corps, mieux: qu'elle le supplante tout entier.

Dans le microcosme de sa bibliothèque, de ce boudoir, de ce tombeau, il se constituera une compagnie de spectres. A la manière de Sade dans sa cellule, il donne corps aux fantasmes dans le souvenir voluptueux de celles qu'il n'aura jamais connues, que seul le désir liait, d'autant plus fort qu'il était un désir pur.

En 39, il fera publier son oeuvre la plus hallucinante, Le Cahier noir, longue litanie sexuelle où il ressasse en boucle un même instant. Une sodomie où la femme étreinte se métamorphose toujours, au gré des réminiscences. Elles se nomment Isel, Hortie, Blanche-par-Amour, Houx-Rainette, Abeille d'Hiver...

Lors de la défaite française, sa chambre, Divan tout oriental, deviendra le Quartier Général de tous les intellectuels fuyant le régime de Vichy. On y croisait alors Eluard, Aragon, Gide, Valéry, Paulhan, Dubuffet, Triolet.

Autour de ce corps infirme et immobile, enfoui sous les livres, plongé dans l'ombre, s'organise alors, jusqu'à sa mort en 1950 une résistance: tout un petit monde où l'esprit semble, malgré les défaites du corps, à jamais vainqueur.

Photo de la chambre de Joë Bousquet, Maison des mémoires, Centre Joë Bousquet, Carcassonne:



vendredi 3 avril 2020

San Firmin à Babylone

Les chants résonnent dans toute la vallée. Les cris. Les rires. A chaque instant la bière coule à flots. La sueur. La salive quand deux bouches s'embrassent. Ce n'est pas la Navarre. C'est Sodome. C'est Gomorrhe. C'est Babylone. On s'y épuise d'ivresse.


A vingt-trois ans, Hemingway découvre Pampelune. Et ses fêtes dionysiaques. Ses hécatombes antiques du taureau que les Espagnols vénèrent. Dieu que l'on sacrifie.

Il y trouvera l'inspiration pour son premier roman, Le Soleil se lève aussi.
Il y reviendra une dizaine de fois. Dans ce carnaval de rouge et de blanc. Il y verra son âme absorbée par ses fêtes sans lendemain, qui durent une semaine tout entière.

L'éphémère se fait éternité.

On ne dort jamais vraiment, on s'écroule saouls et harassés, dans le vacarme, et la rumeur continue qui réveille une heure après s'être assoupis.
On se réveille, on se demande où l'on est, et quand on le comprend, on se demande si la ville tient encore debout, tant la terre tremble sous les danses de la foule.

Des années après, sur les pas du torero Ordonez, Hemingway reviendra sur son expérience des San Firmin:

"Pampelune n'est pas un endroit où emmener sa femme, écrira-t-il. Les chances sont très fortes qu'elle y soit malade, meurtrie ou blessée ou au moins bousculée ou aspergée de vin, ou alors qu'on la perde; et peut-être les trois."


"Certes si elle parle espagnol et sait donc quand on la plaisante sans l'insulter, si elle peut boire du vin toute la journée et toute la nuit et danser avec n'importe quel groupe d'inconnus qui l'invite, si ça ne la dérange pas qu'on l'éclabousse de diverses choses renversées, si elle adore le bruit et la musique continuels et aime les feux d'artifice, particulièrement ceux qui tombent près d'elle ou brûlent ses vêtements, si elle pense qu'il est d'une saine logique de chercher à voir où l'on peut s'approcher d'être tué par des taureaux gratuitement et pour s'amuser, si elle ne prend pas froid sous la pluie et jouit de la poussière, aime le désordre et les repas irréguliers et n'a jamais besoin de dormir et demeure pourtant pimpante et fraîche sans eau courante, alors amenez-là. Vous la perdrez probablement au profit d'un autre qui vaudra mieux que vous."


"Pampelune fut rude comme toujours, débordant de touristes et d'originaux, mais autour d'un noyau de tout ce qu'il y a de mieux en Navarre. Une semaine durant nous dormîmes en moyenne un peu plus de trois heures par nuit au son des tambours de guerre de Navarre, des fifres jouant les vieux airs et des danseurs bondissant et tourbillonnant. J'ai décrit Pampelune une bonne fois pour toutes, conclut-il."

Idées de lecture: 
-Hemingway, Le Soleil se lève aussi
-Hemingway, L'Eté dangereux

Photo de Pampelune:



dimanche 22 mars 2020

Sur les pas du Condottiere

En 1932, paraît l'un des derniers grands textes relatant un voyage d'Italie, que les artistes de la fin de la Renaissance avait démocratisé: Le Voyage du Condottiere d'André Suarès, livre d'histoire, essai métaphysique, journal, ouvrage mosaïque dans lequel chaque ville trouve un visage, une démarche, un sourire, une grimace parfois.

Une ville retient particulièrement son attention, une ville faite femme, comme il l'écrira, à laquelle il écrit lettre sur lettre, enflammées, passionnées. Il erre dans ces ruelles qui toutes conduisent au cœur du monde, le Campo, dans la droite ligne de l'alignement des astres, le point critique, la crête où tout s'équilibre, le secret des secrets, si la ville est féminine dans sa chair, comme il le dit:

"C'est la conque d'Aphrodite ou le bénitier de Marie: elle est rose sous la lune, et partagée en longs pétales de marbre. Immense et déserte à cette heure, elle est tout à moi comme au silence. Son ovale exquis, à la suave pente, est le sexe brûlant et clos de l'adorable ville. Voilà bien le Campo, la plus belle des places en Italie, toute bordée de palais rouges: et le plus vaste, le plus hardi de tous, qui en occupe tout un côté, est le palais de la République. Le doux ventre de la place s'incline avec langueur vers le palais illustre. Et lancé au fond du ciel, cherchant la lune, la plus ravissante et la plus haute des tours se dresse d'un seul jet, si robuste et si fin, si fort et si léger qu'il est  l'essor d'un seul lys rose à la corolle de neige, le beffroi de Sienne, un lys qui serait une flèche."



"Enfin, je vous ai vue, ma fiancée toute vierge et toute passion. Enfin je vous ai trouvée, ô ville tant cherchée, et vous m'avez accueilli, comme si vous m'eussiez attendu, comme si vous m'aviez souhaité. Un soir de printemps, le dernier entre mai l’œillet et juin la rose, à la fin d'une journée ardente, je suis entré dans la ville rouge, qui se retranche et se dresse sur un socle de terre chaude, pétrie dans le sang et veinée d'or. Le désert m'a porté jusqu'à vous, oasis. Avant de passer le seuil de Sienne, qu'on vienne du sud ou du nord, on chemine dans une vallée lunaire; les longs cierges noirs des cyprès veillent éteints sur les cendres, les uns en files de deuil, les autres en cercle, formant un concile pensif; et les sables gris ondulent sous le ciel comme des dos d'éléphants qui marchent sous terre, ne laissant affleurer que leur échine."

Photo de Sienne:

samedi 21 mars 2020

Un poème de néant

A la mort de Julien de Médicis, puis quelques années plus tard celle de son neveu Laurent II de Médicis, le cardinal Jules de Médicis, futur pape Clément VII, et le pape lui-même, Léon X, chargent Michel-Ange de bâtir un tombeau à la gloire de cette illustre famille florentine. L'artiste multiplie les projets, n'achèvent rien, il travaille encore, à Rome, le mausolée de Jules II, qui lui avait confié les fresques de la chapelle Sxitine.

De 1520 à 1534, il exécute la commande illustre. C'est en personne qu'il choisit ses blocs de marbre à Carrare, il dessine, repense, fait apparaître dans le roc la forme nécessaire, celle qui ne pouvait que surgir du marbre. Et pourtant, lentement, il s'éloigne de la simple célébration de la puissance des Grands, cette puissance aussi grande qu'éphémère. Lentement, ce n'est plus un autel à la gloire des Médicis qu'il crée, mais une sorte de sablier qui rappelle au mortel une ou deux vérités.
Jamais il n'aura su être un artiste de commande, jamais un contrat n'aura su calmer l'orage qu'il pouvait être.

Romain Rolland, prix Nobel de littérature oublié, écrit en 1905 dans un texte qu'il lui consacre que Michel-Ange "ne sculpta point les Médicis. Il sculpta sa douleur et sa rage."

S'il se plie à contre-cœur aux exigences de ses souverains, il parvient à s'émanciper dans l'austérité de la pierre à la rigueur de leurs volontés.

Romain Rolland parle alors d'un poème de néant:
"Qui pense seulement aux Médicis? C'est une tragédie de l'âme solitaire et désolée. De nouveau, souffle le grand vent aride et brûlant de la Sixtine, et des formes farouches se lèvent dan l'ombre. Mais tout est, ici, plus morne. Il règne sur toute l'oeuvre un silence funèbre. Ce n'est plus l'attente tragique du Fils de l'Homme. C'est le néant qui pèse sur ces géants qui gémissent et qui grondent, et sur les deux héros solitaires qui songent. L'imperfection superbe de certains de ces colosses, dont le sculpteur n'a fait que déchirer de son ciseau le voile de marbre qui les recouvre, ajoute encore à l'impression d'effroi mystérieux. Il semble que ces divinités antiques, à demi dégagées du chaos, s'épuisent en vains efforts contre la force de destruction qui les aspire."

L'aurore et le crépuscule se font face, dans la langueur grise du marbre de Carrare, que l'artiste une fois encore ne terminera pas, offrant au temps la suspension de l'éternité.

Photo du Tombeau de Julien, duc de Nemours, dans la chapelle des Médicis, Sagrestia Nuova, Florence:


mardi 3 mars 2020

Les cendres de Visconti

C'est sur cette île, ce roc, si loin de Naples en hiver, de son tumulte, de sa fureur, toute recroquevillée dans sa langueur, à Ischia que Visconti a vécu ses derniers jours. Il n'aura pu terminer son cycle inspiré de la tétralogie wagnérienne, après les Damnés, Mort à Venise et le Crépuscule des Dieux. Parfois, je l'imagine crapahuter dans les dédales du Château Aragonais, cigarette entre les lèvres, éternels sourcils ébouriffés, le regard vif, réfléchir au bord de l'eau à ce qu'aurait pu être cette dernière oeuvre sublime qui aura presque existé. En 2003, sur cette terre, on déposera ses cendres, comme l'exigeait son testament...




Cette même terre de volcan sur laquelle Lamartine débarque en 1820, jeune marié, qui se souvient alors d'un premier amour, rencontré à Procida, dans la splendeur des amours enfantines. Il écrira à sa manière son testament: Graziella.
Et au large du Vésuve, face au Pausilippe "qui calme les chagrins", deux spectres de femme lui occuperont sans doute l'esprit. Je reformais alors dans le mien ces quelques derniers vers écrits sur l'île d'Ischia:

"Et nous, aux doux penchants de ces verts Elysées,
Sur ces bords où l'amour eût caché son Eden,
Au murmure plaintif des vagues apaisées,
Aux rayons endormis de l'astre élysien,

Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde,
Sur ces rives que l’œil se plaît à parcourir,
Nous avons respiré cet air d'un autre monde,
Lyse!, ...Et cependant on dit qu'il faut mourir!"

Photo d'Ischia:


mercredi 19 février 2020

Le petit peuple de Naples

Les Napolitains ne se définissent que par ce qu'ils sont. Ils sont sans définition, sans concept. Donc sans a priori. Tout pleins de paradoxes, de complexités, de plis et de replis, d'ombre et de lumière, comme les flancs de leur montagne. Tout en complications.
Laborieux et jouisseurs. Ils semblent, tous, poireauter sur le pas de leurs portes, mais nul autre ne se montre si acharné dans le travail. Goethe, déjà, le remarquait.


Peuple d'apparences, il suffit de rôder aux alentours de la Galleria Umberto I ou du San Carlo pour s'en rendre compte, et pourtant foule nue, dénudée. Peuple de vérité. Qui crie ses secrets. Chuchote tantôt ses évidences. Les hommes y sont d'une élégance folle, les femmes fières, de leur peau d'ambre et de leurs yeux noirs. Et même quand elles se montrent plus vulgaires que leurs consœurs milanaises ou florentines, leur vulgarité est mille fois plus distinguée que le raffinement des belles du Nord.


Le petit peuple de Naples habite une ville de contradictions. La lumière près de ses rivages vésuviens, au petit matin, est telle qu'elle aveugle tout, et rien ne s'y laisse voir. Un incendie fait d'ombre...

Naples vous épuise, vous essore, vous perce et vous purge. On y ressort vide, et pourtant rempli, tout gorgé, l'âme gonflée. Car Naples vous sature les sens, de bruits, de saveurs, de parfums, d'incandescences. Quelle mystère par conséquent qu'elle nous semble cependant à jamais inaccessible! Pudique impudique. Ou plutôt en elle quelque chose sourd, gargouille, enfoui, très profond. Parfois ça gronde. Hypogée, souterrain. Magma.


Naples est à l'image de ces putains d'antan. Puttana vera, comme dans cet instantané de Luciano de Crescenzo:


Elle affiche tout, montre ses courbes, ses mamelles, son sexe, ses tremblements sulfureux, mais sa vérité intime, de trop d'intensité sans doute, est à jamais enterrée. A la différence des autres, des bourgeoises, des "dames" du monde qui ne montrent rien ou croient ne rien montrer, mais restent vulgaires dans l'âme.
Naples n'est pas du monde. Elle est demie-mondaine. Interlope. Elle tisse un lien entre l'au-delà et l'ici-bas. Aucune autre terre n'attise autant la mort pour électriser la vie, sauf peut-être des villes comme Oaxaca, telle que je l'imagine: purgatoire terrible où la pensée chrétienne s'est enrichie de paganisme.


Autour du Vésuve, les esprits s'échauffent, les agacements se font nombreux, les colères éclatent dans l'ombre de Poséidon, les lubricités jaillissent, les mélancolies s'aiguisent. Tout est plus brûlant. Il suffit de contempler le volcan. Trépidante, chaotique. Mais s'agit-il de bifurquer de Chaia jusqu'au Lungomare ou de se perdre dans une île un soir chaud d'hiver pour tout d'un coup sentir la langueur de l'air et le temps délicat se laisser mourir avec le jour en silence, pour enfin nuancer ses idées reçues sur les tempêtes napolitaines. A l'image de la mer qu'elle côtoie. Lisse, calme, lasse. Mais combien de morts, de naufrages et de désastres au large?


Naples te caresse puis t'écrase, te secoue et t'embrasse. On y est comme dans l'orage, dans le lointain de Capri ou d'Ischia à la frontière des mythes antiques. Cité moderne, médiévale, païenne, ancestrale, intemporelle. C'est la ville des premiers hommes. Des derniers hommes. Peuple d'une bonté sans égale. Aux sourires rares pourtant. Précieux donc, infiniment précieux. Leur caractère épouse les reliefs de leur ville. Ce petit peuple de Naples à l'humanité immense, qui concentre l'humanité tout entière... Grand peuple de Naples...


Idées de lecture: 
-Luciano de Crescenzo, Ainsi parlait Bellavista
-Jean-Noël Schifano, Désir d'Italie

Photo de Luciano de Crescenzo, Bellavista Napoli:



jeudi 13 février 2020

Perpignan, atelier de lumière

C'est en peintre consacré, vieillissant pourtant, que Picasso est invité à Perpignan, rue de l'Ange, chez monsieur et madame Jacques et Paule de Lanzerme. Il y effectuera plusieurs séjours entre l'année 1953 et 1955. C'est un peintre acclamé qui est accueilli dans la demeure, mais tout entier tiraillé par les affres d'une famille, la sienne, qu'il n'aura jamais su concilier avec son génie. Il fait d'abord venir sa fille Maya, qu'il a eu avec Marie-Thérèse Walter, lui Picasso qui hésitera toujours entre ces deux paternités: son oeuvre et sa descendance. C'est un peintre bousculé, épuisé par les complications de l'amour, par les coups bas et les rancœurs, pantin qui ne voit pas qu'il en est un, Pinocchio dans les mains des femmes de sa vie. Lors de son dernier séjour dans la ville catalane il devra même cohabiter avec deux de ses maîtresses.


Dans ce grand Midi il s'échappe parfois à Céret, à Collioure où Matisse avant lui avait changé la donne, il court les corridas du Sud de la France, reçoit de vieux amis, est reçu en retour, grappille des réminiscences de sa Catalogne, de son Espagne natale, de Barcelone à Malaga. Il arpente les ruelles du vieux centre, s'arrête parfois devant les nudités de Maillol, contemple la Méditerranée en bronze dans le patio de l'Hôtel de ville quand l'artiste s'était décidé à sonner à la porte de ce maître d'entre tous: Rodin.


Il vient parfois assister aux sardanes de la place d'Arago, et s'amuse de retrouver les habits traditionnels, dont il se parera lui aussi, pour amuser ses enfants.
C'est dans cet accoutrement ancestral qu'il peindra son hôte, Madame de Lanzerme. Ce portrait extraordinaire est aujourd'hui exposé au Musée Hyacinthe Rigaud, l'ancienne demeure reconvertie, rue de l'Ange.


Il peint, se repose de peindre puis reprend. Il accumule les esquisses, les brouillons. Préhistoire de chef-d’œuvres.


Avant lui, Raoul Dufy, dans les heures troubles de la défaite française, s'était réfugié à Perpignan, en convalescence, affaibli physiquement quand la nation était vaincue. Dans cet atelier, il multipliera les élans, les jets de peinture, les éclats de couleurs, la décennie entière.


D'une certaine manière, entre Maillol et Dufy, Picasso retrouve cet atelier de lumières, au pied du Canigou. Peut-être pense-t-il à quelques vers du poète catalan Verdaguer. Peut-être médite-t-il devant la lueur des cimes enneigées qui semblent là, tout près, à peine à la sortie de la ville.

Peut-être. Puis il se remet à peindre.

Idée lecture: Dominique Fernandez, Le Peintre abandonné, Grasset, 2019

Photo de la Loge de mer, Perpignan:




vendredi 3 janvier 2020

Les Cantos Pisans

Dans un camp de concentration américain, à Pise, en cage, sans le luxe de la nuit, continuellement sous la lumière de projecteurs, Ezra Pound, le poète, le fasciste, l'illuminé, l'héritier du Tasse, subit les tortures d'un autre âge. Il pense à Ugolin et son incarcération monstrueuse "Ugolin, la tour là sur la ligne des arbres", il pense à Hannibal, à Napoléon, Confucius, d'autres dieux, dieux de pacotille, géants, héros, martyres. Il pleure Mussolini. Ce fut après son meurtre que les partisans s'emparèrent du poète américain, qui lui avait voué allégeance. Dans cette prison, non loin de la Piazza dei Miracoli, il rêve, éveillé à jamais, il divague comme un fou, délire, hallucine, il multiplie les langues, le grec, le latin, l'espagnol, l'italien, le chinois, l'anglais, sa langue natale qu'il triture comme Joyce avant lui, qu'il avait pourtant découvert avant tous; sur une seule page, condense, ramasse et éparpille les dialectes, écrivain de Babel.

Voyant.

"Tellement difficile, Yeats, la beauté est si difficile"

"Maîtrise-toi, alors les autres te supporteront"
                  Rabaisse ta vanité
Tu es un chien battu sous la grêle,
Une pie gonflée dans un soleil changeant,
Moitié noire moitié blanche
Et tu ne reconnais pas l'aile de la queue
Rabaisse ta vanité,
                   Que mesquines sont tes haines
Nourries dans l'erreur
                    Rabaisse ta vanité,
Prompt à détruire, sordide dans ta charité,
Rabaisse ta vanité,
                    Je dis rabaisse-là

Ici-bas toute l'erreur est de n'avoir rien accompli
toute l'erreur est, dans le doute, d'avoir tremblé...

Ces délires, ce seront les Cantos Pisans, les carmen de Pise... Poème mystique et politique, pour les rêveurs, et peut-être aussi les oiseaux.

Les nuages de Pise sont véritablement variés
                    et aussi splendides que tous ceux que j'ai vus
   depuis

Il y a en lui la lueur incandescente des visionnaires, ceux que la raison abandonne pour laisser place à l'âme.

Nous sommes ici à attendre le lever du soleil
            et le lever du soleil suivant
trois nuits parmi les lynx. Trois nuits
       dans les bois de chênes.

La raison qui fuit, c'est ainsi que Hemingway et les autres ont essayé de défendre ses choix, ses partis pris. Circonstances atténuantes. Il finira ses jours à Venise, sauvé par sa folie.

le problème après toute révolution est de savoir quoi faire de ses tueurs

Une lueur blanche, au fond de l’œil, il suffit de regarder son regard, blanche comme le marbre de Carrare, qui a bâti ici les quatre astéroïdes sublimes: le Campanile, le Baptistère, le Cimetière Monumental et le Duomo.

      Sous les blancs nuages, cielo di Pisa
hors de tout cette beauté doit sortir quelque chose

Ô lune ma pin-up,
          chronomètre

Photo du Champ des Miracles, Pise:




samedi 7 décembre 2019

La mort de l'Inquisiteur

Saragosse brûle, toute la noblesse espagnole est conviée par le grand Inquisiteur Torquemada, la foule observe, stupéfaite, le bûcher terrible dont les flammes dépassent alors le clocher de la cathédrale. Les hérétiques sont pourchassés puis jetés dans les flammes, les prisonniers attendent leur tour, et la fumée dépose un épais brouillard dans toute l'Aragon. Des centaines d'hommes seront en quelques jours brûlés vifs. A cette époque un rien suffit pour que l'Eglise se dresse contre le blasphème. Des murmures suffisent à inquiéter; une messe basse? on crie à la messe noire; une hésitation ressemble à une hérésie.

C'est que l'inquisiteur Pedro de Arbués vient d'être assassiné dans la cathédrale de Saragosse, le protégé de Torquemada, égorgé alors même qu'il priait Dieu. Nous sommes le 17 septembre 1485. Il sera l'un des deux seuls inquisiteurs victimes d'un assassinat.

On accuse les grandes familles juives d'Aragon, on trouve des complices dans chaque rue. Tous, aux yeux du grand Inquisiteur, tous deviennent coupables du meurtre d"Arbués. Il l'érige au rang de martyr et le fait inhumer dans une chapelle de la cathédrale, non loin du lieu où il fut pris en traître.

Quand, sur la grande esplanade qui éloigne la vieille cathédrale de l'extraordinaire El Pilar, qui n'existait pas encore, araignée de marbre qui dresse ses tours par-delà l'Ebre, on s'arrête un instant, quelque chose de ce grand incendie semble à travers les siècles, crépiter encore. Et l'on entendrait presque les cris de l'inquisiteur que le sang étouffe.

Photo de Saragosse:




mercredi 4 décembre 2019

Fenêtre sur Méditerranée

Il fallait bien un lieu où la lumière parlât enfin... Matisse a épuisé le puits de l'impressionnisme, tout essoré du pointillisme. Décortiqué la leur, le spectre des couleurs. C'est alors qu'il découvre, tout recroquevillé aux pieds des Pyrénées, Collioure. Enfin, il y a quelque chose à peindre de nouveau. Il emménage devant la mer qu'il aperçoit dans le petit encart d'une fenêtre, où il attend les nuances du matin, comme les haruspices jadis dans un carré sacré les augures.
Il fait venir Derain, son jeune ami peintre de vingt-cinq ans. Et ensemble ils vont peindre des dizaines d'instantanés. Non plus la couleur telle qu'on la voit, mais la couleur telle qu'elle est, au-delà même de l’œil. La couleur absolue. La lumière qui tremble, qui vibre, qui empiète sur l'ombre. La grignote. La dévore. L'engloutit tout à fait.

Vue de Collioure, Matisse, 1907


La lumière rougit, rugit, bondit sur la toile. C'est plus qu'un coup de pinceau, c'est une giclée de sang après la prédation. Même Picasso, non loin de là, à Céret, restera saisi. Presque impuissant devant ce que Matisse et ses amis (Marquet, Van Dongen...) auront fait. Presque.

Le phare de Collioure, Derain, 1905



Au Salon d'automne de 1905, ce sera le choc. Les fauves sont là. On pensait que Cézanne avait déjà tout dit, il ne faisait que balbutier. Tout était encore à faire pourtant. 1905, à Collioure, face à la Méditerranée, la modernité dit ses premiers mots.

Photo de Collioure.




dimanche 10 novembre 2019

Florence: ville de loin

Certaines cités ont trop de détails, trop d'intensité dans les recoins, trop d'ombres dans leur nuit, pour bien les contempler. Il faut prendre du recul. S'éloigner un peu. Comme devant une toile de Paolo Uccello ou de Canaletto. C'est le cas de Florence.
Déjà en 1318, alors que la ville est frappée de plein fouet par la grande peste, une petite troupe se réfugie sur les hauteurs et passent le temps en multipliant les récits, les imbriquant les uns dans les autres. Cela donnera naissance au Décaméron de Boccace: les Mille et une nuits du Moyen-âge européen.

Au loin, en contre-bas: Florence... Cette belle qui révèle toute sa splendeur des hauteurs du ciel. "Oui, il y a un bonheur plus haut où le bonheur paraît futile" écrit Camus des jardins Boboli. Un bonheur plus haut...

"Et parvenu au terme de cette perspective sensible au cœur, j'embrassais d'un coup d’œil cette fuite de collines toutes ensemble respirant et avec elle comme le chant de la terre entière.
Des millions d'yeux, je le savais, ont contemplé ce paysage et, pour moi, il était comme le premier sourire du ciel. Il me mettait hors de moi au sens profond du terme. Il m'assurait que sans mon amour et ce beau cri de pierre, tout était inutile. Le monde est beau, et hors de lui, point de salut." (Albert Camus, Noces, 1950)

Photo de Florence:


La Franqui: bout du monde

               Je connaissais un peu ce petit coin de terre battu par les vents, caressé par la mer. Cette immense plage déserte où l’eau s’...