mercredi 14 avril 2021

Heurs et grandeur du Louvre

 1964. Dans Bande à part de Jean-Luc Godard, chef-d'œuvre de la Nouvelle Vague, les trois amis courent dans les galeries. La visite du musée sera l'une des plus rapides du monde: 9 minutes 43. Dans Innocents de Bertolucci, le record tente d'être battu.

Au XIIe siècle, l'édifice est encore l'austère forteresse de Philippe-Auguste, bâtie pour protéger Paris des raids Vikings. Au XIVe siècle, elle devient un palais royal. Puis François I en fera un château Renaissance, un atelier de création, un cabinet de tableaux, le premier des souverains à avoir tourné le regard de l'autre côté des Alpes. Leonardo de Vinci y sera reçu, dans sa hotte déjà les quelques œuvres maîtresses qui attireront les touristes du monde entier.




22 août 1911, la Joconde est volée. On accusera Picasso et Apollinaire. Innocents pourtant.

Il reste aujourd'hui le musée le plus visité du monde, la plus grande collection d'art et d'antiquité.

Les Sabines, Scènes de massacres de Scio, Diane de Versailles, la Victoire de Samothrace, La Mort de la Vierge, le Scribe accroupi, le Code de Hammurabi, Napoléon sur le champ de bataille d'Eylau...

Avril 1820, la Vénus de Milo entre dans les collections après une épopée homérique.

Un siècle plus tard, le Louvre refuse d'exposer le Salvator Mundi, son authenticité ne faisant pas unanimité, très exigeant quant à l'histoire que le musée entretient avec le peintre italien.

Giampetro Campana, marquis italien, rassemble l'une des plus grandes collections d'objets d'art. La collection Campana intègre les collections de ce que l'on appelait encore en 1861 le musée Napoléon III. Puis les malversations et diverses escroqueries de l'aristocrate seront révélées et le condamneront à vingt ans de prison.

29 mars 1989. La Pyramide du Louvre est inaugurée. Son architecture divise.




Le 24 mai 1871,  le musée est la cible des Communards. La bibliothèque impériale prend feu. 80 000 volumes disparaissent dans les flammes.

En 1940, d'innombrables œuvres se dispersent dans tout le pays, afin de les préserver de la spoliation nazie. Le Château de Chambord ou celui de Valençay accueillera des trésors inestimables pendant quelques mois.

1797. Vivant Denon rêve d'un musée pour le monde. Il est aux côtés de Napoléon dans chacune de ses expéditions, chargé d'assurer la conservation d'un patrimoine universel. Le Traité de Campoformio, le 17 octobre, lui permet l'acquisition de merveilles italiennes. Le transport des Noces de Cana par le Véronèse nécessite des moyens et une logistique titanesques.

La fin de l'empire met un terme à ce rêve. Les œuvres pillées doivent être rendues. "Qu'ils les emportent! Mais il leur manque des yeux pour les voir, et la France prouvera toujours, par sa supériorité dans les arts, que ces chefs-d'œuvre étaient mieux ici qu'ailleurs..." déplore-t-il.

Le 8 octobre 1815, il donne sa démission au roi Louis XVIII: "Des circonstances inouïes avaient élevé un monument immense; des circonstances non moins extraordinaires viennent de le renverser. Il avait fallu vaincre l'Europe pour former ce trophée; il a fallu que l'Europe se rassemblât pour le détruire. Le temps répare les maux de la guerre, des nations éparses se recomposent; mais une telle réunion, cette comparaison des efforts de l'esprit humain dans tous les siècles, cette chambre ardent où le talent était sans cesse jugé par le talent, cette lumière enfin qui jaillissait perpétuellement du frottement de tous les mérites vient de s'éteindre, et de s'éteindre sans retour."

C'est sur les ruines de ce rêve, dans le chemin tracé par cette lumière qu'il aura fallu reconstruire.


Idée de lecture: Philippe Sollers, Le Cavalier du Louvre, Vivant Denon (1747-1825), Gallimard, 1995



samedi 20 mars 2021

Opus Sectile

 La Sybille de Delphes, celle de Cumes, la Sybille d'Erythrée puis de Perse, la Sybille hellespontique et Phrygienne, la Louve et l'Aigle, une allégorie, la Fuite d'Hérode, le Massacre des Innocents. Mais encore la Mort d'Absalon ou le Sacrifice de Jephté. C'est plus de cinquante-six panneaux de marbre qui recouvrent le sol de la cathédrale de Sienne. Deux siècles. Puis cinq. Et six, avec les restaurations. Quarante artistes. L'histoire du monde sous nos pieds.



Elie nourri par les corbeaux au désert. Le Pacte entre Elie et Achab. Le Massacre des prêtres de Baal. Achab blessé mortellement. Un peu plus loin Moïse au Sinaï, David et Samson. Dans des chromes noires et brunes, avec des éclats d'ivoire. Un tapis de marbre qui tourne les pages de la Bible. Des scènes, qui flamboient, marmoréennes, plus lumineuses pourtant que le plus complet des vitraux, que la plus travaillée des rosaces.


Toute l'école artistique siennoise y travaillera, s'y accomplira. Ses meilleurs élèves réaliseront au XIVe siècle l'un des plus grands ensembles de marqueteries de marbre de Toscane, c'est-à-dire d'Europe. Dans le calme des vignes siennoises, l'œil du cyclone qui commence à germer: la Renaissance. Dressée au centre de cette corolle de visions, les tours de Sienne qui soutiennent le ciel. Et en équilibre entre elles et lui, le Duomo qui saisit la lumière.


Photo de la Cathédrale de Sienne




samedi 20 février 2021

Boardwalk Empire

 Deauville s'enorgueillit au début du siècle d'être un des centres de la Belle Époque. Le beau monde s'y aventure, dès les beaux jours. Les grands hôtels se déploient au bord des plages, les villas se construisent. Les casinos de la Côte Fleurie et les hippodromes attirent les foules. Le tout-Paris s'y précipite.

Devant l'afflux de ceux qui seront parmi les premiers touristes de l'été, la ville décide de réaménager la promenade maritime. Le concours lancé par la mairie est remporté par l'architecte Charles Adda, élève de Victor Laloux, célèbre pour avoir conçu la Gare d'Orsay. Les travaux commencent en 1921. L'ancienne terrasse est remplacée par un long défilé en bois d'azobé imputrescible, importé du Cameroun ou du Gabon, qui décline des nuances de gris le long des dunes de la Manche: les Planches de Deauville.




L'établissement Art Déco, Les Bains Pompéiens, tout en béton blanc et en mosaïques turquoises, propose alors cafés, bains de vapeur, piscines et pas moins de 250 cabines de plage, pour que les dames de la bourgeoisie puissent s'apprêter avant de fouler la plage ou se remettre de leurs émotions devant tant de sable. En juillet 1924, Charles Adda dévoile son travail en grande pompe.

 


 

L'effet est immédiat. Le cinéma fera le reste, jusqu'à y laisser le nom de ses étoiles.

Aujourd'hui, les Bains sont désormais vides, labyrinthe caché derrière les cabines. Les passants, eux, continuent de flâner le long de la promenade.


Les planches de Deauville. Automne 2020




dimanche 31 janvier 2021

Presque

 Il avait neigé lourdement sur les toits du château. La forêt frissonnait. L'étang des carpes avait gelé, le jardin anglais se calfeutrait dans la brume. Depuis longtemps déjà, Fontainebleau me faisait rêver d'hiver furieux, où poudroient de gros flocons sur les pelisses des passants. C'est pourquoi la neige tombait bien. La place Napoléon-Bonarparte était couverte d'une croûte de boue. Je passais devant le Taureau sculpté de Rosa Bonheur, taureau de bronze qui n'est plus là, depuis un demi-siècle. Une plaque gravée dans un coin de la façade d'un hôtel me rappelle à son souvenir.





Cette chanson était de Prévert, je crois:


PRESQUE


A Fontainebleau

Devant l'hôtel de l'Aigle Noir

Il y a un taureau sculpté par Rosa Bonheur

Un peu plus loin tout autour

Il y a la forêt

Et un peu plus loin encore

Joli corps

Il y a encore la forêt

Et le malheur

Et tout à côté le bonheur

Le bonheur avec les yeux cernés

Le bonheur avec des aiguilles de pin dans le dos

La bonheur qui ne pense à rien

Le bonheur comme le taureau

Sculpté par Rosa Bonheur

Et puis le malheur

Le malheur avec une montre en or

Avec un train à prendre

Le malheur qui pense à tout...

A tout

A tout... A tout... A tout...

Et à Tout

Et qui gagne "presque" à tous les coups

Presque.


Photo de l'Hôtel de l'Aigle Noir à Fontainebleau, janvier 2021:




dimanche 10 janvier 2021

Venise. Incendie 1577

 On s'étonnerait qu'une ville si intimement liée à l'eau puisse brûler ainsi. Assurément elle n'est pas Rome, elle n'aura jamais été Carthage ni Troie, et pourtant elle aura participé au grand incendie du monde qui circule tout autour de la Méditerranée. Venise.




Le palais des Doges appuyé sur l'un des flancs de la Basilique Saint-Marc subira les assauts des flammes à trois reprises, phénix battant toujours les ailes. En 1483. Puis en 1574. Enfin en 1577, le feu détruisant le Couronnement de la Vierge au Paradis de Guariento di Arpo, commandé par le doge Marco Conaro en 1365. La perte est immense. Les dégâts considérables. Plusieurs jours, les rues serpentant à travers canaux et carrugi garderont une odeur calcinée que les effluves de la lagune ne parviendront à couvrir.




Il faut reconstruire.




La priorité sera de remplacer la fresque perdue au-dessus du tribunal. Les autorités ouvrent un concours: peindre le paradis. Les propositions se multiplieront, les doges hésiteront jusqu'en 1582. Le Titien est mort trop tôt, Palma le Jeune ne convainc pas, Tintoret est prometteur certes mais il ne fait pas l'unanimité, du fait de son grand âge. C'est à Véronèse que revient le projet, accompagné du peintre coloriste Francesco Bassano. Il est l'un des maîtres incontestée de la Renaissance vénitienne. Mais contre toute attente, les travaux s'enlisent, rien n'avance. Les anges du Paradis s'impatientent. Et le coup du sort: Véronèse meurt en 1588. En urgence, on rappelle le Tintoret.




Le vieil homme prend sa revanche, relève l'épreuve. Il voit là l'occasion d'enfin réaliser sa chapelle Sixtine. Il se mesure à Michel-Ange. Son paradis sera une œuvre considérable, sans aucune autre mesure, comptant plus de 800 personnages différents. Il signera ainsi le chant du cygne pour la Renaissance vénitienne.


Idée de lecture: Le concours du Paradis. Clélia Renucci.


Photo du Palais des Doges. Venise




mercredi 23 décembre 2020

Il Vecchione

 Décembre 2018. J'étais, à cette période, très seul. J'avais fui en Italie. Dormi ici et là dans des hôtels modestes, m'étais arrêté dans la plus petite ville, pour espérer apercevoir quelque chose qui ne se dissimule pas. Les ruines romaines de Brescia, les arcades de Mantoue, les grottes de Catulle au bord du Lac de Garde, dans le froid de l'hiver pour le dernier jour de l'année.

Le soir même, une petit chambre à Bologne au-dessus d'un cinéma aux cloisons trop fines. Et toujours cette scène de course-poursuite que j'entendais à heure régulière, qui faisait trembler les murs.

Minuit approchait, je suivais la foule qui se concentrait sur la Piazza Maggiore, sous le regard impassible du Neptune de bronze. J'avais connu le Capodanno devant les aiguilles du Duomo de Milan; le cul entre deux chaises un peu dans la ville haute, un peu dans la ville basse de Bergame; je connaîtrai plus tard les cris de joie, et cet inconnu, me prenant dans ses bras, qui fit propulser mon téléphone parmi les pas des fêtards, sur la place concave du Campo de Sienne. Mais nul réveillon ne me laisse un souvenir plus durable que ce minuit à Bologne. 

Le Vecchione était installé. Immense figure de bois qu'aurait adoré Arcimboldo, faite de mobilier désuet, de tiroirs et de fonds de tiroirs, de bureaux et de vieilles chaises, s'apprêtant à brûler, et avec lui toute les mauvaises choses de l'année, et Dieu sait qu'à cette époque il y en eut. Tradition ancestrale qui rappelle ce Moyen-âge où l'on jetait par les fenêtres la vaisselle et débarrassait les foyers de tout ce qui les encombrait, afin de faire le plus grand fracas, dans l'espoir que les mauvais esprits fuient.

La foule s'était rassemblée autour du vieux géant. La détonation retentit aux premières secondes de l'année. Puis le feu commença à prendre. Nous regardions cette tornade de feu léchait la nuit, et en pensée, tant de ma vie s'y est vu sacrifié. La cendre pleuvait, et un Italien épousseta mon épaule où une braise était venue se perdre, avant que je ne me mette moi aussi à brûler. Je l'en remerciai d'une révérence.

Quelques personnes restèrent pour observer les dernières lueurs du Vecchione, certains dansaient, d'autres s'embrassaient.


Photo du Vecchione de Bologne, Capodanno 2018:




samedi 14 novembre 2020

La Vague

Eté 1869. Courbet s'installe à Etretat. Cette fois pour de bon. Quelque chose lui tient à cœur depuis longtemps. Il passe ses jours à contempler la mer, et les falaises s'y précipitant tout d'un bloc. Il calcule l'air, examine la lumière, autopsie l'horizon. Monet reprendra ces mêmes chemins, pour aiguiser son regard sur ces chatoiements gris et ocres. Courbet, lui, aiguise déjà son pinceau, il lutte contre les éléments, se jette, l'âme et le corps, dans la tempête ; c'est la mer s'écrasant contre la grève qui occupera tout son esprit. Se remettant au travail à chaque nouvelle écume. L'assaut de la peinture contre la lame. Il vise l'abstraction, le chaos, l'obscurité du mouvement. On est emporté dans la houle.

Monet, Soleil couchant à Etretat, 1883, Musée des Beaux-Arts de Nancy:



Maupassant écrira plus tard à propos de Courbet : « Dans une grande pièce nue, une gros homme graisseux et sale collait avec un couteau de cuisine des plaques de couleur blanche sur une grande toile nue. De temps en temps, il allait appuyer son visage contre la vitre et regardait la tempête. La mer venait de si près qu'elle semblait battre la maison, enveloppée d'écume et de bruit. L'eau salait frappait les carreaux comme un grêle et ruisselait sur les mers. »


Courbet, La Falaise d'Etretat après l'orage, 1870, Musée d'Orsay



« Or, cette œuvre devint la Vague et fit quelque bruit par le monde, conclut Maupassant. »

Un travail d'obsession. Un acharnement. Achab harponné au flanc de Moby Dick. Toute une série de toiles qui gravitent autour d'un même fracas. L'artiste toujours en chasse de la mer qui vient puis se retire. Courbet écrit justement à Victor Hugo: "La mer, la mer, avec ses charmes, m'attriste! Elle me fait dans sa joie l'effet du tigre qui rit, elle me rappelle les larmes du crocodile, et dans sa fureur le monstre en cage qui ne peut m'avaler."


Courbet, La Vague, 1869, MuMa Le Havre:




Dans La Falaise des Fous extraordinaire épopée de l'impressionnisme en Normandie, Patrick Grainville écrit: "Ses Vagues me subjuguèrent. Monet n'aurait pu ou voulu peindre un monde d'une puissance si violente, si noire. Courbet ne cherchait pas les milles déclinaisons, les fééries changeantes et contradictoires de son confrère. C'est la même tempête immémoriale qui charrie et propulse ses marbrures brisées et ses arceaux crochus de bestialité. La mer houleuse ou, comment dirais-je?... bouleuse, le ciel charriant de lourdes nuées d'un violet sombre jusqu'à la couleur des ténèbres. On était en 1869, Courbet sentait-il accourir les périls de la guerre et de la révolution qui devait la suivre? Ses vagues roulent du minéral broyé. Nulle transparence, nulle fluidité, mais la précipitation sur nous d'un vacarme de la matière hérissée, plissée, recourbée. Tonnerre de la vague dans ses différentes versions. Même grondement tellurique. L'écume n'est pas la mousse heureuse de Monet mais un gravier grenu, une rage de crinières caillouteuses. Un Cerbère dont la lave bouillonne en bouquets de mufles. Les barques sur le rivage sont des chaudrons noirs de Charon."




Idée de lecture: Patrick Grainville, La Falaise des Fous, Editions du Seuil, 2018

Courbet, La Vague, 1869, Musée des Beaux-Arts de Lyon:



samedi 7 novembre 2020

Le jardinier du roi

 Souvent il m'est arrivé de rêver du Grand Siècle. Autour d'un seul homme, gravitaient comme des astres Racine, Vauban, Molière, Colbert, La Rochefoucauld, Le Brun, Riquet, La Fontaine, le Grand Condé. Tant d'autres. Ce fut à cette époque que Toulouse étendit son bras jusqu'en Méditerranée, à cette époque qu'une ville fut bâtie et un port au pied du Mont Saint-Clair, on parlait une langue française, telle que je la rêve alors, pleine de tournures, de feintes, de surprises, rigoureuse et exubérante. A Versailles, des milliers d'hommes se tuaient à la tâche pour les pierres d'un palais. Et je n'ose pas même imaginer ce à quoi ressemblait Paris en 1660.

Ce siècle-là, je l'ai entrevu pour la première fois parmi les allées et les parterres, les bassins, et les perspectives de Vaux. Fouquet demande à André le Nôtre de penser les jardins de son domaine. Un grand poème s'écrit alors. "Le chef-d'œuvre du jardin à la française" écrit  Erik Orsenna.

"On le croit figé, pétrifié, éternel alors que ses miroirs d'eau sont les logis favoris de l'éphémère. On le croit rigide, glacé, inhumain, alors que la perspective bien conduite est le plus apaisant des paysages. On le croit ennemi de la nature alors qu'il organise son dialogue avec l'intelligence."

J'ai lu ces pages, un dimanche pluvieux, dans les allées de Vaux-le-Vicomte, au pied du dôme, pour y voir un peu plus clair.

"Commençons la promenade et cédons aux apparences: elles vont nous toutes nous tromper. Dos au château, marchons vers la ligne de grottes, au fond, peuplées de statues. L'allée centrale vous paraît rectiligne? Première erreur: elle s'élargit peu à peu pour corriger l'effet de fuite et sa tendance à rabougrir l'horizon. L'espace vous semble plan? Deuxième et troisième erreur: vous débouchez par deux fois sur des terrasses qui masquent des bassins. Au moins les grottes vous attendent sagement, à hauteur du regard. De nouveau, double erreur. Un pas de plus et vous tombiez dans l'eau verte d'un très long canal, invisible l'instant d'avant. Quant à vos grottes, elles vous sourient au fond d'un creux."




Plus qu'ailleurs, les jardins de Le Nôtre nous rappellent le luxe de l'erreur. Qui eût cru que le classicisme pût être à ce point baroque? Tout nous égare, rit dans notre dos et provoque l'air de rien une impression de vertige. On cherche à rejoindre l'Hercule du Farnèse, si proche, doré comme un phare, mais il semble s'éloigner à mesure que l'on marche. Les saisons s'enchaînent en l'espace d'une heure, et ultime facétie, l'averse laisse place à un grand soleil qui vient s'écraser sur l'or de la statue.




Erik Orsenna conclut ainsi le chapitre: "Le Nôtre est-il jamais revenu à Vaux? L'endroit sentait le souffre, le hargneux monarque avait des espions partout, et notre jardinier connaissait la prudence... J'imagine pourtant ce retour, à la fin de sa vie.

Un vieil homme marche vers la surprise du canal. Il se promène lentement dans une perfection dont il est l'auteur. Mieux que personne, il sait que le reste de son œuvre est commentaire de la première. A Versailles, il a changé d'échelle. A Chantilly, il a plus complétement traité l'eau. A Saint-Cloud, il s'est plus amusé avec la complexité du site... Mais le cœur de toutes ces variations, leur grammaire était dans Vaux.

Alors, avant de repartir pour Versailles retrouver son ami le Roi-Soleil, peut-être notre visiteur songe-t-il à remercier secrètement l'écureuil?"


Source: Erik Orsenna, Portrait d'un homme heureux, André Le Nôtre, 1613-1700, Gallimard, Folio


Photo des jardins de Vaux-le-Vicomte:



dimanche 11 octobre 2020

Pierre Bonnard-Saul Leiter. Correspondances

 Une même intuition. Un même regard, l'un et l'autre, sur la femme. Enfin nue, enfin vraie. Les Vénus à la Botticelli peuvent aller se rhabiller. Les belles endormies de Courbet ou les putains orgueilleuses de Manet, tellement nues qu'on en oublierait la nudité. Marthe dans les toiles de Bonnard, les modèles dans les photographies de Saul Leiter, toutes ces femmes ne sont jamais trop nues: elles sont nues, juste comme il faut.


Le peintre qui a dépassé le nabi, tangenté l'impressionnisme redira ce que dira après lui le photographe new-yorkais qui lorgnait souvent du côté des Beaux-Arts: une femme ne doit pas être trop déshabillée ni trop peu déshabillée.



A un siècle d'écart, Bonnard et Leiter, sur deux continents distincts, poursuivent une même fulgurance, et on s'amuse qu'à l'aune d'une quête si ambitieuse les moyens soient si modestes.


On s'infiltre là, l'air de rien; on ne pensait pas aller si loin, ou plutôt venir si près.



Tout entier dans la moiteur d'une chambre, après l'amour. Tout d'un coup, on est seul. De l'autre côté des choses; on voit ce que l'on ne voit jamais que dans l'intimité des êtres qui viennent tout juste de s'aimer. Ils ont cessé de s'embrasser, ils n'ont pas encore pris la peine de reprendre leurs conversations. Le silence tient encore bon. L'artiste tend à s'effacer subrepticement. Elle est alanguie. Les draps sont froissés, ou s'apprêtent à l'être. On aperçoit le vêtement qui bâille, un sein qui se dérobe; dans l'embrasure d'une porte, on réapprend à observer. L'être aimé se rétrécit, dans des angles, dans un coin du cadre, ou se multiplie au gré de miroirs. Une femme se trouble parmi les reflets de l'eau, son éclat d'autant plus limpide que sa présence trouble justement le regard indiscret.



On imagine les parfums lourds de la pièce, le son étouffé des pas. Et ces femmes, multiples, toujours plus la même, que seul un artiste amoureux peut de la sorte peindre ou photographier, comme un prolongement de l'ébat. Son accomplissement. Dans cette intimité partagée, clandestinement, devant tant de nudité mesurée, sans jamais être crue ni racoleuse, on jurerait y voir un peu d'une vérité. De ces vérités qui ne durent qu'un temps.



Idée de lecture: Guy Goffette, Elle, par bonheur, et toujours nue, Paris, Gallimard, Folio, 1998

mercredi 23 septembre 2020

Fouquet, victime expiatoire

 Le soleil aura froncé les sourcils. Offusqué, écrit Paul Morand. Les richesses, l'éclat, la grâce de Nicolas Fouquet auront fait de l'ombre au roi qui envie ce luxe, qui jalouse sa demeure: le château de Vaux-le-Vicomte.




Jusqu'où ne montera-t-il pas?, disait-on à l'époque du Surintendant, en se doutant peut-être qu'il avait quelque chose d'Icare.

Depuis longtemps déjà Louis XIV et Colbert cherchaient une victime expiatoire, d'où s'élever. Puis, la voie désormais libre, imiter ce qu'ils feignaient de condamner. Sa puissance sur les cendres du pouvoir, non de son père, mais de Fouquet, l'écureuil.

 Le bûcher de ce bouc émissaire qui s'ignorait, ou le laissait croire, s'est organisé le soir du 17 août 1661, dont il avait pensé la splendeur dans les moindres détails, avec Le Nôtre pour les jardins, Le Vau pour l'architecture, Le Brun pour les fresques, Molière pour le divertissement, Vatel pour le festin qu'une déconvenue contraindra au suicide.

"Vaux ne sera jamais plus beau qu'il ne le fut cette soirée-là" écrit La Fontaine, fidèle ami de Fouquet. La cour du roi est éblouie, elle qui ne jouit pas encore des fastes de Versailles.



Les flammes où a lieu le sacrifice ébahissent les convives: de la plus petite chandelle au feu d'artifice grandiose que l'on aperçoit du Grand Salon.


Mais dans les sourires, les convenances, des complots sourdent, des messes basses, des noms que l'on prononce à demi-mot en exigeant qu'ils ne soient plus prononcés par quiconque. Ces murmures précipiteront Fouquet.

Derrière les apparats de la fête, en vérité, nul ne l'ignore, personne ne rit vraiment.


Idée de lecture: Fouquet ou le Soleil Offusqué. Paul Morand.


Photo de Vaux-le-Vicomte, soirée aux chandelles:




mardi 8 septembre 2020

Fontainebleau. L'exhalaison des siècles

 Dans L'Education sentimentale, Frédéric Moreau et son amante Rosanette, lassés de l'agitation parisienne, visitent les appartements royaux de Fontainebleau. Flaubert écrit ceci: "Les résidences royales ont en elles une mélancolie particulière, qui tient sans doute à leurs dimensions trop considérables pour le petit nombre de leurs hôtes, au silence qu'on est surpris d'y trouver après tant de fanfares, à leur luxe immobile prouvant par sa vieillesse la fugacité des dynasties, l'éternelle misère de tout; - et cette exhalaison des siècles, engourdissante et funèbre comme un parfum de momie, se fait sentir même aux têtes naïves."

On y sent donc les siècles murmurer. On perçoit, comme Frédéric, la présence de "tous les personnages qui avaient hanté ces murs."

1814. Napoléon est contraint d'abdiquer. Il s'apprête à dire adieu à sa vieille garde, et descend lentement l'escalier en fer à cheval. Tant de batailles, un empire si grand. Quelques sursauts, c'est vrai: les Cent jours, mais s'ensuivra Waterloo, et de nouveau il subira l'exil.



Le château, par ses vestiges, est comme rempli de spectres. On y déambule, la nuit, les galeries étranges semblent se perdre dans l'ombre, et à la clarté d'une lampe torche, parfois, se découvrent les longues silhouettes des cariatides de l'ancienne chambre de la duchesse d'Etampes, accompagnés de satyres impudiques.


On est alors saisi de vertige par les stucs de Primatice, tourbillonnant au-dessus d'un majestueux escalier de marbre qui se précipite sous nos pas, emportant dans son silence d'anciens soupirs auxquels viennes répondre les fresques des amours d'Alexandre.


 1539. François I invite son éternel rival, son meilleur ennemi, Charles Quint, à découvrir les splendeurs de son palais, sa "nouvelle Rome". Quelques années plus tôt, il était son captif, après la défaite cuisante de Pavie. Bien des années après, en s'exilant au fin fond de la Castille, Charles Quint emportera avec lui sa collection des Titien, dont un portrait du roi français. François I lui fait découvrir la majesté de sa galerie, dont les fresques peintes par le Rosso, rivalisent avec la Chapelle Sixtine.


Des incendies flamboyants et des naufrages côtoient les rondeurs de trois grâces, Danaé ou Diane la muse de Fontainebleau, dont l'impudeur noble trouble encore les sens à la faveur de la nuit.



Flaubert, toujours, à propos des charmes de Diane Chasseresse: "Tous ces symboles confirment sa gloire; et il reste là quelque chose d'elle, une voix indistincte, un rayonnement qui se prolonge.
Frédéric fut pris par une concupiscence rétrospective et inexprimable."

Photo du Château de Fontainebleau, de nuit:






La Franqui: bout du monde

               Je connaissais un peu ce petit coin de terre battu par les vents, caressé par la mer. Cette immense plage déserte où l’eau s’...