lundi 5 juin 2023

Méditations aux gorges de Franchard

 Je marchais seul dans les bois. Le soleil, cet après-midi-là, était ardent. Seul entre les chaos de grès qui évoquent des créatures médiévales. Rares sont les fois où l'on croise en effet un promeneur. On pose seulement ses pas sur ceux de Senancour. On entend à peine les craquements des branches sous les semelles et le sable gris qui s'enfonce sous la chaussure comme du coton. Cinq ans en arrière, j'étais interrogé lors de la leçon des oraux de l'agrégation sur le fameux passage de l'excursion de Frédéric Moreau et Rosanette dans la forêt de Fontainebleau pour fuir l'agitation parisienne et les révolutions avortées. J'ignorais à l'époque que le destin, c'est-à-dire les mutations de l'Education Nationale, m'y porterait un jour. J'avais pour ouverture, je m'en souviens, une phrase de la correspondance de Flaubert à Georges Sand dans laquelle il exprimait les difficultés d'écriture de ce chapitre par l'envie de se pendre à l'un des arbres de cette maudite forêt.


Sand ne connaissait que trop bien le décor. C'est elle qui avait suggéré des itinéraires au vieux troubadour, comme elle l'appelait, qui lui avait conseillé aussi de découvrir les sables du Cul du chien. Les tropiques dans le bassin parisien. Vingt ans plus tôt, elle s'y était rendue avec Musset, au tout début de leur histoire. Ces moments fragiles et immenses où quelque chose "prend."

"Tu sauras que la femme que j'aime est celles des roches de Franchart" écrit le poète à celle qu'il sent lui échapper, après Venise bien sûr, et les premiers ébranlements de leur couple.

Je me porte à mon tour jusqu'aux éperons rocheux qui surplombent la forêt, et me pose au soleil comme le ferait un lézard. J'ai sous les bras Les Confession d'un enfant du siècle. Musset réécrit cet instant de grâce où des cœurs se sont dénudés. Il le scelle, le grave dans la pierre, comme on écorcherait un tronc d'arbre pour ne pas oublier, pour sublimer en quelque sorte. Ce à quoi sert la littérature.



"Lorsque, par un beau clair de lune, nous traversions lentement la forêt, nous nous sentions pris tous les deux d'une mélancolie profonde. Brigitte me regardait avec pitié; nous allions nous asseoir sur une roche qui dominait une gorge déserte."

Quand Musset découvre ce territoire étrange si près et si loin de Paris, il a vingt-deux ans. On est en 1833. Il est amoureux. Subit les premiers désordres de son esprit. Les hallucinations se font un peu ressentir. Dans moins de dix ans, il aura cessé d'écrire, et l'alcool l'aura tout à fait emporté dans ses limbes. Mais à Fontainebleau, il aime. Il y passe tout l'été, au terme duquel il entreprendra son drame romantique: Lorenzaccio, inspiré par les idées et les premières tentatives de Georges Sand. Il lit avec attention Une Conspiration en 1537, qu'elle a écrit et qu'elle soumet à son avis, étudie, découvre, redécouvre émerveillé cette Renaissance toscane, les Médicis, Raphaël, Michel-Ange, Cellini. Et les étendues de Fontainebleau se confondent aux vallons de Florence. A la fin de l'automne, le texte est terminé.

Alors moi-même sur ces roches au-dessus du vide, je rêvais aussi des crêtes siennoises. Des fresques délavées, des cuivres vert-de-gris, de l'Arno et des incandescences du soleil la nuit tombée entre Pise et Volterra. Une jeune femme, bien sûr, était la cause de ces échappées de l'âme. Je lisais, sous ses recommandations, Léonard et Machiavel de Patrick Boucheron. Et parmi les hêtres, les pins et les châtaigniers, comme Musset au fond, j'imagine, j'apercevais par surimpression quelque chose des grotesques de Vasari ou des brouillons de la Bataille d'Anghieri. 

Je me retirais enfin, après avoir longuement cuit à la lumière, animé par l'espoir de retourner ici, de toute urgence cela va de soi, avec l'inspiratrice de ces digressions toscanes.



lundi 15 mai 2023

Où sont les Greco?

 Dans un récit sur l'Italie, Christain Giudicelli s'amuse de remarquer que les fresques de Giotto sont partout à Padoue. Quand il demande au réceptionniste de l'hôtel où il pourra aller admirer les œuvres du maître, on lui répond le plus naturellement du monde: "Au fond du couloir, à gauche." Tout près donc, dans les couloirs mêmes de l'hôtel, à quelques pas, dans les anciens vestiges de quelque couvent sans doute. Et nul besoin d'entrer dans les musées ou la Cappella degli Scrovegni. 

A Barcelone, j'étais entré au Quatre Gats en demandant naïvement où étaient les Picasso; on m'avait envoyé balader.

Très souvent, en effet, j'ai parcouru l'Europe sur les traces de certains artistes qui m'ouvraient la voie sur ces lieux littéralement habités. Venise et le Tintoret, Rome et le Caravage, les architectures du Palladio à Vicenza, et même les vanités de Juan de Valdés Leal dans la moindre église de Séville jusqu'au fameux hôpital de la Caridad.

A Aix-en-Provence, s'il est vrai que je suis allé à l'Hôtel de Caumont et au musée Granet, c'étaient les œuvres de Cézanne en vrai que je souhaitais voir, non les toiles, mais la montagne elle-même, les routes parcourues, les paysages traversés.

Ainsi, cela faisait des années que je souhaitais retourner à Tolède pour retrouver les extraordinaires tableaux du Greco, et c'est naturellement à l'Office de Tourisme que j'ai demandé en premier lieu: Où sont donc les Greco?


J'ai ainsi longuement erré dans les rues escarpées. La Cathédrale, la maison du peintre, le Museo Santa Cruz. Ici et là quelques synagogues sur mon chemin. Mais seul le souvenir du Greco animait mes pas.

Me revint en souvenir ma découverte émerveillée de l'Enterrement du Comte d'Orgaz dans la petite église Santo Tomé, que j'avais déjà découverte lors d'un voyage scolaire douze ans en arrière. Je crois me rappeler que je m'étais éclipsé de mon groupe, par quelles circonstances, je n'en ai aucun souvenir, et j'était entré seul dans cette chapelle, pour admirer ce qui demeure l'un des plus beaux tableaux du monde. Une émotion indicible m'avait alors saisi. Je n'avais que seize ans. C'était hier. Je connus dans ce coin du monde les premières émotions fortes de l'existence que le contexte ici ne me permet pas de plus développer. Mais, je crois que quelques lointains poèmes de jeunesse pourraient en témoigner.



La plupart du temps, un artiste entre dans nos vies, son œuvre du moins, de manière insidieuse, sans que l'on sache délimiter le début des choses, le moment où "ça prend", comme aurait dit Roland Barthes. J'ignore par exemple à quel moment le Caravage est entré dans mon existence, j'ignore à quel moment j'ai compris enfin que Picasso était le plus grand artiste du vingtième siècle, je suis incapable de dater mon choc en découvrant les œuvres de Michel-Ange, ni mon extase devant la force extraordinaire de Rubens, dont La Chasse au tigre fut l'une de mes émotions les plus fortes quand j'apprenais alors à peine à lire, incapable de dater non plus mon ébahissement devant Van Gogh ou Courbet, ou Monet... Non, toutes ces œuvres, je les aime depuis toujours, ou bien, quand leur impression sur moi fut tardive, semblaient exister depuis toujours, comme si je n'avais jamais eu à les découvrir. Or, Le Greco, je peux dater la collision entre ses couleurs, ses silences, ses regards et ma petite existence. A cet égard, il est déjà une exception. Seul le Rosso m'évoque une date précise qui correspond à ma découverte, contrainte, de Fontainebleau, mais c'est une autre histoire...



Lors de ce même voyage scolaire, par un heureux hasard que je n'explique toujours pas, j'avais pu, lors de notre visite du Prado, m'échapper du groupe, et ignore même si j'en avais tout à fait l'autorisation, déterminé à découvrir les Obras negras, légèrement ennuyé par les portraits royaux de Goya, dont je reconnais aujourd'hui la dimension caricaturale et qui m'amusent beaucoup plus désormais que le second degré m'y apparaît évident. Dans cette découverte au pas de course du musée, je fut attiré par ces longues toiles étranges, soudain saisi, puis happé, transi presque par ces visions qui s'élançaient vers le haut comme des cyprès en Méditerranée, tout en gris et en bleu, dans un étrange allongement des corps qui les rapprochait du vacillement de la flamme. D'une flamme anochada, comme aurait dit Gongora, sans équivalent convenable en français. Une flamme anuitée, enténébrée. Je me souviens de ce choc incomparable. C'était il y a douze ans. C'était hier..

Quand on me demande pourquoi j'aime Le Greco, je ne sais trop quoi répondre. Mais je repense au printemps de mes seize ans.




lundi 24 avril 2023

Les pampilles de Séville

 Un an déjà. Seul dans Séville pour la Feria. La moiteur qui appesantit les choses. Des mélodies de guitares au loin. Et les clameurs matins et soirs qui viennent des arènes.


J'errais dans les ruelles de Santa Cruz, avec en tête des airs bohémiens, saisi par l'intuition que de la moindre venelle pouvait sortir une carmencita, fleur dans les cheveux d'ébènes, avec "des reflets bleus comme l'aile d'un corbeau, longs et luisants", écrit Prosper Mérimée.



Les oranges trop mûres sont écrasées au sol et répandent des parfums d'Orient, on entend parfois le hennissement des chevaux aux larges franges et pampilles. On se prépare pour la Feria, on s'embrasse, les hommes en costume noir, les femmes enveloppées de mantilles, la robe à pois bien serrée à leurs hanches. Parfois des talons claquent sur un parquet, des mains s'entrechoquent. On verse ici et là des tintos de verano, Xérès, quelques vieillards sont encore au vermouth.



On se presse, Roca Rey affronte les taureaux en fin d'après-midi. déjà aperçu à Arles, Nîmes, Pampelune. le ciel noircit, l'orage germe au-dessus de l'arène. Le déluge s'abat sur Séville au moment de la faena. Corrida dantesque qui m'a rappelé ces pages de Dieu ne finit pas de Michon, sur Goya:

"Sous la confusion d'un ciel pluvieux du mois de mars de sa vingtième année, il se contenta d'observer ce petit gâchis si juste, si conforme à la Création bâclée: il pleut ce jour-là sur Fuentodos sur le poil noir fumant, les naseaux mous; les pattes incommodes ploient, la boue jaillit; quelque chose souffre, c'est peut-être aussi bien le ciel en sa pluie que la bête et son matador, qui de tout l'avant-bras essuie les sourcils pour y voir clair et estoquer; pas de soleil surgi pour la mise à mort, pas de rafales accrues, seulement quelque chose qui coule un peu comme dans une toile mal peinte qu'on sabote à plaisir. Et autour de ce monceau de viande noire ruinée, sabotée  à plaisir, lourds et flous, les joues bleus, conçus à la va-vite dans des copulations de grange, des paysans aragonais poussent dans la pluie des jurons ternes et ravis, dansent une gigue d'avant le déluge, tout gris sauf sur l'épaule de l'un de cet écarlate, la muleta qui déteint. On ne torée pas sous la pluie, Madame?"


Ben voyons, le toreo a retiré ses chaussons pour mieux adhérer au sable trempé et a combattu sous la clameur de la foule devenue noire par les faisceaux de parapluies.

samedi 22 avril 2023

Les Choses de la vie: souvenirs en archipel

 1970, Claude Sautet n'a pas tourné depuis des années, il épluche les scénarios, rien ne convient. On lui propose l'adaptation du roman de Paul Guimard, il hésite, réfléchit, réécrit, puis cède. Ce seront les Choses de la vie, avec Michel Piccoli, éternel, et Romy Schneider, jamais aussi belle, sauf peut-être dans La Piscine. Il y trouve l'occasion d'égaler Alberto Moravia ou le cinéma d'Antonioni. L'image vibrante, comme elle vibrait dans le cinéma français des années 70.


L'accident de voiture, sur une route de région parisienne, disséminé tout au long du film, et qui génère l'écheveau de souvenirs de Pierre. Qui les éparpille, les éclate en constellations. L'automobile vrille, tourne sur elle-même, finit par s'écraser contre un arbre et s'élance dans le fossé. Filmée sous toutes les coutures, l'anatomie d'un instant. Monet devant la cathédrale de Rouen. Ressassements. Ruminations. Répétition. A l'image du mourant qui répète sa vie dans une demi-conscience, la réinvente. La voiture qui valdingue. Non-stop pendant deux semaines. Et les ruminations du personnage, en voix off, les rêveries, les hésitations. Doit-il quitter Hélène? On est dans la Modification de Butor. L'interminable atermoiement d'un homme qui doute, dans l'impasse. Immobile, à 140 km/h. La crise où les chemins se séparent.

Dans les instants qui ressurgissent, les éclats d'existence, les choses de la vie en somme, ici et là, parfois, la fulgurance de ces morceaux qui rappellent ce que c'est que de vivre. Des scènes tournées à La Rochelle et à l'île de Ré. Dans la splendeur du soleil. On peut imaginer Simenon, du moins je me plais à le croire, s'absentant quelques heures du Café de la Paix, pour rendre visite aux acteurs. En retrait. Puis y retourner et se remettre à écrire. Deux cents romans et autant de nouvelles ne s'écrivent pas tout seuls.



J'ai connu ces routes sauvages qui m'ont rappelé les étangs du Languedoc, ce vent gorgé de sels et de confins, cette porte extraordinaire qui s'ouvre sur l'océan, sur le vide, l'ailleurs. Une poignée de jours, des  morceaux de vie, dont seul le temps jugera la valeur dans l'équilibre des autres jours. Cette lumière incandescente, même au printemps. Je n'ose imaginer alors ce qu'elle doit être en été.



Pierre passe de l'autre côté de la vie. Subrepticement. Sans s'en rendre compte. Cela rappelle la Brève journée du vendredi, nouvelle de Bachevis Singer. Un franchissement certes, mais sans douane, sans péage, sans acclamations. Il se souvient. Du bateau, au large des archipels. De la couleur de l'eau. Mais rien à faire, il ne parvient pas à remonter du bateau. Du moins le voilier est déjà trop loin. Pas moyen d'essayer en vérité. Il plonge, à pic. Et encore, le réalisateur tournant la scène jusqu'à épuisement. Trente fois. Piccoli sous l'eau, puis reprenant son souffle. Un peu plus qu'il y passait. Trente fois. Kechiche agit de la même manière; on recommence, on recommence, on sature l'image de toutes ses possibilités. On atteint l'autre côté de l'art, là où la vie s'y mêle, dans le dénuement des forces. Quelque chose alors advient, au-delà des échecs, des tentatives et des recommencements.

Les Choses de la vie, œuvre sur les vicissitudes de la classe bourgeoise, sur les intermittences du coeur, certes. Sur le ressassement comme beaux-arts, sans doute. Et l'éclosion de l'existence, quelque part, une fois évidée de tout son superflu.




jeudi 23 mars 2023

Burdeos lluviosa

 L'Espagne est un pays que l'on quitte... 39, les réfugiés jusqu'en France, les Pyrénées, les longs cortèges inquiets... 36 déjà, les intellectuels, les écrivains, les poètes qui meurent à la frontière... Port-Bou... Collioure bien sûr... Les grands bouleversements du vingtième siècle... Ceux du siècle précédent... Après les guerres d'Espagne de Napoléon évidemment. C'est Bordeaux à cette époque-là... 401 familles expatriées, selon les archives... Les atrocités en souvenirs... Pensons aux gravures de Goya, celles de Saragosse. Les désastres de la guerre, les caprices... quelque chose de médiéval, Jérôme Bosch, Brueghel, grotesque, monstrueux... Des danses macabres... Toutes exposées au Prado, justement, pas loin du tout des Obras negras.... L'œuvre d'un sourd, d'un voyant, il n'y en pas tant, Beethoven, Rimbaud, Baudelaire, et les hommes tourmentés de la Renaissance, on les connaît, pas le temps de les nommer...


Goya justement fuit son pays, dégoûté par la politique, par les mœurs, le temps, le monde... Il arrive à Bordeaux en 1824... De plus en plus enfermé dans sa surdité, il peint, continue de graver, dessine, brûle aussi, parfois... Une œuvre à quatre mains, avec sa fille sans doute, d'une douceur impossible à exprimer... La Laitière de Bordeaux... Lumineuse. Il y a du Picasso, autre exilé, dans ses débuts, dans sa période rose, les années 10, peut-être aussi les années 50, le séjour à Perpignan, dans le regard, le portrait de profil... Madame Lanzerme, déjà...



Il y aura des lithographies, des études, une extraordinaire scènes tauromachique dans les arènes de Bordeaux, des esquisses consacrées aux aliénés... Des visions dans le silence qu'il subit...

Puis des mystères. La dépouille du peintre est exhumée, on constate que la tête manque... Le corps rapatrié en Espagne...



La ville est grise et nimbée d'une bruine épaisse. Nous tombons sur une petite place où la statue de l'artiste se dresse... Dans ce brouillard d'eau, où le fleuve imprègne la moindre rue, drainant avec lui la masse immense de l'océan pas loin... Venise, peut-être, Londres sans doute dans cette humidité poisseuse...

Pierre Veilletet en parle: "Il reste peu d'endroits sous nos latitudes où l'eau, la pierre et le ciel tiennent aussi justement leur partition... C'est de l'eau de Garonne, grasse, un peu espagnole, tirant sur le jaune..." L'eau est partout, suintante, débordante... Il continue ainsi: "J'entrevois des fragments de fleuve comme des morceaux de réglisse entre les hangars. Les nuits d'été font lever des odeurs de vase. Je peux dire que je dors dans le lit de la Garonne. On se parle peu, on cherche le sommeil dans les mêmes roulis, on partage le songe anxieux des marées. On se raconte nos belles sirènes d'autrefois." (Bords d'eaux)


Puis Sollers, le plus juste, le plus vif, hélas, ou pas :

"Je regarde la ville allongée... Silence. Brume. Port de lune... Croissant argenté dans l'eau... Garonne miroitante blanche... Air d'ailleurs. D'où, au fait? Voiliers vers Londres, Amsterdam, Anvers, cales bourrées de claret... Arrivées de Montevideo ou Valparaiso..." (Portrait du Joueur)




lundi 13 mars 2023

Lyon en ces temps-là...

 En ces temps-là, j'avais l'esprit plein de rêves. J'en étais aux débuts de l'existence, et je me contentais de traverser le pont de Guillotière pour être heureux. Jusqu'à l'Hôtel-Dieu, que j'ai connu sombre et sale, creusé, éviscéré, qui n'avait pas encore révélé ses cloîtres et ses dérobées qui rappellent désormais le souvenir d'un Rabelais médecin.


En ces temps-là, j'avais l'esprit plein de livres. J'accumulais les débuts de romans que je ne finissais pas, bien sûr; j'écumais les librairies et les cafés augustes à l'aube, attendant le jour, guettant l'inspiration et cherchant les fantômes, rue Mercière, de Sébastien Gryphe, imprimeur et prince des libraires, ou d'Etienne Dolet que l'obscurantisme d'alors éteindra tout à fait dans l'éclat du bûcher en août 1546.


 En ces temps-là, époque lointaine, j'avais la tête pleine de ce Lyon oublié, celui de 1540, qu'en sais-je?, des humanistes et des commerçants. Je disparaissais dans les traboules sans fin, soulevais quelques  voiles secrets à chaque fois que j'entrais dans une cour intérieure. Si souvent je me suis cru dans le Trastevere au pied de la Tour Rose.


En ces temps-là, époque révolue, j'avais la tête pleine de ces amours enfantines, à attendre, quoi donc d'ailleurs? Patienter et errer, à me languir comme on se languit dans les œuvres de Louise Labé, suspendu parfois à la confluence du Rhône et de la Saône, avec en mémoire sans doute des vers de Maurice Scène, dédiée à son indéchiffrable Délie:

"Plutôt seront Rhône et Saône déjoints

Que d'avec toi mon cœur se désassemble;

Plutôt seront l'un et l'autre Monts joints,

Q'avecques nous aucun discor s'assemble..."


Et pourtant, dois-je l'avouer, la vie sépare les êtres bien avant que les collines de Fourvière et de la Croix-Rousse ne se joignent...



En ces temps-là, Lyon... Lyon en 1540...

Mon père, de nos jours, s'y rend parfois et me téléphone: "J'ai l'impression que tu as laissé quelque chose de toi dans ces rues..." Pense-t-il si bien dire... "Et que tu vas apparaître au détour d'une impasse..." Si seulement...

C'est qu'à force de solitude, j'imagine que l'on finit par y perdre un morceau d'âme.


En ces temps-là, Lyon...



lundi 27 février 2023

Fulgurances vésuviennes

 En contrebas du Vésuve, tout un petit monde s'est toujours agité, les vies se sont faites et défaites, dans l'impassibilité du volcan.

En 73 avant Jésus-Christ, les soldats de Spartacus descendent en rappel les flancs escarpées de la montagne pour prendre de revers les 3000 miliciens du prêteur romain Caius Claudius Glaber.

2 août 1921, le plus grand ténor de l'opéra italien, Caruso s'éteint des complications de sa pleurésie, dans sa chambre de l'hôtel Vesuvio, en face du Castel dell'Ovo. 


Hiver 1631, le volcan entre en éruption, on compte plus de 4000 morts, bien plus mortelle que celle de Pompéi et Herculanum en 79 après Jésus-Christ.

Vingt-cinq ans plus tard, la Grande Peste décime la moitié de la population napolitaine, soit 250 000 personnes.

Dans cette proximité avec la mort, le baroque trouve son point d'orgue.

Le Cavalier Marin, poète maniériste adoré par la Cour de Marie de Médicis, introduit le jeune Poussin auprès du Cardinal Francesco Barberini, avant de quitter Rome pour Naples où il s'éteint le 25 mars 1625. Les membres des Académies des Oziosi et des Infuriati viennent se recueillir.

Le 19 mai 1815, Joaquim Murat est contraint de quitter Naples, ses rêves de grandeur s'écroulent.




Septembre 1652, Ribera, surnommé lo Spagnoletto, du fait de sa petite taille, s'éteint dans sa villa du Pausilippe. Lors de l'insurrection de Masaniello, en 1647, Don Juan d'Autriche, le fis bâtard de Philippe IV, chargé de mater la révolte, enlève l'une des filles du peintre. L'enfant de cette union maudite restera cloîtrée dans un couvent de Madrid. 

A l'arrivée des troupes de Don Juan d'Autriche justement, la Compagnie de la mort, milice rebelle à laquelle appartient le peintre Salvator Rosa, est contrainte de se disperser.

26 octobre 1685, Scarlatti naît dans cette même ville, fortement influencé par l'école napolitaine et les prouesses du Padre Soler; en sortiront 550 sonates.


Et le Vésuve, toujours silencieux, veille.

mardi 7 février 2023

L'aquarium de Balbec

 Ce fut d'abord Trouville et les chambres des Roches Noires, devant la mer. Le jeune Proust y vient très régulièrement, les étés, en compagnie de sa grand-mère d'abord, et sa mère. Il élargit son horizon, fuit les mondanités parisiennes. Il occupe l'appartement 110. Il écrit déjà.



C'est encore le moment où il découvre la Normandie. En 1907, il apprend que non loin d'ici, au-delà des falaises des Vaches Noires, ouvre un grand hôtel, à Cabourg. Sous sa plume, ce sera désormais Balbec, comme Roulettenbourg fut Baden-Baden pour Dostoïevski.




Il en deviendra un habitué. Louant trois chambres, pour y loger de part et d'autre de la sienne secrétaires et grooms particuliers. C'est à Cabourg d'ailleurs qu'il rencontrera Alfred Agostinelli, chauffeur de taxi, grâce auquel il continuera d'arpenter la côte d'Albâtre, à toute allure, entre Houlgate et Honfleur. L'écrivain l'engage comme secrétaire, lui voue une passion qui lui inspirera l'amour du narrateur pour Albertine dans La Recherche du Temps perdu.

Délaissant les manuscrits et la lenteur des mots, Agostinelli, passionné de vitesses, de voyages et de mécanique, décide de partir sur la Côte d'Azur. Il y a en lui du Paul Morand, du Jacques Rigaut, du Roger Vailland, du moins c'est ainsi que je l'imagine. Il meurt d'un accident d'avion le 30 mai 1914, laissant Proust dans un indicible désespoir.




Cette mort, et la guerre: Proust ne remettra plus jamais les pieds à Cabourg, et se terrera dans son appartement parisien.

Il rendra le Grand Hôtel de Cabourg immortel, dont la verrière devient alors "comme un immense aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisible dans l'ombre, s'écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement, balancée dans des remous d'or, la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges.



dimanche 29 janvier 2023

Walter Sickert: d'or et de grisaille

Lié d'amitié avec Edgar Degas, dans la continuité de Toulouse-Lautrec. Disciple honni du peintre américain Whistler. Walter Sickert ouvrira une brèche dans la peinture anglo-saxonne, de telle sorte que Hopper, Lucian Freud ou Bacon semblent lui être redevables.



Il fréquentera les music-halls, les taudis, les cabarets, les théâtres décrépits, en y faisant ressortir tout l'éclat de leurs dorures, la profondeur aussi de leur pénombre. Saisir des visages, des grimaces dans l'obscurité, des raies de lumières qui encadrent dans l'instant une robe pourpre ou un geste gracieux. On y entend la clameur des spectateurs, la respiration d'une chanteuse, ou le claquement du talon sur un parquet. Plus tard, il sera l'un des premières à peindre des salles de cinéma, l'œil toujours par-delà la scène, plus haut, ou plus bas. Aux aguets du moindre reflet. Les repères renversés. Une contre-plongée vertigineuse. Des courbes de balcons. Des miroirs déformants. Des couleurs exacerbées. Ou une grisaille qui phagocyte tout. Le regard déjà photographique. L'instant où le regard perce de l'autre côté de l'illusion.


Puis des portraits, des paysages vénitiennes. Les coups de pinceaux forts, la toile comme attaquée aux couteaux. Des nus, crus et vrais comme le sont ceux de Bonnard, des corps qui s'alanguissent après l'amour, qui se redressent dans le noir d'une chambre, dont on ne perçoit rien qu'une cuisse blanche, un sein lourd et un visage peut-être défiguré. Par la maladie. Ou plus certainement par le travail de l'ombre. Rien à voir avec Renoir, rien à voir avec Courbet. La chair est devenu triste.


On pénètre désormais l'intimité des appartements, les intérieurs mornes, où les êtres s'ennuient. La mélancolie s'y aperçoit, discrète croit-on de prime abord, mais tout aussi terrassante que dans quelque gravure médiévale. Londres servira de décor, de scène de crime pour ainsi dire. Walter Sickert restera toute sa vie passionné par les faits-divers, les crimes des bas-fonds. Ceux de Whitechapel hante encore les consciences.



Et par une ironie du sort, on accusera même le peintre de vouloir perpétuer les crimes de Jack l'Eventreur, d'être un lointain complice, ou le tueur lui-même. Qui sait?

Ce qui rappelle la force d'évocation de ses toiles.


Walter Sickert, peindre et transgresser, exposition du Petit Palais




lundi 2 janvier 2023

Une nuit à Baden-Baden

 Leonid Tsypkin, né en 1926 à Minsk dans une famille juive de Russie, écrira des années pour ses tiroirs. Cumulant des notes et des débuts de romans à jamais inachevés. En 1982, après toute une décennie où il aura renoncé à produire le moindre écrit, il termine Un été à Baden-Baden. Une semaine plus tard, il trouvera la mort.

On ouvre les premières pages, et les phrases épousent les routes, les cahots d'un train qui file vers Leningrad: "C'était un train de jour, mais on était en hiver, en plein hiver, fin décembre, et puis le train allait vers Leningrad, vers le nord, il s'était donc mis à faire sombre très tôt -seules surgissaient les lumières des gares au sortir de Moscou, fuyantes, comme emportées en arrière par une invisible main; des petites gares sous la neige où les réverbères passaient comme une traînée de feu" et les propositions s'enchaînent. Des années plus tard, dans un autre siècle, en France, Mathias Enard tentera d'imiter ce style inimitable.


Dans ce train, l'auteur lit le journal de l'épouse Dostoïevski. Fin du printemps 1967, le couple arrive à Baden-Baden. L'auteur de Crimes et Châtiments est déjà venu ici, il y a subi les tourments d'une première union, qu'il dictera à Anna, sa nouvelle femme, détaillant les affres d'une passion qui la précède. Le résultat de leur collaboration aura donné naissance au Joueur, paru l'année d'avant. Baden s'y nomme Roulettenbourg.

Cette fois, la fièvre du jeu consumera tout entier l'écrivain russe. Plusieurs fois par jour, il fait des allers-retours jusqu'au casino, il mise, perd, renchérit, quémande, négocie, prie, échange, emprunte, demande pardon à Anna puis y retourne.


"Tantôt il perdait tantôt il gagnait, plutôt chanceux dans l'ensemble, s'il perdait c'était occasionnellement, quand on le heurtait au moment où il misait sur le rouge ou le noir, ou qu'autour de la table se répandait un parfum trop fort, puisqu'il y avait même des dames parmi les joueurs, ou encore quand il était gêné par un couple de Polonais assommants qui faisaient écran entre lui et les chiffres rouges sur lesquels il voulait miser..."


Il s'agace quand sa femme l'accompagne, l'accuse de faire fuir la fortune, elle se promène alors en attendant le retour de son époux, la fin du jour, en empruntant la Lichtentaler Strasse.

Il s'ennuie de la compagnie de Tourgeniev ou de Gontacharov, dont l'Oblomov s'est si bien vendu. Il fréquente les prêteurs sur gage. Et l'amour d'Anna demeure constant, inconditionnel, déplorant les pertes de Fedia, craignant la prochaine crise d'épilepsie.


Puis la fuite en avant continuera. Dresde, Genève pour un long séjour.

Soir de décembre, pluie froide, à l'hôtel am Sophienpark, je lis Leonid Tsypkin en train de lire le journal d'Anna Dostoïevski dans un train.

Il est bientôt minuit, je ferme le livre, je m'en vais tenter le hasard au casino.




vendredi 16 décembre 2022

L'inscription de la Place des Vosges

 On m'avait parlé de ces inscriptions. Paris, comme un immense livre de pierre. Et un poète nocturne qui a paraphé les murs. Place des Vosges, après avoir examiné les piliers les uns après les autres, enfin, celle que je cherchais:

1764

NICO

LAS

Etrange dédicace gravée dans la dalle. La dernière encore visible, paraît-il, de Nicolas Rétif de la Bretonne, l'extraordinaire auteur des Nuits de Paris. Insomniaque devant l'éternel, qui avoue avoir écrit des centaines d'inscriptions cryptées ici et là au gré des rues parisiennes, dans l'un de ses innombrables récits autobiographiques, la plus grande œuvre de l'intime du XVIIIe siècle, avec celle de Casanova assurément. Et Rousseau à côté se contente presque de pleurnicher sur son petit ego.

Ce fut d'abord les parapets de l'île Saint-Louis qui auront servi de tables aux graffitis du Griffon qui aura arpenté les rues, à une époque où Paris était encore Paris.

Puis ces traces finissent par disparaître. Le poète accuse peut-être un gendre, Augé, mais plus probablement qu'une ville se transforme plus vite encore que le cœur des hommes. Et voilà Nicolas courir après ses mots qui s'effacent aussitôt écrits. Hantise de l'écrivain. Il entreprend donc de produire un deuxième exemplaire de son gigantesque manuscrit, sur papier cette fois, intitulé Mes Inscriptions.

J'ouvre la première page: Ce fut en 1779, le 5 novembre, à l’époque de mon premier mal de poitrine, que je commençai d’écrire sur la pierre, à l’Ile-Saint-Louis : cette première inscripcion est à la dixième pierre, à gauche du Pont-rouge, en y entrant par l’Ile. Je la fis dans cette idée : verrai-je cette marque l’année prochaine ? Il me semble que, si je la revoyais, j’éprouverais un sentiment de plaisir, et le plaisir est si rare, vers l’automne de la vie, qu’il est bien permis d’en rechercher les occasions ; cette date ne portait que ces mots : 5d 9bris malum.

1779? L'inscription de la place des Vosges date pourtant de 1764, ne serait-elle pas de Rétif? Difficile d'en juger. Quand commence l'œuvre? Quels premiers mots l'inaugurent? Certains livres commencent avant d'avoir commencé, et j'aime à croire qu'on y voit ici, sur l'une des places les plus fréquentées de la capitale un vestige ineffaçable (plus de gendre mesquin?) de l'époque où Paris était encore Paris.



Source: http://www.paris-autrement.paris/nicolasrestifdelabretonnepremiertagueurdeparis/

Mes Inscriptions sur Wikisource: https://fr.wikisource.org/wiki/Mes_Inscripcions/Texte_entier

La Franqui: bout du monde

               Je connaissais un peu ce petit coin de terre battu par les vents, caressé par la mer. Cette immense plage déserte où l’eau s’...