samedi 9 février 2019

Piazza del Nettuno

Par rapport aux nus de la Piazza della Signoria de Florence, le Neptune de Bologne semble à première vue trop petit, presque trop haut, au sommet de la fontaine qui le soutient. Et pourtant, les habitants l'appellent le Géant. Et pourtant son ombre gigantesque se répand dans les moindres plis de la ville, sa silhouette se détache, tranchante et sûre d'elle, quand on l'aperçoit au travers des arcades du Palais du Podesta de la Piazza Maggiore.

Il est le symbole de marbre et de bronze de la toute-puissance papale, incarnée en chair et en os par Pie IV, en 1565, quand Bartolomeo Ammannati sculpte son bloc d'éternité, à la demande de Jean de Bologne.

Sa charge érotique est intacte. Et avec elle toute son ambiguïté. A ses pieds, les quatre grands fleuves connus du monde d'alors (le Gange, le Nil, l'Amazone et le Danube) épousent les courbes troublantes de nymphes qui compressent leurs seins pour que jaillissent quelques jeux d'eaux, à moins que ce soit les premières gouttes de lait de la Voie Lactée, comme dans un tableau de Botticelli.

Et Neptune lui-même, si nu, trop nu, aux muscles trop saillants, signe l'un des grands scandales de l'Italie de la Renaissance. L'intention originelle était de lui attribuer en effet un sexe à la mesure de sa puissance. Symbole du pape peut-être, mais le pouvoir se trouve toujours au cœur du bas-ventre.L'Eglise s'offusqua, refusa fermement. Le sculpteur pensa donc la statue de telle sorte  que le pouce de sa main gauche tendu, aperçu sous un certain angle, devait laisser apparaître un imposant phallus en érection. J'ai tourné autour de la fontaine monumentale à la recherche de la bonne perspective, de ce point de vue impudique, aux aguets de l'illusion. Mais seuls ceux qui savent savent, j'imagine...
L'Eglise le sut, le comprit, s'offusqua encore, se révulsa, pria, implora, déplora. Quelque temps elle décida d'habiller le dieu de la mer d'un grotesque pantalon en bronze, maillot de bain incongru pour Poséidon que Bonaparte fit fondre alors pour les besoins de son artillerie, à l'époque de ses grandes conquêtes. Neptune retrouva donc l'aura de sa nudité.

Source: Le Guide du Routard: L'Italie du Nord

Photo du Neptune, Bologne:


samedi 12 janvier 2019

Londres, ville biblique!

Une nuit que j'étais à me morfondre dans quelque pub anglais du cœur de Londres, parcourant l'Amour Monstre de Pauwels, me vint une vision dans l'eau de Seltz. Quelle vision?, demanderait-on à Gainsbourg. Oh, pas grand-chose, presque rien, à dire vrai. Rien que l'essentiel. Cette apparition m'apparaît confuse, mais je crois la reconnaître. A chacun, ses spectres, n'est-ce pas.

Car "tout l'affreux passé saute, piaule, miaule et glapit dans le brouillard rose et jaune et sale des sohos avec des indeeds et des al rights et des haos." disait Verlaine.
"Londres fume et crie. Ô quelle ville de la Bible!
Le gaz flambe et nage et les enseignes sont vermeilles.
Et les maisons dans leur ratatinement terrible
Épouvantent comme un sénat de petites vieilles."

"Ah! vraiment c'est triste, ah! vraiment ça finit trop mal."

Londres, ville biblique, donc? Je vois. Une ville qui, plusieurs fois, a traversé ses plaies d'Egypte. Le fléau sous ses nombreux masques.

1666: Le Grand Incendie ravage la ville du 2 au 5 septembre. "Sauf quelques églises de pierre, tout le Londres moyenâgeux a disparu en trois jours, emportant mille ans d'histoire." précise Paul Morand. "On dirait que l'incendie a laissé dans l'air son odeur redoutable. Après trois siècles, Londres sent encore le brasier froid, et la pierre de ses plus beaux immeubles garde quelque chose de calciné. Quand un feu de cheminée éclate, quand passent les pompiers et leurs automobiles rouges, les habitants se regardent avec inquiétude, et font silence... Impression de malaise, que je n'ai jamais éprouvée dans aucune autre ville, on dirait que du fond de leur subconscient, les Londoniens sentent remonter le souvenir du Grand Incendie."

1856: La Grande Puanteur. La ville est imprégnée, jusque dans son ombre, d'une odeur nauséabonde qui remonte des eaux croupies de la Tamise, sous la chaleur caniculaire de l'été. Un déluge, qui se fait attendre, finira par dissiper la puanteur.

1940-1941: Le Blitz. L’Éclair. La mort venue d'en-haut. Plus de 40 00 civils tués, lors des pluies incessantes de l'aviation allemande, qui bombardent la ville, nuit et jour.

1952: Le Grand Smog, cette brume épaisse qui a enténébré la ville du 5 au 9 décembre. Le Smog, ce troisième géant, né des vapeurs de la révolution industrielle, héritier de Gog et Magog, les bâtisseurs de la ville, ces Titans légendaires qui "durent avoir des jambes d'échassiers pour se frayer un chemin à travers les méandres marécageux de la Tamise, et des têtes plus hautes que des phares pour dominer l'étendue des forêts." (Paul Morand.)

Ah, Londres, ville biblique! Babylone, Sodome, Gomorrhe, Soho, Picadilly Circus, et le reste; et les néons ont fini par remplacer le "feu du ciel."

Sources: Paul Morand, Londres, Gallimard, Folio, 1962
               Paul Verlaine, "Le Sonnet boîteux", Jadis et Naguère, Pocket, 2009

Photo de Londres, hiver 2018:


dimanche 2 décembre 2018

Le plus grand théâtre de Bruxelles

Victor Hugo fuit la France de Napoléon III et emménage dans l'une des maisons de la Grand-Place. C'est ici qu'il commence à écrire Les Châtiments et s'extasie du moindre détail de la plus belle place du monde.
"L'Hôtel de Ville est un bijou comparable à la flèche de Chartres; une éblouissante fantaisie de poète tombée de la tête d'un architecte. Il n'y a pas là une façade qui ne soit une date, un costume, une strophe, un chef-d'oeuvre. J'aurais voulu les dessiner toutes l'une après l'autre."

Un soir de printemps, j'y termine moi-même une journée de promenade et d'errance. La bière coule à flots dans les rues avoisinantes, quelques touristes se contorsionnent, s'agenouillent, se couchent même sur le pavé pour tenter de prendre en photo l'Hôtel de Ville en entier, avec sa flèche qui toujours s'élance hors du cadre. Personnellement, je ne m'y suis pas risqué, encore un peu soucieux de ma dignité.

J'ai cherché le clou par lequel l'architecte, selon la légende, se serait pendu. Jules Clarétie, en 1884, écrit: "La vieille Bruxelles est tout entière dans cette superbe place de l'hôtel de ville, avec ses maisons du XVIe siècle, ciselées, fouillées, dorées, leurs toits immenses percés de clochetons gracieux s'élevant par degrés et se découpant sur le ciel. L'hôtel de ville est un chef-d'oeuvre. On montre, sous la voûte du portail d'entrée, un clou où, dit la légende, l'architecte se serait pendu, en reconnaissant je ne sais quel défaut dans son oeuvre."
En vérité, le défaut se voit, l'une des ailes est plus longue que l'autre, mais cela n'a jamais été une négligence de l'architecte. La légende reste.

La foule commence à s'agglutiner, et un instant, j'ai compris d'où venait le sens du détail des œuvres de Brueghel l'Ancien. Avant de peindre Jeux d'enfants ou la Procession au calvaire, il a dû s'imprégner des lieux et exercer son œil à la profusion et à la multitude.

Les passants s'asseyent à même le pavé, forment des rondes ici et là comme des manchots sur la banquise. Buvant, mangeant. Levant parfois le regard sur les infinis détails des façades. La Maison du Roi, la Maison de la Corporation des Merciers, la Maison du Serment des Archers, ainsi de suite. Leurs dorures, leurs angles, leurs enseignes, l'intérieur fastueux entraperçu. Leur harmonie surtout. Agapes tantôt sublimes tantôt grotesque. Ripailles gargantuesques devant l'ordre et la beauté.
Le décor, les coulisses et les gradins deviennent ensemble un théâtre total où acteurs et spectateurs s'unissent, tous regards regardés par chacun.

Photo de la Grand-Place de Bruxelles de nuit:



dimanche 11 novembre 2018

Le Bûcher des vanités

Il avait prévu la fin d'un règne, la fin d'un monde, mis en garde, prophétisait, et le destin avait fini par l'écouter. L'armée française de Charles VIII entre en Toscane en 1494 et renverse les Médicis. Savonarole, cet étrange prophète dont les prédictions affolent l'ordre du monde, négocie avec l'ennemi et épargne Florence de la ruine. Les Florentins ont le privilège de choisir leur souverain. C'est ce prêtre dominicain qui aura leur faveur.
Aussitôt, il institue une théocratie. Florence devient une République chrétienne dans laquelle il ne cessera de s'opposer au clergé dont il condamne la dépravation morale, sous le regard inquiet de Rome.

En 1497, il organise avec ses disciples ce qui restera dans l'histoire comme le Bûcher des vanités, dans un désir de purifier le monde. On collecte tout ce qui est lié à la corruption spirituelle du temps: des œuvres de Pétrarque et de Boccace sont brûlées Piazza della Signoria, des robes, des étoffes, des bijoux, des miroirs, dans un feu toujours plus grand, dont la tornade de fumée s'aperçoit des collines avoisinantes, jusqu'à Fiesole, et plus loin encore, des images licencieuses, des cosmétiques, des coffres sculptés, des nus. Botticelli en personne jettera dans les flammes certains de ses chefs-d'oeuvre. On répète que c'est l'âme de Florence tout entière, cette âme trouble et souillée par les siècles, qui se lave dans le brasier.

Mais Savonarole est allé trop loin, le Pape décrète l'excommunication. Son fanatisme ne se calme pas pour autant. Il organise un nouvel autodafé en 1498. Mais la foule commence à protester. Les interdits sont devenus trop nombreux. On rouvre les salons de jeux qui ont été fermés, les lupanars. Et des émeutes font éclater l'autorité du moine.
Rome lui propose de s'en remettre à Dieu par l'épreuve du feu, il refusera l'ordalie. Le Couvent San Marco où il siège est alors pris d'assaut. Il est arrêté, lynché par la foule.

Les hommes du Pape, comme ses opposants politiques, lui font subir plusieurs semaines d'interrogatoire dont la visée véritable est un désir de se livrer à maintes séances de torture gratuite.

L'Inquisition le condamne finalement le 23 mai 1498. Il sera brûlé en place publique, à l'endroit même où il avait organisé ses bûchers, après être préalablement pendu comme ultime faveur. "Qui a tué par l'épée périra par l'épée."

Réformateur fascinant, terrible, trouble, il aura prêché contre la corruption des âmes et des Etats. Considéré comme l'un des premiers à avoir ouvert la voie au protestantisme, certains en appellent aujourd'hui encore à sa réhabilitation.

Photo de la Piazza delle Signoria  prise de la Loggia dei Lanzi, Florence:




jeudi 1 novembre 2018

La ville aux mille sièges

Les siècles ont offert au peuple catalan la résistance dans l'âme, et aux heures désespérées de leur histoire ils ont toujours honoré ces siècles de leur offrande.

Depuis 1714 déjà, on célèbre malgré la prise de Barcelone par les Bourbons, le courage indéfectible des vaincus qui ont lutté jusqu'au bout, symptôme peut-être d'une nation toujours en guerre, qui laisse planer avec le vent local, le garbi, un petit air perpétuel d'insurrection.

Gérone, discrète dans l'ombre de la mégalopole où l'on s'échine depuis un siècle à terminer une cathédrale interminable, est ainsi surnommée "La ville aux mille sièges" pour en avoir subi plus de treize entre 1295 et 1809.
Et même sous la puissance des assauts français, à cette époque où Napoléon, sur plusieurs fronts, mettait le monde à ses pieds, la ville resta fière. On la nomma alors "La trois fois immortelle" pour avoir essuyé trois sièges lors de la guerre d'Indépendance, trois sièges en une seule année.
Le 20 juin 1808, quelques soldats et des civils repoussent les troupes napoléoniennes qui n'auront pas le temps de franchir les remparts, de suivre le long de l'Onyar les allées de saules pleureurs, et se perdant dans le Call, gravir l'escalier monumental de la Cathédrale Santa Maria.
Le 22 juillet, deuxième tentative qui échoue encore, quand d'autres empires, plus grands encore, par-delà les Pyrénées, avaient montré moins de résistance à l'ambition de Napoléon.
Enfin, avec plus d'hommes, plus d'artillerie, la France assiège une nouvelle fois Gérone en mai 1809. Et sous le gouvernement d'Alvarez de Castro, la ville résiste à sept mois de siège, avec parfois des victoires éclatantes. Le 19 septembre, "le Grand Jour de Gérone", les troupes françaises sont même contraintes de battre en retraite. Mais la puissance de l'armée ennemie est, à cette époque encore, sans limite. Et la ville cède peu à peu. La famine et la maladie, que le commandant Alvarez en personne subira de plein fouet, contraignent Gérone à capituler le 11 décembre, ayant perdu la moitié de sa population, laissant pourtant moins le souvenir d'une défaite que celui d'une persévérance que seuls les siècles en effet avaient pu bâtir.

Photo de Gérone:


lundi 8 octobre 2018

Le Château de l'Oeuf

Face au Vésuve, l'îlot de Megaride, au cœur même de Naples, s'en éloigne toujours un peu. Des caruggi trépidantes à la presqu'île, cent mètres d'une jetée en contrebas de laquelle un petit village a su garder longtemps son indépendance.
Naples, pourtant, est née ici. Dans la nuit des âges, Parthénope, l'une de ces sirènes dont le chemin a croisé celui d'Ulysse, s'y est échouée. Plusieurs éternités après, j'imagine, les Cumains y débarquent au sixième siècle avant Jésus-Christ pour poser les premières pierres de la ville. Les peuples se succédèrent, les guerres se multiplièrent, les victoires, les défaites. L'îlot se transformera au gré des siècles: monastère, forteresse, citadelle, prison. Les armées du duc Sergio foulèrent le rocher, celles de Roger le Normand, ou encore celles de Robert d'Anjou.

C'est ici que le dernier empereur romain d'Occident fut incarcéré avant d'être condamné à l'exil et que son nom disparaisse de l'histoire, Romulus Augustule, le "petit Auguste", vaincu par Odoacre le Skire, en 476. Nul ne sait si lors de la sentence, il porta les yeux vers le volcan ou la côte, à la recherche d'un ultime réconfort.

Selon la légende, Virgile aurait placé, sous le château, un œuf sur lequel reposerait toute la prospérité de Naples. S'il arrivait qu'il se brisât, la ville serait maudite. Et qui sait? Peut-être alors que le Vésuve se réveillerait...

En 1370, les Napolitains sont pris de panique. On raconte partout en ville que l’œuf a chuté, et qu'il en faut peu pour que le reste suive. Pillages, prières; rien ne semble pouvoir calmer la foule. Nul autre choix pour la reine Jeanne d'Anjou de déclarer publiquement qu'in extremis on avait remplacé l’œuf et que tout était sauf.
L'ordre de retour, on compta les morts et les dégâts, ceux qui s'étaient tournés vers Dieu et les autres vers les putains de Spaccanapoli.

Ce n'était ni la première ni la dernière fois que les Napolitains s'étaient essayés à l'apocalypse.

Photo du Castel dell'Ovo, Naples:


samedi 22 septembre 2018

Nouveau venu qui cherches Parme en Parme

Tout le monde se souvient de Joachim du Bellay, traversant les Alpes pour enfin se rendre dans la ville de son âme, Rome, celle dont il a tant rêvé, lui qui cherche Rome en Rome, toujours en vain. Car, en effet, rien de Rome en Rome il n'aperçoit ; ces vieux palais; et ces vieux arcs qu'il voit, ces vieux murs, il doit l'admettre bien dépité, c'est ce que Rome on nomme. Il est victime d'un syndrome qui pourrait porter son nom. C'est comme aller à Manhattan aujourd'hui, dans l'espoir de rencontrer cette ville que l'on croit connaître tant elle a été détruite au cinéma.
Une autre ville provoque en nous, visiteurs pleins d'espoirs, ce même trouble: Parme. Et bien malheureux l'un de ces happy few qui a lu Stendhal et qui confond La Chartreuse avec le Guide du Routard. Ah, nouveau venu qui cherches Parme en Parme, etc., etc.
Proust s'est lui aussi mis à rêver de la ville. C'est ce que font les rêveurs, ils se contentent d'imaginer, et ne vont pas vérifier l'objet de leurs fantasmes, pas même parce qu'ils ont peur d'être déçus, mais parce que ça ne leur viendrait pas à l'esprit de se déplacer. Les rêveurs qui font l'effort du trajet pour en avoir le cœur net, comme du Bellay, ceux-là sont souvent victimes de leur propre imagination...
Quelque part dans La Recherche du Temps perdu, on lit: "Le nom de Parme, une des villes où je désirais le plus aller, depuis que j'avais lu la Chartreuse, m'apparaissant compact, lisse, mauve; si on me parlait d'une maison quelconque de Parme dans laquelle je serais reçu, on me causait le plaisir de penser que j'habiterais une demeure lisse, compacte, mauve et douce, qui n'avait de rapport avec les demeures d'aucune ville d'Italie, puisque je l'imaginais seulement à l'aide de cette syllabe lourde du nom de Parme, où ne circule aucun air, et de tout ce que je lui avais fait absorber de douceur stendhalienne et du reflet des violettes."

Revenant moi-même de Florence, j'ai voulu m'arrêter à Parme, comme ça, pour voir. Tout de même, Stendhal en parle, Proust aussi, le choix était vite fait. Il y aura bien, me disais-je, une chartreuse dans le coin à visiter. Alors des chartreuses, oui, en Italie, il y en a toujours une ou deux, mais aucune en ville, et nul ne sait de quelle chartreuse l'auteur s'est inspiré. Bref, la Parme de Stendhal, il faut la rêver, dans les ruines du Palazzo della Pilotta, dans les rues ocres et le reste. Soit. Mais alors pourquoi Parme? De son propre aveu, la ville est d'ailleurs assez "plate". C'est le moins que l'on puisse dire un dimanche d'août, caniculaire et désert. Une ville plate, peut-être. Parme, c'était plus simple, politiquement, une ville calme, Stendhal n'avait pas à se soucier du contexte politique et d'autres complots du duché qu'il suggérait. Pas très excitant comme raison! Parme, ce n'est pas Florence, Milan, ni même Ferrare. Et c'est mieux comme ça. Non, c'est Parme! Ville plate? Lisse, comme une mer sans vent. Où ne circule aucun air, effectivement. C'est simplement un dimanche d'août où l'on a, brusquement, l'impression qu'une ville nous accorde enfin le temps de rêver, l'âme saisie par le marbre rose du Baptistère. Parme, c'est une femme endormie, on marche sur la pointe des pieds, on se surprend à chuchoter, et c'est déjà trop. Au loin, on entend les prémices d'un orage comme les premiers coups de canon d'une bataille.

Et alors, on comprend, dans cet engourdissement, pourquoi Parme...

Lecture essentielle: La Chartreuse de Parme, Stendhal, 1839

Photo de la Piazza del Duomo, Parme:



samedi 18 août 2018

Le déluge de Florence

Sur l'une des fresques du Chiostro Verde de Santa Maria Novella, Paolo Ucello représente l'épisode du Déluge en verdaccio, dans une grisaille verdâtre qui donne son nom au cloître. Ce qui apparaît immédiatement, ce n'est pas l'apaisement des eaux comme symbole de la renaissance de l'humanité, selon l'usage de l'époque, mais l'imminence du désastre. A Florence, il peint l'instant avant le chaos. On dira bien des fois en effet que la ville aurait été bâtie par Noé lui-même.

Cernée de collines, en aval de la Siève, plus grand affluant de l'Arno, elle a toujours été la cible des colères célestes. En 1966, après 40 jours de pluies ininterrompues, on craint que le barrage cède. C'est pourquoi les autorités décident d'ouvrir l'écluse en amont. Le déchaînement des eaux est tel que toute Florence se voit engloutie. Seuls les bijoutiers du Ponte Vecchio ont été prévenus et les boutiques sont désertées quand un torrent de boue vient dévaster l'ouvrage. Bien des ponts par le passé ont été détruits par les crues bibliques de l'Arno. Les piliers, le sol tremblent, un peu plus et il cède à son tour.

Tout est emporté sous le passage des eaux, Florence devient un immense chaudron où mijotent fruits et légumes, meubles, vêtements, bouts de bois, blocs de pierre. Le torrent de boue entre dans les maisons, les églises, pille, dévaste dans le brouhaha des tempêtes, comme une plaie d'Egypte, à une allure telle que ceux qui se trouvent dans les souterrains de la gare furent noyés sur le coup.

35 victimes, 16000 voitures détruites. L'eau et l'électricité coupées pour plusieurs jours. Des centaines de familles expulsées par les caprices du fleuve.
Parfois, l'eau atteint 6 mètres de hauteur dans les rues. 800 chefs-d'oeuvre sont engloutis, les sous-sols de la galerie des Offices inondés. Près de deux millions de manuscrits et d'ouvrages inestimables gravement détériorés à la Biblioteca Nazionale. Cinq panneaux en bronze de la Porte du Paradis du Baptistère, sculptés par Guiberti, arrachés. Les dégâts dépassent l'entendement.

Des milliers de bénévoles arrivent du monde entier pour déblayer, prêter main forte. Tant bien que mal. Chacun un peu plus petit qu'avant. Un peu plus humain que la veille. On les appellera les Anges de la Boue.

La catastrophe aura touché toute l'Italie. Venise connaît alors une acqua alta historique, le quartier médiévale de Gênes et les Cinque Terre subissent de graves dommages.

Aujourd'hui encore, plus de 50 ans après, deux ateliers de restauration à Florence fonctionnent toujours à plein temps, l'un consacré aux peintures, l'autre aux sculptures, dans l'espoir de sauver ce qui fut dévasté en l'espace d'une seule nuit.

Source: National Geographic, Italie du Nord

Photo de Florence


dimanche 12 août 2018

Le syndrome de Stendhal

Stendhal traverse l'Italie à de nombreuses reprises au cours de son existence; il se fait un ami intime des ocres, des ruines, des marbres. Il observe, mesure en poète, ressent en rêveur. Milan, Bologne, Florence, Naples, Rome. Chacune des villes lui offre sa nudité, sa vérité, un visage qui lui est propre, une haleine, une personnalité et un inconscient. Écrivain insatiable, il note tout tout le temps, sur la nappe des tables de restaurant, sur des bouts de papiers en vrac, ses impressions, ses rencontres, ses soirées à La Scala, ses jugements sur les habitants, ses enthousiasmes, ses déceptions.

Il s'agace du tempérament florentin auquel il préfère l'humeur milanaise, pourtant il découvre ébahi Florence, cette ville que Montaigne, le premier à avoir parcouru la péninsule, ne put connaître qu'en coup de vent, rencontre manquée qui ne dura pas plus de deux heures.

Les beautés, les éternités sont de tous côtés, à chaque coin de rue, à l'air libre, trop grandes, trop nombreuses pour une âme aussi sensible peut-être. A moins que ce ne soit la moiteur de la Toscane...

En sortant de la basilique Santa Croce, tombeau de Machiavel, Galilée ou Michel-Ange, comme Napoléon quittant les sanctuaires des pyramides, Stendhal est pris de vertiges. Les envoûtements de l'Italie semblent avoir eu raison de lui. Son cœur s'emballe. Il se sent emporté en-dessous de ses pas et au-dessus de son crâne, comme un abîme qui s'ouvre sur terre et dans le ciel. Il est désarçonné. De l'autre côté de la vie. Il traduira cette curieuse plénitude dans ses récits de voyage: " J'étais dans une sorte d'extase, par l'idée d'être à Florence, et le voisinage des grands hommes dont je venais de voir les tombeaux. Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi dire. J'étais arrivé à ce point d'émotions où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j'avais un battement de cœur, ce qu'on appelle des nerfs à Berlin; la vie étant épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber."

Ce vertige devant l'éternité deviendra un cas d'école. Les médecins l'appelleront Le Syndrome de Stendhal.

Idées de lecture: Rome, Naples et Florence, Stendhal, Gallimard, Folio, 1987
                             Je cherche l'Italie, Yannick Haenel, Gallimard, Folio, 2015

Photo de la basilique Santa Croce:


samedi 11 août 2018

La Baie des Poètes

Aux premières heures, le soleil lutte avec le silence. Les mouettes observent. Un lézard ou deux se faufilent. L'air est moite déjà, tout embaumé des parfums de figuiers. Sur ces senteurs méditerranéennes, le vent discret dépose les effluves salées du large et d'autres fulgurances des foccace qui cuisent dans les fours.

Au comptoir, au coude à coude avec ces espèces d'hommes que l'on nomme les matinaux, je vide mon caffè en deux minuscules gorgées qui les valent toutes. Et je me perds sur les hauteurs qui mènent à la forteresse. Toute la Baie des Poètes, muette, devant moi, dans les tremblements de l'horizon. Nom qui lui fut donné en souvenir des poètes qui y sont restés ébahis, rêveurs devant sa perspective, Byron, Shelley et les autres, anonymes, transparents qui ont perçu les mêmes vibrations de l'eau, senti les mêmes parfums, emportés par les mêmes Muses. Au loin.

Dans la lumière rasante de l'aube, je remarque au loin Porto Venere et ces trois îles, Palmaria, Tino et Tinetto. Je scrute les confins, comme pour y remarquer le retour de quelque épave après la tempête et ses naufrages, le retour de fantômes tels que la mer parfois en recrache par-delà le temps.

Percy Shelley fut saisi par l'horizon, une matinée de l'été 1822, une matinée comme celle-ci peut-être, son bateau englouti par le caprice des eaux, au large de Lerici, qui, le doigt sur la bouche, tait le souvenir de ses morts, le regard mouillé pour y faire son deuil, deux siècles plus tard.

Mais il arrive parfois, quand on prête l'oreille au silence, que le vent récite quelques-uns de ses poèmes:

Vers écrits dans la Baie de Lerici

Elle me quitta à l'heure silencieuse
Où la lune avait fini de gravir
Le sentier d'azur de la pente du Ciel,
Et comme un albatros pris de sommeil,
En équilibre sur ses ailes de lumière,
Elle planait dans la nuit pourpre,
Avant de regagner son nid de l'océan
Dans les chambres de l'Ouest;
Elle me quitta, et seul je demeurai
A méditer tous les accords
Dont, pourtant silencieux à l'oreille,
Le cœur ensorcelé reconnaissait le timbre,
Telles des notes qui meurent sitôt nées,
Mais pour autant ne cessent
De hanter les échos que renvoient la colline;
Et à sentir -bien trop!-
La soyeuse vibration de sa caresse,
Comme si sa main douce, même à présent,
Tremblait légère sur mon front;
Et ainsi, bien qu'elle fût absente,
Le souvenir me donnait d'elle tout
Ce que même la Fantaisie défie de réclamer: -
Sa présence avait adouci et dompté
Toutes les passions, et seul j'habitai
Cette heure qui est la nôtre

Percy Bysshe Shelley

Photo de Lerici:


dimanche 29 juillet 2018

Le Tribunal des eaux

J'étais en terrasse plaza de la Virgen, sirotant une horchata de chufa, d'un côté de la cathédrale, laquelle s'offre avec tant d'éclat que l'on ne saurait dire alors si je me trouvais devant ou derrière sa nef. J'exerçais mon esprit en essayant de la concevoir dans sa totalité, mais toujours un morceau semblait excéder l'architecture, comme ces puzzles immenses qui, une fois finis, rient de nous voir, dépités, une pièce en trop dans la main dont on ne sait plus quoi faire.

Midi approchait, et je sentais une fébrilité grandir dans le pas des passants. On se rapprochait, on interrogeait, on préparait les appareils photo, on se faufilait, on grimpait sur la pointe des pieds.
Du bâtiment d'en face, les agents de l'ordre, au tricorne qui rappelle les heures franquistes et plus loin encore les vers de Garcia Lorca, portent à bout de bras des chaises qu'il viennent poser en rond devant la Porte des Apôtres. C'est le Tribunal des Eaux qui se prépare. Je demande au serveur des explications. Tous les jeudis midi, c'est le même rituel, ça ne dure jamais plus de cinq minutes. Et encore, il vise large!

Tous les jeudis midi depuis l'an 960. Dix siècles n'ont pas suffi pour perdre cette habitude. Il s'agit de l'institution juridique la plus vieille d'Europe. Elle s'était instaurée dans le temps pour régler les litiges concernant l'approvisionnement en eau de la huerta aux alentours de Valence.

Les douze coups sonnent. Les juges sortent sous le cagnard. Des applaudissements mort-nés: a-t-on affaire à un spectacle dont aujourd'hui seuls les touristes jouissent ou un véritable protocole juridique qu'il nous faudrait prendre le plus sérieusement du monde? Peut-on sans doute se poser la question. Car voilà des décennies qu'il n'y a plus le moindre problème quant à l'usage de l'eau. Mais, après tout, on ne sait jamais...
Un homme ouvre la cérémonie en valencien. Il demande à quiconque ayant subi un préjudice concernant leur champ d'application de se manifester. Il scande son appel une dizaine de fois. Naturellement, nul ne se manifeste plus.

Et la foule tout autour commence à se dissiper. Les vieux juges se risquent alors à un sourire ou deux, pas plus, pour les touristes; et tous se réfugient à l'ombre avant que le soleil ne se fasse plus insistant.

Il n'y a pas un jeudi depuis plus de mille ans où le tribunal ne s'est pas réuni, qu'il neige ou qu'il pleuve, ce qui est bien rare par là-bas...

Photo de la plaza de la Virgen, Valencia:


La Franqui: bout du monde

               Je connaissais un peu ce petit coin de terre battu par les vents, caressé par la mer. Cette immense plage déserte où l’eau s’...