mardi 7 février 2023

L'aquarium de Balbec

 Ce fut d'abord Trouville et les chambres des Roches Noires, devant la mer. Le jeune Proust y vient très régulièrement, les étés, en compagnie de sa grand-mère d'abord, et sa mère. Il élargit son horizon, fuit les mondanités parisiennes. Il occupe l'appartement 110. Il écrit déjà.



C'est encore le moment où il découvre la Normandie. En 1907, il apprend que non loin d'ici, au-delà des falaises des Vaches Noires, ouvre un grand hôtel, à Cabourg. Sous sa plume, ce sera désormais Balbec, comme Roulettenbourg fut Baden-Baden pour Dostoïevski.




Il en deviendra un habitué. Louant trois chambres, pour y loger de part et d'autre de la sienne secrétaires et grooms particuliers. C'est à Cabourg d'ailleurs qu'il rencontrera Alfred Agostinelli, chauffeur de taxi, grâce auquel il continuera d'arpenter la côte d'Albâtre, à toute allure, entre Houlgate et Honfleur. L'écrivain l'engage comme secrétaire, lui voue une passion qui lui inspirera l'amour du narrateur pour Albertine dans La Recherche du Temps perdu.

Délaissant les manuscrits et la lenteur des mots, Agostinelli, passionné de vitesses, de voyages et de mécanique, décide de partir sur la Côte d'Azur. Il y a en lui du Paul Morand, du Jacques Rigaut, du Roger Vailland, du moins c'est ainsi que je l'imagine. Il meurt d'un accident d'avion le 30 mai 1914, laissant Proust dans un indicible désespoir.




Cette mort, et la guerre: Proust ne remettra plus jamais les pieds à Cabourg, et se terrera dans son appartement parisien.

Il rendra le Grand Hôtel de Cabourg immortel, dont la verrière devient alors "comme un immense aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisible dans l'ombre, s'écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement, balancée dans des remous d'or, la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges.



dimanche 29 janvier 2023

Walter Sickert: d'or et de grisaille

Lié d'amitié avec Edgar Degas, dans la continuité de Toulouse-Lautrec. Disciple honni du peintre américain Whistler. Walter Sickert ouvrira une brèche dans la peinture anglo-saxonne, de telle sorte que Hopper, Lucian Freud ou Bacon semblent lui être redevables.



Il fréquentera les music-halls, les taudis, les cabarets, les théâtres décrépits, en y faisant ressortir tout l'éclat de leurs dorures, la profondeur aussi de leur pénombre. Saisir des visages, des grimaces dans l'obscurité, des raies de lumières qui encadrent dans l'instant une robe pourpre ou un geste gracieux. On y entend la clameur des spectateurs, la respiration d'une chanteuse, ou le claquement du talon sur un parquet. Plus tard, il sera l'un des premières à peindre des salles de cinéma, l'œil toujours par-delà la scène, plus haut, ou plus bas. Aux aguets du moindre reflet. Les repères renversés. Une contre-plongée vertigineuse. Des courbes de balcons. Des miroirs déformants. Des couleurs exacerbées. Ou une grisaille qui phagocyte tout. Le regard déjà photographique. L'instant où le regard perce de l'autre côté de l'illusion.


Puis des portraits, des paysages vénitiennes. Les coups de pinceaux forts, la toile comme attaquée aux couteaux. Des nus, crus et vrais comme le sont ceux de Bonnard, des corps qui s'alanguissent après l'amour, qui se redressent dans le noir d'une chambre, dont on ne perçoit rien qu'une cuisse blanche, un sein lourd et un visage peut-être défiguré. Par la maladie. Ou plus certainement par le travail de l'ombre. Rien à voir avec Renoir, rien à voir avec Courbet. La chair est devenu triste.


On pénètre désormais l'intimité des appartements, les intérieurs mornes, où les êtres s'ennuient. La mélancolie s'y aperçoit, discrète croit-on de prime abord, mais tout aussi terrassante que dans quelque gravure médiévale. Londres servira de décor, de scène de crime pour ainsi dire. Walter Sickert restera toute sa vie passionné par les faits-divers, les crimes des bas-fonds. Ceux de Whitechapel hante encore les consciences.



Et par une ironie du sort, on accusera même le peintre de vouloir perpétuer les crimes de Jack l'Eventreur, d'être un lointain complice, ou le tueur lui-même. Qui sait?

Ce qui rappelle la force d'évocation de ses toiles.


Walter Sickert, peindre et transgresser, exposition du Petit Palais




lundi 2 janvier 2023

Une nuit à Baden-Baden

 Leonid Tsypkin, né en 1926 à Minsk dans une famille juive de Russie, écrira des années pour ses tiroirs. Cumulant des notes et des débuts de romans à jamais inachevés. En 1982, après toute une décennie où il aura renoncé à produire le moindre écrit, il termine Un été à Baden-Baden. Une semaine plus tard, il trouvera la mort.

On ouvre les premières pages, et les phrases épousent les routes, les cahots d'un train qui file vers Leningrad: "C'était un train de jour, mais on était en hiver, en plein hiver, fin décembre, et puis le train allait vers Leningrad, vers le nord, il s'était donc mis à faire sombre très tôt -seules surgissaient les lumières des gares au sortir de Moscou, fuyantes, comme emportées en arrière par une invisible main; des petites gares sous la neige où les réverbères passaient comme une traînée de feu" et les propositions s'enchaînent. Des années plus tard, dans un autre siècle, en France, Mathias Enard tentera d'imiter ce style inimitable.


Dans ce train, l'auteur lit le journal de l'épouse Dostoïevski. Fin du printemps 1967, le couple arrive à Baden-Baden. L'auteur de Crimes et Châtiments est déjà venu ici, il y a subi les tourments d'une première union, qu'il dictera à Anna, sa nouvelle femme, détaillant les affres d'une passion qui la précède. Le résultat de leur collaboration aura donné naissance au Joueur, paru l'année d'avant. Baden s'y nomme Roulettenbourg.

Cette fois, la fièvre du jeu consumera tout entier l'écrivain russe. Plusieurs fois par jour, il fait des allers-retours jusqu'au casino, il mise, perd, renchérit, quémande, négocie, prie, échange, emprunte, demande pardon à Anna puis y retourne.


"Tantôt il perdait tantôt il gagnait, plutôt chanceux dans l'ensemble, s'il perdait c'était occasionnellement, quand on le heurtait au moment où il misait sur le rouge ou le noir, ou qu'autour de la table se répandait un parfum trop fort, puisqu'il y avait même des dames parmi les joueurs, ou encore quand il était gêné par un couple de Polonais assommants qui faisaient écran entre lui et les chiffres rouges sur lesquels il voulait miser..."


Il s'agace quand sa femme l'accompagne, l'accuse de faire fuir la fortune, elle se promène alors en attendant le retour de son époux, la fin du jour, en empruntant la Lichtentaler Strasse.

Il s'ennuie de la compagnie de Tourgeniev ou de Gontacharov, dont l'Oblomov s'est si bien vendu. Il fréquente les prêteurs sur gage. Et l'amour d'Anna demeure constant, inconditionnel, déplorant les pertes de Fedia, craignant la prochaine crise d'épilepsie.


Puis la fuite en avant continuera. Dresde, Genève pour un long séjour.

Soir de décembre, pluie froide, à l'hôtel am Sophienpark, je lis Leonid Tsypkin en train de lire le journal d'Anna Dostoïevski dans un train.

Il est bientôt minuit, je ferme le livre, je m'en vais tenter le hasard au casino.




vendredi 16 décembre 2022

L'inscription de la Place des Vosges

 On m'avait parlé de ces inscriptions. Paris, comme un immense livre de pierre. Et un poète nocturne qui a paraphé les murs. Place des Vosges, après avoir examiné les piliers les uns après les autres, enfin, celle que je cherchais:

1764

NICO

LAS

Etrange dédicace gravée dans la dalle. La dernière encore visible, paraît-il, de Nicolas Rétif de la Bretonne, l'extraordinaire auteur des Nuits de Paris. Insomniaque devant l'éternel, qui avoue avoir écrit des centaines d'inscriptions cryptées ici et là au gré des rues parisiennes, dans l'un de ses innombrables récits autobiographiques, la plus grande œuvre de l'intime du XVIIIe siècle, avec celle de Casanova assurément. Et Rousseau à côté se contente presque de pleurnicher sur son petit ego.

Ce fut d'abord les parapets de l'île Saint-Louis qui auront servi de tables aux graffitis du Griffon qui aura arpenté les rues, à une époque où Paris était encore Paris.

Puis ces traces finissent par disparaître. Le poète accuse peut-être un gendre, Augé, mais plus probablement qu'une ville se transforme plus vite encore que le cœur des hommes. Et voilà Nicolas courir après ses mots qui s'effacent aussitôt écrits. Hantise de l'écrivain. Il entreprend donc de produire un deuxième exemplaire de son gigantesque manuscrit, sur papier cette fois, intitulé Mes Inscriptions.

J'ouvre la première page: Ce fut en 1779, le 5 novembre, à l’époque de mon premier mal de poitrine, que je commençai d’écrire sur la pierre, à l’Ile-Saint-Louis : cette première inscripcion est à la dixième pierre, à gauche du Pont-rouge, en y entrant par l’Ile. Je la fis dans cette idée : verrai-je cette marque l’année prochaine ? Il me semble que, si je la revoyais, j’éprouverais un sentiment de plaisir, et le plaisir est si rare, vers l’automne de la vie, qu’il est bien permis d’en rechercher les occasions ; cette date ne portait que ces mots : 5d 9bris malum.

1779? L'inscription de la place des Vosges date pourtant de 1764, ne serait-elle pas de Rétif? Difficile d'en juger. Quand commence l'œuvre? Quels premiers mots l'inaugurent? Certains livres commencent avant d'avoir commencé, et j'aime à croire qu'on y voit ici, sur l'une des places les plus fréquentées de la capitale un vestige ineffaçable (plus de gendre mesquin?) de l'époque où Paris était encore Paris.



Source: http://www.paris-autrement.paris/nicolasrestifdelabretonnepremiertagueurdeparis/

Mes Inscriptions sur Wikisource: https://fr.wikisource.org/wiki/Mes_Inscripcions/Texte_entier

lundi 21 novembre 2022

Don Quichotte à Naples

 Un peu avant minuit, le Vésuve de l'autre côté de la baie, mon père et moi gravissons l'extraordinaire escalier du Palais Royale de Naples. L'édifice fut construit en urgence lorsque le roi Philippe III annonce sa venue dans la ville parthénopéenne et que rien ne pouvait l'accueillir décemment. Le vice-roi Don Fernando ordonne sa construction. Domenico Fontana livre au souverain le palais, quasiment terminé au début des années 1600, mais le roi d'Espagne, connu pour ses caprices, renonce à sa visite napolitaine au dernier moment.



Après la conquête de la ville par Charles de Bourbon en 1734, la résidence royale devient l'une des cours les plus importantes d'Europe

Dans la salle XXIV des appartements de la Reine, se trouve la remarquable série des œuvres liées au Don Quichotte de Cervantes. Dix-neuf toiles préparatoires réalisées majoritairement par Giuseppe Bonito et Antonio Dominici. On y voit l'illustre hidalgo affronter ses moulins et livrer ses épopées intimes sous les yeux incrédules de Sancho qui ne renonce jamais à suivre son maître que la lecture aura perdu.


La demeure propose ce soir-là une exposition remarquable sur les liens étroits qui unissent, au temps des Bourbons, l'Espagne et la ville, en montrant au public l'ensemble du cycle Don Quichotte, éparpillés entre le Quirinal de Rome, le Palais Royal de Caserte et celui de Naples. A côté des peintures et des dessins qui retracent les aventures du vieux chevalier, sont rassemblées sept tapisseries exécutées par la manufacture napolitaine entre 1759 et 1779.


Dans la nuit enfin, pour rentrer à notre auberge, à se frayer un chemin dans les rues étroites des Quartiers espagnols.



Exposition: Palais royal de Naples: Don Chisciotte tra Napoli, Caserta e il Quirinale. Jusqu'au 10 janvier 2023

vendredi 21 octobre 2022

L'entrevue d'Aigues-Mortes

 14 juillet 1538, le roi François I est attendu dans la cité. La foule se prépare, toute la petite ville s'agite, on fait venir de toute la Provence de quoi célébrer la rencontre entre les deux plus grands souverains du siècle. Les historiens, présents sur place, Di Pietro, Charles-Roux et Hermann ont tous évoqué l'effervescence du port: 6000 pains, 30 barriques de vin, une quantité folle de gibiers, des musiciens, et le reste.

On peut imaginer que les étangs tout autour sont alors rasés par le vent, et que l'air est saturé de sel, la pierre de soleil.


La cour de Charles Quint arrive le lendemain. On évoque peut-être une hésitation avant de franchir la porte de la Marine. Les drapeaux sont hissés, que la brise fait claquer dans l'air, on allume l'artillerie, et les détonations accompagnent les tambours et les cris de liesse.

Rabelais séjourne pour l'occasion dans la ville d'Aigues-Mortes, il fait référence à cette rencontre dans son Cinquième Livre où il décrit la profusion qu'il a dû connaître ces deux journées de juillet, qu'il transpose dans l'Île Sonnante.

Les deux souverains échangent longuement dans la Maison du Sieur Franc de Conseil. Encouragée par le pape Paul III, la rencontre doit mettre un terme aux guerres d'Italie. Une trêve est signée, des compromis sont faits, et mêmes des promesses, dit-on. Mais comme toujours, ennemis éternels, ces compromis seront révisés et les promesses rompues.

Quatre ans plus tard, en 1542, commence la neuvième guerre.

Et de quoi rêver encore de cette fameuse rivalité entre le roi français et l'empereur, qui aura travaillé autant l'imagination du jeune Marcel au début de La Recherche du Temps perdu, et l'imaginaire de tout l'Occident.


dimanche 9 octobre 2022

La poupée de Kokoschka

 Des dizaines d'éventails qu'il peignait, recouvrait de saynètes épiques, de visions wagnériennes, et qu'il lui destinait comme des lettres d'amour. Oskar Kokoschka fut en proie aux tourments amoureux. A partir de 1912, il commence une liaison avec la veuve Mahler. A ce souvenir, il peindra en 1913 une remarquable toile, la Fiancée du vent.


La rupture fut à la hauteur de la passion. Et le peintre ne sut jamais comment l'oublier.

Au contraire, il demandera à la costumière Hermine Moos, du théâtre de Munich, de lui confectionner une poupée grandeur nature, dans l'idée qu'elle vienne combler l'immense béance qu'elle dut laisser dans son existence, le quittant. En tout point semblable à la femme perdue. Un étrange pacte avec le diable...

Il lui envoie des recommandations, ses exigences concernant les mensurations, la douceur de sa peau, sa silhouette, il lui demande de faire revenir l'absente. Entreprise folle à la poursuite d'une Eurydice disparue.

Hermine Moos livrera la poupée, après de multiples complications liées à la structure du squelette, la solidité des coutures ou la qualité de la colle utilisée.



Kokoschka la représente souvent, dans ses œuvres; plusieurs fois il l'amènera avec lui, à l'opéra, vivra avec elle, presque au point de retrouver Alma, et de l'aimer déjà. Mais jamais tout à fait.

Pourtant, devant ce tas de chiffons ayant la forme d'un golem, il sent la douleur de la perte plus grande encore. Et souffre de la laideur du jouet qui échoue à le sauver du chagrin. Lors d'une nuit sombre, il décapite la créature.

Puis la guerre, et de plus grandes blessures occuperont sa vie. Il reçoit une balle dans la tête sur le front ukrainien et l'année suivante un coup de baïonnette dans le poumon. Puis Dresde. D'autres inquiétudes.

La peinture, néanmoins, toujours. Et son inimitable signature: OK.


Idée de lecture: La poupée de Kokoschka. Hélène Frédérick, 2010

Exposition: Oskar Kokoschka, un fauve à Vienne, Musée d'Art Moderne de la ville de Paris, jusqu'au 12 février 2023




lundi 26 septembre 2022

Le manchot de Lépante

 7 octobre 1571, la bataille de Lépante. La Sainte-Ligue coule plus de cinquante navires de la flotte turque, capture près de 140 autres vaisseaux. On dit que Sélim II perd 20 000 soldats. Miguel de Cervantès, alors soldat, souffrira d'une blessure à la main qui lui donnera le surnom du Manchot de Lépante.

Par la suite, capturé par quelques pirates barbaresques, il sera conduit à Alger. Il fomentera un plan d'évasion qui échouera. Il tentera à trois reprises encore de s'évader au détriment de sa vie.

Sa rançon finira par être soldée, il disparaît des cartes, navigue ici et là, toujours un peu ailleurs. Comme le Caravage quelques années après lui, il sera par essence un homme de la Méditerranée. Il retrouve l'Espagne, se brouille avec les chanoines d'Ecija, il est excommunié et de nouveau jeté au trou.

Il en sort, on l'accuse de malversations. Probablement vrai. Encore une fois emprisonné à Séville. Michel del Castillo écrit: "ville qu'il aima passionnément, dont il fréquenta les tripots et les tavernes malfamées. Il y retrouvait l'atmosphère de Naples, son grouillement et sa vitalité équivoque"

Quiconque connaît Naples y garde au creux de l'âme une blessure. La vie y bout, et plus la terre s'enfonce dans les souterrains, plus l'être semble s'élever.




Séville est une ville de flammes, une ville de femmes, en ces temps-là, et Cervantès y connaît des nuits blanches et rouges.



"Miguel n'est pas un de ces hommes sages qui restent assis dans leur cabinet, entourés de leurs livres et de leurs papiers. Rien d'un Erasme. La vie des camps, les batailles, la captivité, pour ne rien dire de l'enfance agitée. Il se mêle à la vie des hommes, pas toujours les plus vertueux, il aime le vin, le jeu, les femmes. Il fréquente les bas-fonds. On retrouvera cette société interlope dans son livre."

Ce livre qui germe dans la cellule de Séville... A la manière d'un marquis de Sade qui trompe l'ennui par la plume. Don Quichotte, peu à peu, du moins en esprit, cellulairement. L'exécution pure et simple du roman de chevalerie, de la littérature tout entière qui sévissait au Moyen-âge. Enfin, le coup de grâce. Changeons la donne. La modernité éclot.

Michaux, après une fracture du coude, expliquait combien toute une partie du monde lui devenait tout à coup visible, par la force des choses. Il fallait s'accoutumer au côté gauche de la vie. Un renversement de perspective que découvre peut-être le Manchot de Lépante.


Source: Dictionnaire amoureux de l'Espagne, Michel del Castillo

lundi 29 août 2022

Narbonne, ville languissante

 Il y a longtemps j'ai passé une après-midi entière, en compagnie d'une amie des plus chères, sur un banc du Cours Mirabeau, à regarder les passants, à sentir le vent du Nord souffler dans les platanes, une après-midi entière à bavarder de choses et d'autres, à ne rien faire du tout d'autre que de jouir de l'existence immobile dans la langueur du Midi.

Narbonne, ville languissante. Où le temps paresse le long des Barques, entre le canal de la Robine et le Palais des Archevêques. Le soleil s'y alanguit et les heures s'éternisent. Le monde devait être à la plage, la peau hâlée, les dunes de Gruissan se mouvant lentement comme les pierres dans le désert.



Stendhal avait vu dans la ville de Parme, je n'en doute pas, cette même immobilité, cette même langueur, où, jusque dans le nom même qu'elle porte, nulle syllabe ne laisse passer l'air. Cette mollesse a enfanté d'une chartreuse et de l'un des romans les plus extraordinaires du dix-neuvième siècle.

A Narbonne, on est toujours un peu dans un film de Jean Eustache qui a tenté de saisir sur la pellicule le silence pesant des après-midi sans fin de l'été, ce même silence que l'on retrouve à l'adolescence quand la vie paraît donner trop peu et que l'on s'impatiente. Dans Les Petites amoureuses, le garçon, assis sur ce même banc, regarde lui aussi les passantes des heures entières dans l'espoir qu'une jeune femme daigne lui rendre un sourire. En vain, la plupart du temps. Les malheurs de l'enfance, en effet.


Quelques années plus tôt, dans Le Père Noël a les yeux bleus, le jeune Jean-Pierre Léaud, entre la Rotonde et le 89, souffre des mêmes désespoirs. Elles sont toutes si difficiles, marmonne-t-il. Lui et ses camarades finiront, rue de l'Ancien Courrier, se dirigeant tous en chœur au bordel. Un peu plus, on reverrait Frédéric Moreau et son meilleur ami se rappeler attendris de leur visite malheureuse de la maison de la Turque. "C'est là ce que nous avons eu de meilleur...", conclut-il.

Narbonne, ville languissante, certes, ville langoureuse surtout, où l'on disserte sur les peines de cœur avant de les dilapider dans le vent du Nord qui nettoie tout.





samedi 30 juillet 2022

La cabane au centre du monde

 Des galéjades, des légendes, des plaisanteries, Manitas de Plata parfois cherchait le Duende, Brassens, venu tout droit de Sète écoutait, y allait de sa meilleure répartie, la brasucade imprégnait l'air. Devant tout ce petit monde: le Mont Saint-Clair se reflétant dans l'étang de Thau.



On s'échange le mot comme un secret. Ce secret sans doute se nomme l'amitié, de celles qui sont indéfectibles, quelles que soient les épreuves, quel que soit le temps qui passe. La cabane de Laurent Spinosi, surnommé Lolo, est un petit microcosme coincé entre les étangs du Languedoc. Ermitage surréaliste qui vaudra les ébahissements de Dali. On y entre par le toit, l'intérieur est un bric-à-brac, de vieilles choses pour ainsi dire, plus de souvenirs que si nous avions mille ans. Des culottes au plafond, des dizaines de soutien-gorge suspendus, des coquillages, des prises de pêche, des bibelots du monde entier, et des vestiges des fonds marins laissés là, abandonnés et glorieux.

Brigitte Bardot négligera quelquefois Saint-Tropez pour la cabane de Lolo. L'étang de Thau concurrencera un temps les meilleurs repères du tout-Saint-Germain.



Mais souvent seul, heureusement, le cabanaïre tente sur ses toiles de reproduire le foisonnement de l'étang, sa lumière, son obscurité, incomparable mosaïque qui occupe une vie entière. Baraque après baraque, gravitant autour de la montagne, au gré de déménagements. Comme un cadran solaire, à la recherche de l'ombre. Ou dans une quête sans fin de la meilleure lumière.

Puis, les soirs, entre Balaruc, Mèze et les cabanons de Bouzigues évoquant les trabucco des Pouilles, l'ermite devait rêver de cette ville, dit-on, engloutie sous les eaux de Thau. Avant la visite de ses plus chers amis qui lui fera réviser l'ordre de ses priorités.

Chaque chose en son temps. Les copains d'abord, en effet.




dimanche 10 juillet 2022

Molière baroque

 Le Bourgeois Gentilhomme, mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq, juin 2022. Comédie Française

Quatre cents ans que notre langue est celle de Molière. Quatre cents ans. Et pourtant on eût dit que cela datait d'hier à entendre la salle rire aux éclats à chaque jeu de mot, à chaque trait de caractère, situation après situation. Pas une seule ride. Tous les âges y succombent, à ce rire total, hyperbolique, rabelaisien, toutes les générations mais aussi toutes les classes sociales. Un rire-monde pour ainsi dire, célébré cette année à la Comédie Française qui reprend la mise en scène du Bourgeois Gentilhomme de Valérie Lesort et Christian Hecq, créée en juin 2021, dans laquelle on retrouve toute la fantaisie, la folie et la poésie qui font leur succès depuis des années. Monsieur Jourdain s'y trouve, par la présence prodigieuse de Christian Hecq génial de bout en bout, dynamité, survolté, ahuri et ahurissant à chaque instant ; son jeu d'acteur rend visible la moindre facette du personnage, son ignorance crasse, sa fatuité, sa vanité, mais surtout son humanité.

Créée en 1670 au Château de Chambord devant la Cour de Louis XIV, avec une partition de Jean-Baptiste Lully qui lui offrira assurément l'éternité, la comédie-ballet étripe cette petite bourgeoisie qui meurt de ne pas être de la noblesse : grenouille aspirant à la grandeur du bœuf. La Fontaine et la Bruyère aussi y seront allés de leurs mots à ce sujet. Monsieur Jourdain apprend la danse comme les nobles, la musique aussi, et la philosophie évidemment, comme un homme de qualité ; il s'essaie par ailleurs à l'escrime bien sûr, car c'est ce que font les nobles. Après tout, cherche-t-il à se persuader, l'habit finira bien par faire le moine. Il va jusqu'à refuser la main de sa fille à l'homme qu'elle aime, Cléonte, celui-ci n'étant pas gentilhomme, le malheureux. Mais le valet de ce dernier, Covielle, fomentera un stratagème pour que l'union advienne. La nouvelle circule que le fils du Grand Turc souhaite épouser la demoiselle. Pourquoi donc Monsieur Jourdain en devrait-il douter ? Et l'entremetteur se fait metteur en scène grandiose pour honorer le bourgeois du titre suprême de « Mamouchi », et le couvrir de toute la gloire qu'il croit mériter. En d'autres termes, Jourdain est caressé dans le sens du poil.

Et c'est là que l’œuvre de Molière se fait vertigineuse, multipliant les mises en abyme. Ce bourgeois ordinaire est l'acteur, au sens sartrien, de sa propre vie, feint d'être ce qu'il n'est pas, et trouve l'occasion d'être plus grand acteur encore, dans le rôle qu'il n'avait pas même le courage d'espérer. Jourdain se trouve au cœur d'une immense illusion comique, Don Quichotte esseulé, dont tout l'entourage raille sa folie mais l'attise, condamne ses délires et ses envies tout en continuant à le faire miroiter. Nul Sancho Panza pour la ramener à la raison. Plus Monsieur Jourdain se fait leurrer, plus ses illusions grandissent, et avec elles ce pour quoi il était détestable, plus il devient touchant aux yeux des spectateurs, jusqu'au dernier plan déchirant de la pièce, la Marche pour la cérémonie des Turcs prenant des airs de marche funèbre. Le Bourgeois Gentilhomme, chef-d’œuvre baroque, donc.



Carnaval grandiloquent, où tous les personnages laissent transparaître leurs petits vices, leur ridicule, pour chacun d'eux un moment de vérité hystérisé par la dimension onirique de certaines scènes. On oscille, on vacille plutôt, entre Lewis Carroll, l'Heroic Fantasy, Calderón, l'expressionnisme allemand (Guillaume Gallienne joue un maître en philosophie tout droit sorti du Nosferatu de Murnau qui vaut à lui seul le déplacement) et même les visions de Fellini, dans un tumulte d'idées qui trouve son point d'orgue dans la cérémonie turque, désordre azimuté au son de la musique des Balkans qui laisse galvanisé. L'illusion finit par happer le spectateur. Exactement comme Monsieur Jourdain, on voudrait qu'elle ne cesse pas. L'espace d'un instant, on est si près d'y croire nous aussi. Et la crédulité du bourgeois, on la pardonnerait presque. Ainsi, « par raison démonstrative » comme dirait le maître d'escrime, Molière, dans cet abandon à l'illusion comique qu'il décrit, nous propose en quelque sorte une définition du théâtre.


Salle Richelieu, du 7 mai au 21 juillet 2022




La Franqui: bout du monde

               Je connaissais un peu ce petit coin de terre battu par les vents, caressé par la mer. Cette immense plage déserte où l’eau s’...