mercredi 21 août 2024

Valéry Larbaud, le Languedoc à l'âme.

 Au large de l'étang de Thau.

Nous avions roulé jusqu'en contre-bas de Bouzigues et dans le soir la brasucade répandait des odeurs d'océans et de coquillages. Entre les barques en rade et les filets de pêche, les planches de bois et les cordes, nous apercevions l'étang de Thau dominé par le Mont Saint-Clair.



L'espace d'un instant, je me suis surpris à revoir les bateaux à vapeur qui circulaient entre Balaruc, Mèze et Sète du temps où elle s'appelait encore Cette. Leurs sifflements et la fumée s'échappant des cheminées, le cliquetis des turbines m'évoquent les steamers de la compagne CGN qui naviguent aujourd'hui encore entre les rives du lac Léman et qui ont pour nom ravissants Simplon ou Savoie.

Le navire "La-Ville-de-Mèze" est de cette époque. Celle des transatlantiques, des orient-express, des premières malles Louis Vitton, des hôtels quand ils étaient des Grand-Hôtels. Les poèmes de A.O. Barnabooth ont tenté de saisir l'âme des ces décennies: 

"Et où que j'aille dans l'univers entier

Je rencontre toujours,

Hors de moi comme en moi,

L'inconquérable 

Rien."

Je revois sur le pont de ce vapeur Valéry Larbaud, l'auteur de ces poèmes, très souvent masqué par l'hétéronyme qui l'a précédé dans le monde. Il est ici, il observe les passagers, son journal en témoigne. Des dames à la Boldini, des moussaillons en herbe, des écrivains solitaires, peut-être un médecin russe qui compare l'étang de Thau à la Mer Noire. On est dans un roman de Stefan Zweig, peut-être d'Agatha  Christie: telle était la vie de Valéry Larbaud dont l'héritage littéraire est immense: Levet, Cendrars, Morand, Tesson, Frébourg.



Il passe les hivers dans le Languedoc, prend les eaux à Balaruc. Il n'apprécie guère Cette, mais y fait quelques allers-retours pour saisir une ou deux impressions fugaces. S'il est présent en cette journée de février 1914, à la proue du Ville-de-Mèze, c'est en vue d'écrire un roman. "Sans la préoccupation du livre", il n'aurait jamais eu l'idée de revenir à Mèze.

Mais c'est surtout Montpellier qui a ses faveurs. Elle est la ville de son cœur, de son âme. Il est Clapassien, surnom occitan de la cité, comme Stendhal était Milanais. De Vichy, il longe le Rhône et descend dans les ruelles de l'Ecusson: en octobre 1906, jusqu'en mars 1907, puis 1909, l'année d'après, hiver 1914, avril 1923, février 1930 et enfin 1935, un ultime accident cérébral le laissant immobile et aphasique. Je repense à cet écrivain-voyageur, interdit de vitesse et de verbe, marmonnant cette étrange litanie: "Bonsoir, les choses d'ici-bas."

A Montpellier, il séjourne à l'Hôtel de la Métropole, disparu; il court après les instants d'éternité, décrit les Trois Grâces de la Place de la Comédie ou la grande Terrasse du Peyrou, se perd dans les ruelles battues par le mistral de février; à la revue L'Âne d'Or qui marquera la vie littéraire de 1922 à 1926, de la librairie rue de l'Aiguillerie, disparue elle aussi, en publiant Max Jacob, Paul Valérie ou André Gide, il envoie des articles sur l'écrivain espagnol Ramon Gomez de la Serna ou encore des curieuses notes télégraphiques intitulées Septimanie, qui en sera l'heure de gloire. Il imagine Montpellier, "petite capitale secrète d'Europe", comme le centre d'une nouvelle Occitanie qui remonterait jusqu'à l'Allier. Il se perd en digressions, en pirouettes d'esprit, en monologues intérieurs sous l'ombre de James Joyce qu'il fera connaître en France.

Ses rêveries languedociennes lui inspirent Amants, heureux amants..., écrit en 1923. De la plage des Aresquiers, nous nous éternisons, j'aperçois, de l'autre côté des marécages, si loin le phare de la Méditerranée, l'orage approche, j'ouvre la première page:

"Des flots et de Palavas-les-Flots le soleil qui vient tout droit jaillit à travers les lames de la persienne; c'est bon, de pouvoir laisser la fenêtre ouverte toute la nuit, à ce commencement de novembre. Les bouteilles et les coupes sur la table et le guéridon, la bouteille encore bouchée, dans le seau à glace; ce désordre. Et la porte ouverte qui tous ces derniers jours étaient verrouillée. Elles dorment encore. Tant mieux. J'aime me sentir seul à cette heure la plus fraîche et la plus solitaire, la plus, de toutes, lucide. Elle réduit à leurs justes proportions toutes ces histoires de... Bon, de se retrouver soi-même, l'esprit net et tranquille, désabusé, après la confusion et le délire."

Le narrateur observe ses deux amantes dormir et fomentent déjà leur excursion dans Montpellier, il est là, dans un hôtel d'hiver du lido languedocien, devant elles; et rêve.


Source: Thau Infos, "à bord du Ville de Mèze", Hervé le Blanche

https://thau-infos.fr/index.php/patrimoine/histoire/histoire-de-meze/45255-a-bord-du-ville-de-meze-2





dimanche 7 juillet 2024

Septentrion adieu


"Tous les matins du monde sont sans retour. Et les amis aussi." Pascal Quignard, Petits Traités


 Dernière nuit à Melun, juillet 2024


Quatre années. Le temps s'y est égoutté, charriant ma patience bien des fois. Les souvenirs, malgré tout, se sont accumulés, plus qu'en mille ans, comme disait Baudelaire.

Les vicissitudes des algorithmes et voilà que l'on découvre une ville que l'on n'aurait pas même su situer sur une carte avant le résultat des mutations. Et on se répète parfois, dans les moments de désarroi: quelle affliction que les affectations.

Quatre ans plus tôt, donc, j'échouais là, passablement affecté, après la réussite de mes concours. Le premier soir, dans ce nouveau monde, j'avais mangé dans ce même restaurant où j'écris aujourd'hui, en ayant pris soin d'importuner quelques passants pour leur demander si la vie était commode par ici.

Je remarquais plus tard que nous étions bien nombreux, enseignants fraîchement émoulus, à être envoyés dans les quartiers Nord de Melun, collèges égarés dans les grands ensembles que l'architecte Louis Arretche a fait naître, une fois sa reconstruction de Saint-Malo terminée: Mézereaux, Montaigu et pour mon cas Schuman. Et nous étions souvent réunis, une tablée différente pour chaque établissement, place Jacques Amyot, dont la statue se dresse devant la Mairie, que je contournais quotidiennement avec une certaine révérence.

Né en octobre 1513 dans cette ville entre bois et fleuve, celui qui fut évêque d'Auxerre, fut un traducteur de Plutarque, maître de la Librairie Royale qu'il fera transférée à Fontainebleau, et l'un des précepteurs du misérable Charles IX, roi qui marquera l'éternité de sa Saint-Barthélemy, un 24 août 1573, entre deux chasses royales dans les galeries du Louvre, jour qui aura teint du sang des protestants l'eau de la Seine, que j'aurais si souvent longée en amont, les soirs d'été, en y portant le poids de l'ennui. Je faisais le tour de l'île Saint-Etienne, parmi les peupliers entre lesquels ce petit chien que nous avions adopté, Pixel, se plaisait à courir, mourait très souvent et revenait à la vie ensuite, avec beaucoup de panache, pauvre petite créature.



Je revois l'avenue qui descend jusqu'aux rives, je passe devant les vestiges des remparts de Philipe Auguste, quelques pierres fondues dans le béton, j'aperçois les tours de la Collégiale où le jeune Abélard obtient le poste d'écolâtre en 1101, avant d'enseigner à Corbeil: sept années au terme desquelles il ressort épuisé et profondément mélancolique. La région et l'enseignement ne feraient-il pas bon ménage?



Enfin, j'aperçois les étourneaux piailler, face à cette admirable villa palladienne, non loin de l'Astrolabe, des perruches et parfois le triangle d'oies courant après le Sud. Comme moi.

Je tourne alors autour de la prison qui se déploie à la pointe de l'île comme une figure de proue et je reviens sur mes pas.



Quelques matins, une odeur de café grillé se répand dans l'air; à la Brûlerie, les cours terminés, j'ai fréquemment lu, assis en terrasse, un livre acheté à l'Escalier, en écoutant les mécaniques embraser les grains.

Je revois les aurores illuminer le ciel à travers les fenêtres du Tripodes, HLM brutaliste conçu par Albert Hervé dans les années 1970, que je contemplais de la salle 115 où j'ai moi-même enseigné, dans ce collège que j'avais demandé en pis-aller pour le doux nom qui lui avait été donné et qui me rappelle l'enfance.


J'y ai pris mon mal en patience, dans ce Grand Nord, si loin de mes étangs narbonnais, si loin de ma plaine où des êtres qui m'aiment m'attendaient, si loin de ma ville natale où les crassiers m'évoquent quelque Vésuve. Et j'ai cru que l'attente ne finirait pas. Mais tout finit, et l'on part malgré tout avec son poids de souvenirs en baluchon.

On a sur le bout des lèvres le mot adieu. Que l'on n'ose pas prononcer. Et le cœur bat comme lors des grands départs.

Dans ce septentrion que l'on quitte, on sait pourtant que l'on a été à bonne école.


Aux professeurs de la place Jacques Amyot, plus particulièrement ceux du collège Chopin


mardi 11 juin 2024

Guy IV et la danse du Forez

 Tous les dimanches matins, à l'heure où les brumes descendent encore des Montagnes du Soir, je longeais le Quai des Eaux Minérales, surplombant cette rivière faussement tranquille, que l'on entend dévaler la vallée, la nuit un peu plus fort que le vent. J'y ai parfois croisé, je m'en souviens, un héron suspendu aux branches d'une glycine. Puis je récupérais alors le Quai de l'Astrée d'où j'apercevais, massive et obscure, la Collégiale Notre-Dame-d'Esperance.



Nous avons souvent marché dans ces rues, depuis. Elle m'avait longuement initié aux secrets de la Plaine; grâce à elle, je comprenais la beauté austère du gothique forézien, auquel je lui opposais la douceur de l'art roman, pour le simple plaisir de la contradiction; en l'écoutant, j'ai appris à aiguiser mon regard, à nuancer des idées; désormais je sais notamment que cette sombre église fut bâtie sur des pilotis, nul n'en connait le nombre exact, pas même elle sans doute, un peu à la manière de Venise construite sur des marécages que l'homme a asséchés.

Guy IV, comte du Forez, n'est encore qu'un tout jeune homme quand il décide d'y faire poser la première pierre, pour désenclaver le château de Montbrison, dont il reste de lointains remparts sur la colline du Calvaire. C'est avec son oncle et tuteur, l'archevêque de Lyon, Renaud du Forez, qu'il imagine un nouveau quartier sur l'autre rive de la rivière. La charte de fondation de la Collégiale est signée le 5 juillet 1223, rejoignant l'Hôtel-Dieu, non loin de là, dont il demanda aussi la construction quelques mois plus tôt.



Souverain éclairé, cultivé, il prendra soin d'administrer en profondeur la petite capitale et l'ensemble du territoire, dont les relations avec l'archevêché de Lyon ne semblent pourtant tenues que par l'entremise de Renaud de Forez, qui poursuivra, quant à lui, la construction de la Cathédrale Saint-Jean, éternelle dans le Vieux Lyon.

Guy 4, devenu un guerrier redoutable, participera à la croisade des Barons, avec les troupes du roi arabo-normand Frédéric II.

La veille de ce grand départ, une fête est organisée au château de Sury-le-Comtal, pleine de joie et de crainte pour les lendemains. On y danse, on y chante, tout est fait pour que l'on oublie. Le vin coule à flots et dit-on que, ce soir-là, les troubadours ont redoublé d'inventivité, les bouffons multiplié les calembours, le comte, lui, applaudit sans doute, il imagine déjà, dans un coin de son esprit, Saint-Jean d'Acre, Jérusalem, Antioche ou Tripoli. Mais dans cette profusion de joie, un drame survient. Sous le martellement des pas, le plancher s'effondre emportant la foule dans un immense fracas, entraînant enfin l'embrasement des tapisseries. Dans un renfoncement de la salle du bal, au moment du désastre, le comte en échappe miraculeusement. C'est Etienne de Bourbon qui le raconte, dominicain, insatiable voyageur, chroniqueur de tout ce qui se trame alors dans cet étrange treizième siècle, dont la personnalité influencera Umberto Eco pour l'Inquisiteur du Nom de la Rose. Depuis, on appellera toute célébration aboutissant à une catastrophe: une danse du Forez. Je repense au Bal des Ardents, en janvier 1393, spectacle organisé pour divertir Charles VI lors duquel les acteurs périront brûlés vifs suite à la mauvaise manipulation d'une torche: on dit que le roi ne se remit jamais de la scène et céda à la folie la plus complète.



Mais le Comte du Forez, un siècle plus, s'il sort indemne de cette danse folle, n'échappera pas à la guerre sainte où il s'était efforcé de courir après la gloire et le Salut. C'est sur les terres arides des Pouilles, au retour de Terre Sainte, parmi les château blancs d'ivoire du dernier Empereur de la dynastie Hohenstaufen, qu'il meurt en 1241. Son corps sera ramené, entreprise homérique, laborieuse, le cortège mortuaire traversant les Abruzzes, la plaine du Pô, les Alpes immenses puis enfin, la Plaine. Celle qui n'a pas besoin de qualificatif. Le Forez. Son tombeau. Dans cette même collégiale qu'enfant il avait fondée.

Elle m'avait montré la sépulture du Comte, éclairée alors par les lueurs de quelques vitraux, elle m'avait expliqué qu'il ne restait pas grand-chose du Château de Sury, elle m'avait évoqué ces noms, et d'autres encore, qui gagnent en éternité à être prononcés mille ans après l'existence de ceux qui les portaient.



 

mercredi 5 juin 2024

Antivisite Dada

 14 avril 1921. Printemps pluvieux à Paris. Des parapluies s'attroupent, de longs imperméables font un cercle, l'eau ruisselle en rigole le long des feutres. On aperçoit André Breton, ton solennel, voix qui porte dans le fracas d'un avril parisien. Autour de lui Aragon, Eluard, ils sont tous là. Picabia, Tzara aussi. Les Surréalistes, les Dada, ce n'est pas si souvent qu'ils sont tous réunis. On est avant le temps des ruptures et des ostracismes. Philippe Soupault les a rejoints, il a fondé le mouvement avec le Pape qui harangue la foule. Cinq ans plus tard, le co-auteur des Champs magnétiques sera exclu du groupe. La cause? "Trop de littérature." On se rappelle que l'empereur Joseph II avait eu le même reproche au jeune Mozart: "Trop de notes." Sous la pluie, un air grave qu'ils se plaisent à jouer. Même Jacques Rigault est ici, sa propre mort qui le suit de près, déjà, on peut l'imaginer, quelques années avant son suicide, ce météore de la littérature, cet écrivain sans œuvre qui aura inspiré Aragon et Drieu la Rochelle. Ce sont tous des gamins, ils ne tiennent pas longtemps leur mine défaite: tout leur est une vaste comédie.




Le carton d'invitation indiquait: "Saint-Julien-le-Pauvre, jeudi 14 avril à 3h, rendez-vous dans le jardin de l'église." Donc ils sont tous venus. Breton s'exclame: "Les dadaïstes de passage à Paris voulant remédier à l'incompétence de guides et de cicerones suspects, ont décidé d'entreprendre une série de visites à des endroits choisis, en particulier à ceux qui n'ont pas vraiment de raison d'exister." Le contraire d'une visite, donc, une excursion en négative. De l'autre côté des choses communes. 

René Crevel l'écoute, abrité sous les feuillages du robinier, dont l'espèce a été implanté par l'apothicaire et botaniste Jean Robin en 1601. Ils sont là, un instant, tourne autour de l'église, s'éloignent parfois dans une allée du Square René-Viviani. Ils prennent le temps d'admirer les quelques antiques pierres qui ont traversé le temps, et qui auraient pu ne pas. Superfétatoires, en somme. Donc essentielles. La petite église grecque-melkite est en cela un résidu des siècles qui les a survolés on ne sait trop comment. Elle est futile, dérisoire, et pourtant s'inscrit dans l'éternité depuis les années 1160, où les prêtes clunisiens de Longpont-sur-Orge reconstruisent une première basilique détruite par les Vikings en 886. L'un des plus vieux édifices de la capitale.



J'entre à mon tour un siècle plus tard dans ce qui n'apparaît pas plus grand qu'une chapelle. J'échange deux mots avec le prêtre. J'entraperçois une icône ou deux fondues dans une architecture gothique, aux relents de style roman. La superposition des époques. Petite église oubliée des cicérones. Quelques murs négligés par l'histoire.

Je sors de la nef, entreprends quelques pas dans les allées, comme l'auraient fait Roger Vitrac et André Dhôtel ébauchant ce jour précis les premières idées de leur revue Aventure, ou encore Benjamin Perret, songeant à cet instant, sous la pluie, non loin de Breton qui fait le cador, à l'écriture de son conte érotique Les Couilles Enragées. A la rigueur, il manque bien Bataille ou Masson, mais j'ignore où ils étaient en cet avril 1921.

Dans ce jardin, Paul Tournon a failli ériger un Musée de la Civilisation Chrétienne qui, hélas, ne verra jamais le jour. Anti-monument à jamais dans l'inconscient de Paris...

Face à tout ce petit monde surréaliste, les tours de Notre-Dame, pourtant, qui n'en perd pas une miette .




samedi 25 mai 2024

Tempête dans un verre d'eau

 Nous étions sur le CGN steamer au large de Montreux. Mécanique sublime qui crapote ses fumées en contre-bas des vignobles de Lavaux, dégringolant en escalier jusqu'aux clapotis du Léman.

De vieux amis, sur le pont, trinquaient à Neptune, quand leur gnôle éclaboussait la coque.

J'ai repensé à Brassens qui chantait que, dans le Golf du Lion, Neptune, même dans ses moments furieux, ne se prend pas au sérieux.

Si l'illustre Poséidon possède une ambassade alpine, je suis sûr que là non plus il ne prend rien pour argent comptant. Dans ces contrées bénies, des dieux en effet s'amusent.



Des plaisanteries, il y en eut quelques-unes. Un tsunami dans un lac. Cela vaut bien une tempête dans un verre d'eau.

L'an 563. Les rivages d'Evian, de Lausanne, de Genève semblent calmes. Une lumière incandescente descend des cimes. Et pourtant, sans crier gare, des vagues submergent les villes lacustres, jusqu'à treize mètres à Ouchy en contre-bas de Lausanne, quatre mètres à Nyons six mètres à Saint-Prex, et plus hautes là où le lac s'étrangle pour serpenter dans les eaux du Rhône.

Dans ses chroniques, Marius d'Avenches compte les villages engloutis. Le déluge "détruisit même beaucoup de lieux saints avec leurs desservants et il enleva avec furie le pont de Genève, des moulins et des hommes, et étant entré dans la cité de Genève, il y fit périr plusieurs personnes."



Un pan de la montagne se serait effondré, et dans sa chute entraîne les fonds marins avec lui. Grégoire de Tours, dans son histoire des Francs, raconte qu'avant la catastrophe l'on entendait soixante jours durant les sommets gronder, trépigner, rouspéter. Il évoque un étrange "mugissement." La montagne qui se craquèle de l'intérieur, les sédiments qui divorcent, la roche qui se brise en-dedans. Soixante jours. Puis le déluge, venu d'un mont qui portait le nom d'un Géant: Tauredunum. "Cette montagne se détachant et se séparant d'un autre mont contigu, se précipita dans le fleuve avec les hommes, les églises, les richesses et les maisons, et, lui barrant le passage entre ses rives qu'elle obstruait, refoula ses eaux en arrière; car cette région était enfermée de part et d'autres par les montagnes, du défilé desquelles s'échappe le torrent. Alors, inondant la partie supérieure, ce dernier recouvrir et détruisit tout ce qui était sur les rives."

Aujourd'hui, les scientifiques s'interrogent encore. Les regards se portent plutôt vers la montagne de la Suche qui surplombe le delta du Rhône. L'odieux Titan Tauredunum qui rit de bon cœur aux farces de Poséidon court toujours. De rives en rives, de pics en pics.


Source: "5000 ans de catastrophes, du Déluge aux collapsologues", L'Histoire, hors-série, janvier 2020




jeudi 25 avril 2024

Saint-Tropez Jazz

 Au Café des Arts, des touristes anglais et allemands s'esclaffent, tonnent, gloussent. J'observais ce joyeux fatras, silencieux. A côté de moi, elle écrivait. Comme cela lui vient parfois. Comme cela était déjà venu une nuit d'été sur les bords de la Sorgue. L'écriture jaillit et elle est ailleurs. Tout entière présente, néanmoins. Dans l'essentiel des choses, pile dans les brèches du temps.


Le mois d'avril était encore gris. Nous avions longé la corniche depuis Hyères. Et nous nous étions posés un peu avant midi entre les banquettes de cuir et les boiseries marines de la brasserie. Place des Lices, déjà, les joueurs de pétanque pointaient ou tiraient. Les reins de Fanny jamais bien loin. J'imaginais alors Henri Salvador en compagnie de Sacha Distel, ou Eddie Barclay. Bien des décennies plus tôt, du temps de Camoin, de Manguin, les mêmes silhouettes, sous les platanes majestueux, mesurant le monde et les astres tout autour du cochonnet.


Saint-Trop'. C'est l'expression de Boris Vian, qui passait volontiers au comptoir de l'Hôtel de la Ponche, paraît-il, pour servir ses amis Michel Piccoli, Sartre, Eluard ou Picasso. Tout Saint-Germain-des-Prés se retrouve ici; on est en 1952: ça swingue, ça chante. Marie Laforêt y traîne un blues, Johnny Halliday porte les étendards du rock. Tous que des gosses, enivrés de Sud et de vitesse; Ce n'était jusque là pas même un port, tout juste une rade, où l'on pêchait encore à la madrague. Mais voilà: Roger Vadim, Brigitte Bardot en font l'épicentre du cinéma français. Précisément parce que le village était encore perdu, si loin de ce qu'était Cannes ou Monaco. Cela n'aura pas duré.



 Assis à la banquette du Café, à la manière d'un personnage de Manet, je revoyais l'espace d'un instant des vieilles DS, des caméras, les premiers yachts. Bernard Buffet y cherche l'inspiration, René Clair scrute la lumière. De Funès y trame quelque chose, y laissera pour l'éternité un Gendarme et l'Empereur jamais commencé, Cruchot rencontrant Napoléon à Waterloo. De quoi rêver en effet...

Des paparazzis s'agitent au loin, la dolce vita sur la Côte d'Azur, des flashs crépitent, peut-être Sagan, qu'un petit roman au titre somptueux a rendue millionnaire à dix-huit ans, Juliette Gréco ou Polnareff. Tous s'élancent en direction du Byblos, the place to be, ou boivent le pastis à la terrasse du Sénéquier; et déjà la Ponche est un vestige du passé.


Dans les coulisses de l'été, ce répit où les façades se refont une beauté, ou les magasins sont encore fermés, où la ville se prépare comme une femme s'apprête, avec l'effervescence qui précède le spectacle de la haute-saison, je laissais, de mon côté, le temps aller et venir. "Crispé comme un extravagant", peut-être, disait le poète. Un pas en avant, un pas en arrière: ainsi vont les décennies. Comme le clapotis des vagues. Ici, la mer n'est pas plus grande qu'un lac, bien lovée quelque part dans un coin du Massif des Maures.

Je la laissais écrire; qu'importe, j'étais ailleurs moi aussi. Au bord de la Méditerranée au lendemain de la guerre. Les femmes portaient des tailleurs le soir, des mini-jupes le matin, des bikinis sur les plages, les hommes encore des imperméables et des chapeaux en hiver.




mercredi 3 avril 2024

Une Ballade des contradictions

 C'était la fin de l'hiver.

Journée pluvieuse, grise. Pour des raisons longues à expliquer, j'étais allé me perdre jusqu'à l'estuaire de la Gironde et je remontais péniblement des routes désertes et mornes jusqu'en bord de Seine.

Je m'étais arrêté pour la nuit, à quelques encablures de la Loire, au Grand Hôtel de Tour où j'avais logé dans le passé pour les oraux du CAPES de lettres modernes. J'avais été interrogé sur un texte de Ronsard dont j'avais vu la dernière demeure la veille au Prieuré Saint Cosme.

Puis j'avais repris mon rythme en remontant le fleuve. Je traversai la ville d'Amboise où je m'étais jadis recueilli sur la tombe de De Vinci. C'est dans cette ville royale que Charles d'Orléans laisse son âme fuir, en partant pour Poitiers. C'était la nuit du 4 au 5 janvier 1465. L'hiver. Il écrivait justement:

"Hyver, vous n'êtes qu'un vilain."

Il exhortait cette odieuse saison à l'exil. C'était de ces temps où l'hiver était encore rempli de cauchemars d'enfance, de terreur, de loups qui crient à la lune. Cet hiver "trop plein de neige, de vent, pluie et grésil."

C'est en exil, capturé, qu'il écrira l'ensemble de son œuvre. Azincourt, 1415, une défaite cuisante. La cavalerie française est écrasée. Il sera fait prisonnier vingt-cinq longues années. Il y a du Cervantès dans cette épreuve, après la bataille de Lépante. Philippe le Bon négocie sa libération. En 1440, il revient au pays. Et se retire à Blois, où il organisera, à l'instar d'un Laurent le Magnifique, une cour de poètes, de philosophes, d'érudits et d'artistes. Les troubadours côtoient les théologues, les astronomes fréquentent les astrologues, les chimistes et les alchimistes.

Engourdi de brumes, je franchis les portes du château de Blois. Un carnaval est interrompu à cause des orages, des danseuses attendent sous les arcades que le soleil fendent les nuages. Elles attendront en vain. Lointains souvenirs des montreurs d'ours des soirées du Prince.



On sait qu'à la fin décembre 1558, François Villon doit être dans les parages. C'est rare de savoir où il se trouve. Il est de ces êtres qui ont un temps d'avance sur leur propre existence. Il a connu tout ce que Paris, tout ce que le Moyen-âge proposaient alors de ténèbres. Il porte son lot d'ombres, de meurtres, de rapts. Il y a chez lui ce que l'on trouvera chez Salvator Rosa, chez Valentin de Boulogne, chez Rétif de la Bretonne. Du Caravage surtout.

Il écrit un poème pour la naissance de la fille de Charles d'Orléans. Et participe au concours lancé par le Prince. On en gardera le souvenir sous le nom de Ballade des Contradictions ou Ballade du concours de Blois.

"Je meurs de soif auprès de la fontaine."

Ce vers produit par Charles d'Orléans sans doute, en guise de consigne, je l'avais déjà lu quelque part: il a été gravé sur une pierre ordinaire en contrebas d'une citadelle du vertige en pays cathare. Châteaux qui appartiennent à une autre époque...

"Chauld comme feu, et tremble dent à dent,

En mon païs suis en terre loingtaine..."

Puis je repris ma route. Quittant la Loire, rencontrai le Loing et la Seine. En mon pays, en terre lointaine.




lundi 18 mars 2024

Le dernier chevalier de Malte

 Dans la nuit de juin, Ferdinand von Hompesch, Grand Maître de l'Ordre, sort de l'Hôtel du Baron Parisio où Napoléon s'est installé. Il est escorté par quelques gardes, sans doute cherche-t-il à se donner un peu de contenance, il ne parle pas, un navire au quai de Grand Harbour l'attend. Une frégate française n'est jamais loin. Ce sera Trieste comme première étape d'un exil consenti. La France s'est montrée généreuse: une pension considérable, des rentes aux chevaliers, la liberté du culte catholique accordée pour ceux qui resteront, et nulle contribution extraordinaire aux vaincus. Il n'y a pas vraiment de défaite militaire, d'ailleurs, une bonne entente dirons-nous. Puis le Grand Maître abandonne son titre à l'Empereur de Russie, Paul Premier. Il finit épuisé à Montpellier où il mourra d'une crise d'asthme.

L'histoire ne retient pas grand chose de ce noble qui ne se fit pas bien prier pour abandonner l'île. J'ai pourtant une lointaine affection à son égard comme Aragon en avait pour Boabdil franchissant les portes de l'Alhambra et abandonnant Grenade, après la Reconquête. Il écrit l'histoire du dernier Maure d'Espagne dans son poème oriental: Le Fou d'Elsa. Mais les rois vaincus, les perdants, les derniers sont légions: Saigo Takamori, samouraï à l'aune de la modernité, Jacques de Molay, templier maudissant les souverains chrétiens ou encire Puyi, douzième empereur de la dynastie Quing devenu jardinier au jardin botanique de Pékin.

Napoléon séjourne cinq jours à la Valette, il est entré dans la cité que même le Sultan avait échoué à prendre. Comment ne pas avoir alors la folie des grandeurs? Comme à son habitude, il réforme tout: administration, justice, santé, éducation, défense. Tout cela en cinq jours.



La Méditerranée a toujours été au cœur de son rêve. "La lumière des îles semble l'accompagner sur la courbe de sa vie. La Corse, l'île berceau; Malte l'île du départ, le printemps de sa gloire orientale; l'Elbe, l'île du repos, tanière à renards où il aurait pu être heureux, mais où il finit par s'ennuyer de lui-même et de la France, comme un enfant qui a perdu sa mère." écrit Daniel Rondeau dans Malta Hanina.

Précédé par Ferdinand von Hompesch, Napoléon quitte Malte à son tour à bord de L'Orient. Il a l'Egypte en tête, et des rêves d'Alexandre qui bouillonnent. Quelques petites dizaines de chevaliers de l'Ordre l'accompagnent. Derrière lui, une troupe de quatre mille hommes en garnison au milieu de nulle part dans la Méditerranée. Il en faudra peu pour que les populations, exsangues financièrement, se révoltent. Les Français en garnison à Mdina sont massacrés, suite à la saisie de l'Eglise des Carmélites. Les autres villages se donnent le mot. La révolte grondera et les Anglais s'engouffreront dans la brèche. Le commandant Vaubois est cerné de toute part, assiégé dans sa propre ville. Il tiendra. Longtemps, même, au vu des précédents sièges de la Valette. Le plus long de son histoire.



Mais le 5 septembre 1800, il abaisse le drapeau français. Le Capitaine Alexandre Ball est nommé gouverneur de l'archipel. C'est avec les honneurs cependant que Vaubois et ses troupes, ce qu'il en reste du moins, parviennent à quitter le Grand Harbour, mettant ses pas dans ceux du dernier Chevalier de Malte.

Source: Malta Hanina, Daniel Rondeau. 2012



mardi 5 mars 2024

Pas encore morts

    Une bouteille d’Aftershave et une boîte de chocolats. En bonus, une case dans un tableau Excel, qui pousse l’ensemble dans le rouge. Voilà ce qu’ils valent. Travailleurs ayant travaillé, contribuables ayant contribué, humains ayant engendré. Leurs faits d’armes sont au passé mais ils ne sont pas encore morts. Ils appartiennent désormais à un autre vocabulaire : la dépendance, les EHPAD, les Cantou, les lits, les soins, les patients ou parfois les clients. Ils partagent tous la même adresse, mangent au même endroit. Ils prennent leur place publiquement dans les calculs : nombre de personnes dépendantes, nombre de personnes atteintes d’Alzheimer, nombre de personnes atteintes de Parkinson, nombre de personnes atteintes de la maladie à Corps de Lewy, nombre de personnes atteintes de démence, nombre de personnes handicapées, nombre de personnes nécessitant des soins constants. Certains ont perdu la raison, d’autres la maitrise de leur corps, et beaucoup sont juste vieux.

    Ils aiment, ils sentent, ils ressentent, ils angoissent, ils marchent doucement et regardent le temps qui passe. Ils font ce que tous les Hommes font mais ils ne rapportent plus. Ils coûtent, ils emmerdent les Ministères, les économats et leurs budgets. Ils ne rapportent pas. Ils sont juste mon grand-père, ta mère ou ton père, ton voisin du bout de la rue. Ils t’ont élevé, ils ont construit, se sont trompés, se sont débrouillés comme ils ont pu. Ne te méprends pas, les rides sur leur visage ne les rendent pas meilleurs. Ce sont juste les preuves qu’ils ont été comme toi. Qu’ils ont participé à l’effort de guerre, à la productivité, à la constitution d’une société. Comme toi. Mais plus maintenant.

    Maintenant, ils vivent c’est tout. Souvent difficilement, mais ils vivent. Ils existent, ils sont là. Toi et moi on veut les oublier, on s’en sort bien d’ailleurs. Il faut qu’on cotise, qu’on gagne notre vie, on n’a pas le choix. Et puis, je sais que tu n’as pas le temps. Il faut que tu sortes, que tu voies des gens, que tu solidifies ton réseau, que tu rentabilises ton smartphone. Il faut que tu prouves que tu vaux quelque chose, que tu remplisses ton CV, toi, tu as des diplômes, il faut bien que ça serve. Et puis, il faut que ton mur soit florissant, que les gens se rendent compte que ta vie est super, que tu voyages, que tu regardes bien toutes les séries qu’il faut et que tu sais quand même que ce monde est pourri. Comme tout ça, ça te prend du temps, il faut que tu te reposes, que t’ailles faire des courses, que tu sortes te divertir avec tes amis. De toute façon, il y en a, c’est leur travail de s’occuper des personnes âgées. Tu ne sais plus trop leur titre, le nom de leur boulot, mais bon, ils sont payés pour ça. Ils n’avaient qu’à avoir tes diplômes, leur vie serait moins difficile. De toute façon, le temps passe trop vite, tu ne t’en sors pas. C’est la crise pour tout le monde, on fait tout ce qu’on peut déjà, on a des dettes, on n’a pas les moyens. Ils ne vont pas en demander plus, ils n’oseraient pas en demander plus. Ils demandent déjà trop de temps, trop d’argent.

Je ne vais pas te faire la leçon. Je ne vais pas te dire de vivre l’instant présent, ni te rappeler qu’un jour on mourra. Tout ce que je voulais te demander, c’est toi, est-ce que tu crois qu’un jour quelqu’un se préoccupera de nous à ce moment là ? Qui nous tiendra la main ? Qui se posera la question de savoir si on ne s’ennuie pas trop, de savoir si la tristesse ne nous étreint pas à nous en étouffer ? Qui pensera que nous avons une valeur, qui se souciera simplement de nous parce que nous existerons encore ? Qui sera là, quand à notre tour, nous ne serons pas encore morts ?


Pau. M



Photographie de Didier Carluccio

https://carluccio-photo.com/


mardi 27 février 2024

Fra' Michel Angelo

 "Je pourrais parcourir le monde pour voir un Caravage... C'est d'ailleurs ce que j'ai fait" s'était exclamé un collègue de français, ambition que j'ai souvent partagée.

J'ai cherché les œuvres du peintre lombard dans tous les musées d'Europe, des palazzi de Gênes, des trésors de Florence aux collections du Museo Thyssen-Bornmisa. J'ai erré longuement dans les rues de Rome, à la recherche d'une chapelle, d'une église, et elles ne manquent pas, qui cacherait l'une des ses toiles. Seul dans certaines salles, face à la Décapitation d'Holopherne par Judith, que je projette souvent à mes classes ébahies, pour les initier aux forces telluriques du baroque. Je revois mon père déclencher l'alarme par trois fois du Palazzo del Banco di Napoli pour montrer de trop près un détail du Martyre de Sainte-Ursule. Je repense aux Sept Oeuvres de la Miséricorde aperçue dans une chapelle secrète du Decumanus, et à ces photographies qui montrent le déplacement de la toile entre les voitures et les passants de la via dei Tribunali. Je me souviens d'un matin d'hiver où je m'étais rendu à Rouen pour l'exposition consacrée aux deux représentations de la Flagellation du Christ; je retrouverais quelques mois plus tard l'extraordinaire version du Capodimonte de Naples, à côté de la Mort de la Vierge dans la grande galerie des Italiens du Louvres, et du portrait d'Alof de Wignacourt, grand maître de l'Ordre des Chevaliers de Malte.



Nous étions justement dans l'avion pour Malte, et la présence du Caravage n'y était pas pour rien dans l'inspiration que nous avions eue de nous rendre au beau milieu de la Méditerranée, plein de "tragique ensoleillé", comme disait Morand qui aura découvert La Valette à la fin de la course folle qu'était son existence. Je lisais alors La Solitude Caravage de Yannick Haenel comme Guide du Routard.

Le peintre est alors en exil, et se voit bousculé de part et d'autre de la Méditerranée. Un meurtre à Rome le contraint de fuir, ce qu'il fera toute sa vie. Le Latium, Naples. Puis il embarque pour Malte en juillet 1607. Admis dans l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem quelques mois plus tard. Et il continue de peindre. Cinq chefs-d'œuvre. Dont la Décollation de Saint-Jean-Baptiste, dans l'Oratoire de la co-cathédrale Saint-Jean. La Valette n'a pas même un siècle, et là voilà rivaliser avec les plus grandes capitales méridionales.



C'est la seule œuvre que le Caravage a signée, dans le sang qui gicle de la blessure du Saint. Fra' Michel Angelo: Frère Michelangelo Merisi. Haenel a une intuition sublime que seule permet la littérature: il y a dans cette scène la même indifférence des bourreaux que l'égorgement de Joseph K. à la fin du Procès. Et au loin, des témoins impuissants. Déportés de l'exécution. Presque en dehors du cadre.

Puis les habituels mauvais coups du sort. Le peintre y est habitué. On ne sait pas trop, peut-être encore un meurtre, une rixe, un complot. Il est incarcéré dans les geôles du Fort San-Angelo. Il s'évade, à la manière de Casanova de la prison des Plombs de Venise. Et son hallali reprend. Les chevaliers le destitue de son titre lors d'une cérémonie dans la chapelle oratoire de la cathédrale, le lieu même où l'un de ses plus grands tableaux gît. Il y est encore. Des sbires payés par l'Ordre le poursuivent sans doute. Le retrouveront en Sicile. Il manquera d'y perdre la vie, elle s'accrochera à lui coûte que coûte. Elle n'abandonne pas si facilement les fantômes. Naples encore, et le large.



A bord d'une galère, la fièvre se fait plus forte. On le débarque à Porto Ercole, la paroisse du village a gardé l'acte de décès. Un peu plus bas sur le littoral, on retrouvera Pasolini battu à mort sur une plage d'Ostie. Un peu plus au Nord, c'était le corps du poète anglais Shelley que l'on voyait s'échouer sur une plage de Ligurie. Des exilés eux aussi, toujours en fuite.

Le Caravage termine sa course à l'abîme en 1610. Il ne sera resté à Malte qu'une dizaine de mois. Aujourd'hui, pourtant, de nombreux voyageurs y viennent encore poursuivre son ombre.




mardi 6 février 2024

Lisbonne, voyage sans mouvement

 Pessoa a laissé pour l'éternité cette curieuse autobiographie sans événement qu'est son Livre de l'Intranquillité. Ce n'est qu'après coup que je me suis rendu compte que Lisbonne, où il avait une vie durant accumulé les papiers, avait été pour moi un étrange voyage immobile.

L'Océan y portait ses flux jusque sur les rives de la Praça do Comércio, le ressac rythmait les jours. La lumière était celle des confins, celle que l'on voit se faufiler entre la Tour Saint-Nicholas et la Tour de la Chaîne à la Rochelle.

On monte et descend quelques escaliers piranésiens, on se pose parfois non loin d'un kiosques pour laisser l'éternité s'écouler lentement. Il est toujours un peu midi dans de telles terres. On prend l'Electrico 28, pour le seul plaisir des cahots, des grincements. Terminus. Puis retour. Un voyage qui n'a de sens que pour lui-même, la destination devenue superflue. Je me souviens qu'enfant, en compagnie de ma grand-mère, j'adorais prendre le tramway de Saint-Etienne, petite ville qui compte elle aussi sept collines, pour remonter et redescendre la Grand-Rue, des Nouvelles Galeries au kiosque à musique de la Place Marengo, bercé par les tremblements du rail. Comme je le suis aujourd'hui par les allers-retours du temps.



Puis on grandit, et on reste toujours un peu le même.

A Lisbonne, j'ai pris le ferry pour m'en aller de l'autre côté du Tage, avec cette éternelle envie de vérifier ce qui se cache derrière l'horizon. On n'est jamais surpris, mais le détour en vaut la peine. Des soirs comme on en trouve dans les villes au bord du monde, en équilibre entre terre et mer.



Les nuits furent lentes, le sommeil éloigné. Longuement impassible dans l'obscurité. Les rêves en attente. Et les pas dès l'aube qui laissent le promeneur tourner en rond. Tout d'un coup l'horizon dégagé: les voûtes du Convento do Carmo s'ouvrent sur le ciel. On y pénètre, tremblant, sans jamais être ailleurs que dehors. Et l'on se demande alors quel seuil on a franchi.



L'Eglise a été détruite lors du séisme de novembre 1755, ce désastre qui avait eu tant de répercussion. Voltaire en parle. Leibniz aussi. Le monde entier ébranlé par la secousse lusitanienne. Tout est détruit. Puis le tsunami. Cent mille morts sans doute. On repense à l'Indonésie en 2004. Au Japon en 2011.

Les ruines sur la colline du Chiado rappellent la constance des catastrophes. La permanence de l'impermanence. 

Août 1988, le quartier est pris d'un terrible incendie. De nouveaux les villes en flammes ressurgissent des manuels d'histoire. Moscou, 1812. Londres 1666. Je ferai un jour la liste complète du Grand Incendie du Monde. Les reconstructions du Marquis de Pombal au lendemain du séisme sont anéanties. Châteaux de sables si vite dissipés. Et de nouveau tout à recommencer. Tant de chemins parcourus. Au même point cependant. Les siècles réduits à une seconde d'éternité.





La Franqui: bout du monde

               Je connaissais un peu ce petit coin de terre battu par les vents, caressé par la mer. Cette immense plage déserte où l’eau s’...