mercredi 5 août 2026

Souvenirs de Gryphe. Digression lyonnaise

            Souvent il m’est arrivé d’imaginer Lyon en 1550, quand la ville avait encore quelque chose de Florence.

Souvent il m’est arrivé d’imaginer ses rues rouges et ocre grouillantes de peuple, de marchands derrière leurs comptoirs et leurs étales chantant dès l’aube comme pour encourager la journée, de nobles aux pas lents et aux étoffes damassées, de gamins se faufilant en courant entre les passants, poursuivis d’un vieillard tremblant et furieux, la canne dressée au ciel, la voix grelottante ricochant en écho : « Au voleur ! Au voleur ! Mon couvre-chef ! », puis tentant d’aplatir ses cheveux clairsemés et défaits, d’un geste de la main ; ses traboules sombres aussi, pleines de mystères, pleines de secrets, grâce auxquelles un fugitif glisse de nombreuses semaines dans les angles morts de la vigilance des autorités qui le recherchent ardemment, devenant, dans ses labyrinthes, plus discret qu’une ombre ; les résidents restent muets quand on les interroge ; les gamins s’y dispersent savamment pour semer le naïf ou le commerçant qu’ils viennent de voler, et retrouvant l’homme qui s’y cache, négocient l’objet de leur larcin ; d’autres âmes plus intimidantes se livrent à quelque complot, murmurent, hésitent, s’interrompent quand un homme passe, puis reprennent ; parfois l’une d’elle est retrouvée le lendemain un couteau dans le dos, jamais personne ne l’a planté, dit-on ; et, dans le creux d’une alcôve, la fille d’un notaire écarte les cuisses sous les assauts d’un roturier un peu trop gras, lui-même marié, en cachette, à la sœur de celle qu’il prend dans l’obscurité, et se dit à lui-même entre deux coups de rein : « Pourvu que leur père ne l’apprenne jamais ! »

            Combien de fois ai-je erré dans ses rues, parmi les notables et les courtisanes soulevant leur robe jusqu’aux cuisses, parmi les poètes et les intellectuels, les rois et les meurtriers, non en historien, encore moins en écrivain, j’ignore d’ailleurs ce que cela voudrait dire, non, seulement en rêveur ?



            Oui, j’ai tant rêvé de Lyon quand elle était encore le centre du monde, à une époque où elle commençait lentement à tisser avec l’Orient des fils de soie, quand elle était la source d’une effervescence, d’une nouvelle manière de considérer la vie, quand on avait, je crois, encore foi dans le verbe et la pensée. Elle était le cœur de cette Europe humaniste, elle défiait Anvers, la Toscane, l’Allemagne ; elle était cette capitale des imprimeurs, des éditeurs, des philosophes quand ils étaient à leur manière des princes et des rois.

 

En 1540, leur royaume, leur temple, leur salon, leur diwan, leur repère, c’était l’atelier d’imprimerie de Sébastien Gryphe.

 

            Il est déjà l’un des hommes les plus importants de cette nouvelle Europe qui prend forme, et pourtant les archives semblent l’avoir oublié de l’histoire. Né en Allemagne, formé auprès des libraires de Venise, il arrive à Lyon en 1523. En quelques années, il devient l’éditeur le plus estimé de la Renaissance. Dans son office, le plus grand de toute la ville, entre la rue Ferrandière et la rue Thomassin, on y croise les grands de ce monde, venus parfois lui emprunter de l’argent, et quelques-uns de ses plus fidèles amis : Maurice Scève, Louise Labé, François Rabelais encore médecin à l’Hôtel-Dieu, Etienne Dolet, avant leur brouille, grâce auquel il connaîtra une gloire sans précédent, dont l’éclat fera de l’ombre jusqu’aux plus fameux éditeurs parisiens.

 

            On se partage toutes ses publications, dont on loue la rigueur et le soin, que l’on reconnaît par sa marque d’imprimeur : un griffon. De nombreux essais de Rabelais, une édition complète des œuvres de Marot, les Commentaria linguae latinae de Dolet, puis une remarquable Bible latine, en 1550, son chef-d’œuvre.




Dans cette petite société qui gravite autour d’un seul homme, on se querelle souvent, on discute toujours, on s’emporte, on s’enthousiasme, on se corrige, on se nuance, on se contredit avec les autres mais surtout, avec soi-même, on observe notamment les conséquences de la déroute de Pavie, en 1525, on se rappelle encore ému de l’exposition de Léda et le cygne de Michel-Ange, de passage à Lyon en 1532, désormais perdu. On lit, on écrit, on plaisante, on travaille, et tout le reste. On apprend avec tristesse aussi la mort de Guillaume Budé, Maître de la librairie du Roy, un 22 août 1540, deux jours avant celle du peintre Francesco Mazzola, dit Le Parmesan.

            Etienne Dolet, ce vieil ami avec lequel il n’aura jamais pu se réconcilier, est torturé puis brûlé vif sur la place Maubert de Paris, en 1546. On se désole, on s’inquiète, on pleure. Mais il faut continuer, continuer encore à lutter contre l’obscurantisme, la censure, les idées fixes et les dogmes. Après tout, que faire d’autre ?

 

            Et les soirs d’été, sans doute, j’imagine qu’il leur arrivait de se balader, par les sentiers de Fourvière quand il n’y avait encore aucune basilique, ne serait-ce que pour s’exercer à l’art de la conversation.

 

            Parfois, dans un angle de la rue Mercière, l’ancienne rue des imprimeurs, alors que je rêve de Lyon en 1540, je m’interromps, je lève les yeux et je lis l’inscription :

 

SEBASTIEN

GRYPHE

1493-1556

« PRINCE DES LIBRAIRES LYONNAIS »

D’origine allemande, prolifique imprimeur

(Rabelais, Alciat, Dolet…)

il introduit le caractère italique

en France

 

            « Sébastien Gryphe, prince des libraires ». Un titre qui laisse rêveur. Prince des libraires sans lequel, à Lyon, les livres n’auraient qu’à peine existé. Et encore.

 

J’imagine ses funérailles en grande pompe le 7 septembre 1556, à l’église Saint-Nizier, non loin de là, et je revois encore tous ces spectres, toutes ces âmes familières dont j’ai si souvent rêvées, Rabelais en larmes, Scève, Labé, et les autres, Hugues de la Porte, Sante Pagnini, des anonymes et des grands noms, des libraires, des passants curieux, des fidèles, des éditeurs de toute l’Europe, des nobles, des hommes de science, des clercs, quelques membres des Griffarins, sans doute, ce syndicat clandestin de typographes lyonnais, dont le nom lui rend hommage, qui avait organisé, en 1539, durant quatre mois, le Grand Tric, peut-être la première révolte ouvrière de France. Tous là, auprès de sa veuve et de son fils qui aura à supporter un héritage trop lourd pour ses épaules et que les dettes finiront de ruiner. Moi-même, un peu plus loin, en deuil, à leurs côtés.

 

J’ai si souvent rêvé d’appartenir au petit monde de Sébastien Gryphe, prince des libraires, d’y croiser ses amis poètes et les autres, d’y écouter, l’air de rien quelques-uns de leurs débats, d’acquiescer un temps, de réfuter ensuite pour le plaisir de la contradiction, pour la beauté du geste.

 

J’ai tant rêvé de Lyon en 1540.




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