J’ai grandi près d’un fleuve qui ne s’ouvre pas sur le large, tout engoncé, recroquevillé dans ses méandres où il finit par stagner. Cette immobilité favorise en été la prolifération de bactéries et elle en garde cette réputation pestilentielle. C’est la première fois cependant que les cyanobactéries sont en dessous des seuils ce mois d’août est personne ne sait vraiment pourquoi. Les ultra-sons n’avaient eu aucun effet les années passées, aucune raison donc pour qu’ils réussissent cette fois-là, d’autant que l’été est interminable et caniculaire. Pour autant, ce petit coin de fleuve tortueux effraie et certains, malgré la surveillance des autorités de santé ne s’y risquent pas du tout.
Un fleuve sans océan qui le draine.
Rien à voir avec la Seine qui s’élance dans le gris métal de la Manche, entre
Le Havre et Honfleur, franche et définie. Non plus le Rhône qui se multiplie,
imprègne le sol et fait de la Camargue un monde intermédiaire entre la terre et
la mer.
Mon morceau de fleuve est retenu par
le barrage de Grangent qui donne à ces ondulations des airs d’étangs. On y
vient parfois se baigner pour les plus courageux, que je ne suis plus depuis
l’enfance (combien de fois l’enfant est-il plus brave que l’adulte ?) On a
un ce privilège par chez nous de pouvoir « aller à la plage »,
activité balnéaire incongrue quand on habite une ville laborieuse construite
entre le Pilat et une plaine étrange qui rampe jusqu’aux pieds des Monts du
Forez.
C’est sur ce plan d’eau que petit
j’ai été initié à la voile, à bord d’un catamaran où sans doute je me suis rêvé
un instant corsaire sur les mers des Caraïbes. Hélas, j’étais trop sage pour me
sentir l’âme d’un pirate : je le regrette quelquefois.
La Loire, ici, ne dit pas son nom.
Rien de ce fleuve majestueux qui se jette dans l’Atlantique, rien de la
noblesse qui a permis la floraison de la Renaissance française et l’éclosion de
Chambord, Chenonceau ou Amboise. Nos châteaux de la Loire à nous sont austères
et massifs. Et même le château de Bouthéon remanié au XVI° siècle, tout en mesure
et finesse, a quelque chose d’inquiétant qui fait de lui le petit frère exilé
et bâtard des palais de Touraine.
Où que l’on soit, on aperçoit au
sommet des falaises que le fleuve a creusées le château d’Essalois, pillé en
1590 par un escadron de la Ligue commandé par Honoré d’Urfé, ni d’aigle, forteresse
absurde qui domine, en contre-bas, ce curieux donjon isolé sur les eaux, à
propos duquel on raconte tout bas des contes naïfs et effrayants : des
nuits d’orage, des jeunes femmes désespérées, des romances et bien du chagrin.
Il y a des fées aussi, dit-on, dans
les parages. Sur le plateau de la Danse par exemple, où je fus surpris par
l’orage justement : tout à coup cette nature si indolente (non pas
paisible) s’est réveillée en sursaut et en convulsions ; et les arbres se
sont mis à vrombir et vibrer. Parfois, quelques autres, des fées, sur les
sentiers escarpés des Condamines, qui dissimulent malicieusement, les matins de
brume, la moindre parcelle de flotte.
J’y ai souvent marché, à contempler
les colimaçons de la Loire et de vieux hameaux ici et là abandonnés. J’y rêvais
de navires absurdement bloqués par l’absence de vent et de courant, tentant de
remonter des Orénoque sans embouchure ni source, de steamers dérivant sur les
eaux du Congo, à la recherche d’un colonel Kurtz, caché bien au-delà du barrage.
Chez nous, l’horizon est bouché, le fleuve étouffe et s’entortille comme un
serpent.
Et pourtant, rien à faire, on est
pris à la gorge, l’imaginaire mouline, chauffe, et voilà que l’on se surprend à
divaguer, cette fois en songe.
Les gorges de la Loire ne mènent
nulle part, certes, mais on vogue en soi-même assez facilement.
Car un fleuve qui a cessé son cours
n’est pas bien loin de l’inverser.


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