Cela fait quelque temps déjà que j’ai achevé mon exil en terre parisienne. J’avais été affecté, dans tous les sens du terme, entre une forêt et un fleuve, dans une ville un peu triste de Seine-et-Marne. Pour tromper l’ennui et tuer le temps, j’ai eu heureusement l’occasion d’enseigner le français quatre années durant.
Il m’arrivait souvent d’emprunter un
pont et de faire quelques pas autour de l’île Saint-Etienne qui se trouvait en son
cœur. Le nom de l’îlot m’évoquait la ville où je suis né et j’y voyais une provocation
du destin qui avait déjà fait ses preuves sur le pauvre Tantale. Moi qui avais
tant voulu fuir la Loire, je ne désirais plus qu’y retourner, oppressé par la
grisaille de la Seine. J’aurais tout donné pour quitter cette terre, et je
pensais parfois au poète Mallarmé, dont la maison se trouve au bord de ce
fleuve qui m’inspirait si peu, où j’avais lu à l’occasion les livres de sa
bibliothèque, qui souffrait de sa mutation à Tournon et n’aspirait, quant à lui, qu’à
rentrer à Vulaines-sur-Seine. J’aurais préféré obtenir l’Ardèche, mais
l’algorithme des mouvements académiques est ce qui rappelle le plus les Parques
grecques.
Je tournais en rond, le long des
quais de l’île Saint-Etienne où jadis se dressait l’imposant château que les
Capétiens appréciaient particulièrement. La reine Blanche de Castille y meurt
en novembre 1252. Je contournais, à l’extrémité une immense bâtisse, ancien
Hôtel-Dieu du onzième siècle reconverti, à partir de l’année 1808, en centre de
détention par l’architecte Louis-Ambroise Dubut, qui finira à
Saint-Pétersbourg, employé aux colonies militaires. L’ancien couvent peut
abriter, je crois, jusqu’à trois cents détenus, pour des périodes assez courtes
ou en fin de peine, prisonniers habitués des lieux qui auront passé plusieurs
décennies dans les geôles du pays et qui s’apprêtent à revoir le soleil.
L’ironie de la géographie m’a toujours amusé : au cœur de la ville où je
purgeais mon exil, une prison me bouchait l’horizon.
En contre-bas de ces grands murs de
briques rouges, j’ai souvent rêvé aux étoiles, cellulairement comme aurait dit
Verlaine, même à ciel ouvert, ou bouquiné une page ou deux d’auteurs antiques
qui me projetaient un peu plus loin. Vers la Méditerranée surtout, où je
respirais bien mieux. Même en songe, qu’importe.
Je me souviens d’un 21 juin lors
duquel un groupe de musiciens s’était installé sur un pont qui dominait les
murs de la prison et que des applaudissements, des cris et chants rauques, tout
à coup, des fenêtres ouvertes des cellules, vinrent tous ensemble, comme un immense
chœur, s’élever jusqu’au ciel et vibraient au diapason des rythmes et du chant
des martinets. J’en étais resté saisi : tant d’êtres derrière ces barreaux
qui vivaient là, n’ayant d’ordinaire que le bruit des vagues sur les berges
pour mélodie.
Il m’est arrivé quelquefois de
survoler les registres. On trouve aux archives départementales une liste de
détenus de l’année 1917 :
-471
détenus pour désertion en présence de l’ennemi.
-17
soldats condamnés pour désertion à l’intérieur en temps de guerre.
-5 Soldats
arrêtés pour dilution d’armes ou abandon de poste.
Ainsi
de suite.
Il s’agirait souvent de lire les
registres d’écrou ou d’hôpitaux, on y apprend beaucoup d’une société, on lit
les noms de ceux qui ont combattu pour une cause, à tort ou à raison, de ceux
qui se sont sacrifiés, de ceux qui ont refusé la guerre, s’y sont jetés à corps
perdus. On déduit la détresse d’une nation, ses démons, ses victoires, ses
héros et ses bourreaux.
Etranges endroits que ces bâtisses où
sont exclus du monde ceux qui se tiennent déjà à la marge, ces édifices
austères qui cristallisent les pulsions les plus sombres de l’être humain. Des
noms encore : le Monstre d’Annemasse, surnommé ainsi par la presse, s’y
trouve encore, Léon Rodriguez, un membre de la Bande à Bonnot, ces anarchistes
de la Belle Epoque, l’écrivain révolutionnaire Victor Serge, le communard
Jean-Jacques Pillot y meurt en juin 1877.
Je dois reconnaître que souvent lors
de ces balades vespérales autour de la prison, je me demandais comment je
réagirais si un jour dégringolait au-dessus de ma tête un évadé, tout seul,
tout simplement, de nuit, avant que les chiens ne se mettent à aboyer, les
vigies à donner l’alarme et qu’un escadron armé jusqu’aux dents ne sorte à la
poursuite du fugitif.
En janvier 1964, les frères
Lucarotti y parviennent pourtant, accompagnés de deux autres taulards patibulaires.
Des vieux de la vieille, ceux que l’on voit dans les films de Jean-Pierre
Melville, des truands du temps du grand banditisme. « Perpète, c’est trop
long. » Donc, la poudre d’escampette. Ange Lucarotti, surnommé Zé, se
procure un revolver et prend un otage un gardien de prison, un
« maton » dans le jargon. Un complice, à l’extérieur, non loin de la Seine,
direction les bois de Fontainebleau, en trombe la Nationale 7 et le milieu
marseillais qui les attend. Il confiera plus tard : « Les prisons, on
peut pas les aimer. Personne. Alors j’ai toujours essayé de m’évader. Parfois,
j’ai réussi. » Il aura quand même passé plus de quarante-cinq ans en
cabane. La dernière, celle de la prison Saint-Michel à Toulouse, il s’y est
échappé pour de bon, à quatre-vingt-deux ans. Les pieds devant.



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