samedi 11 mai 2019

Le fleuve Rambla

Nous étions dans le Gracia. Grand soleil. Moiteur habituelle de la ville en été. Un proche m'appelle pour prendre de mes nouvelles: "ça va? Pas trop de pluie à Barcelone? Ils en parlent aux infos!" Je regarde le ciel, perplexe. Grand soleil, toujours. J'apprends dans la soirée que des orages sporadiques se sont abattus sur nos têtes, mais pas la mienne. Certaines rues de la vieille ville ont été inondées, et il aurait tellement plu que les Ramblas auraient ressemblé le temps d'une averse à un torrent.

Au fond, quoi de plus logique?

Sur la façade de l'un des hôtels de l'avenue, on peut justement lire une plaque rappelant le séjour d'Hans Christian Anderson, ici même, en 1862, lors de l'une des plus grandes inondations de la ville.
Les Ramblas, fleuve lourd que les pluies font déborder.
Le nom rambla est dérivé de l'arabe. Mot désignant le sablon, le lit d'une rivière, le courant et par extension le fleuve tout entier.
Et aux heures sèches, il suffit de se poser sur l'un des bancs à l'ombre des platanes pour observer la marée humaine s'écouler à son rythme, de la Place de la Catalogne au port; parfois l'inverse, c'est vrai, mais dans toute rivière, certains saumons remontent bien à la source.

Il y eut parfois des désastres, des tempêtes, notamment le 17 août 2017, quand une fourgonnette s'engouffre dans la perspective et fauche des dizaines de passants. Mais le fleuve a toujours repris ses droits, et naturellement, la foule a retrouvé le plaisir de flâner le long de ce cours d'eau.

A Barcelone, il n'y a qu'une rue, qu'un seul fleuve, auquel tout s'articule. Tout ce qui gravite autour de la Rambla se contente de l'abreuver. On a beau se perdre, s'éloigner, nos pas nous ramènent ici même.

Nul d'entre nous ne saurait être autre chose que l'un de ses affluents.

Photo des Ramblas de Barcelone:


dimanche 5 mai 2019

Viva Chamaco!

Je précise avant toute chose que je ne souhaite pas ici entrer dans quelque débat moral, incontestablement légitime, mais seulement parler de mes impressions devant une sorte d'art que d'autres avant moi ont su apprécier.

Vingt ans que le torero n'avait pas exercé. Vingt ans d'une retraite dont l'appel des arènes d'Arles l'aura sorti. La foule d'aficionados était fébrile, on applaudissait, on criait: "Chamacooooo!" "Chamaco, you're welcome!" L'homme était petit et brave, les gestes sûrs et lents, le regard vif surtout. Face à lui, le taureau avait quelque chose d'antique. 540 kg. Une monstre venu de la nuit des âges, ou peut-être de quelque Dédale. La créature le bousculera un peu, d'ailleurs, et tous ses subalternes se précipiteront. Chamaco se relèvera, il écartera ses hommes, ramassera sa muleta. Les cris dans les gradins, puis les applaudissements. Une rumeur dans toute l'arène.
"Musica!" entend-on, et l'orchestre enchaîne les paso doble. Tout de blanc vêtu, si près du taureau que son sang viendra teindre ses cuisses, Perera fait un travail honorable, les trophées lui seront pourtant refusés par la présidence. Une vieille dame hurle à côté de moi: "Te ha robado la oreja!" Elle t'a volé l'oreille! C'est presque drôle dans cette ville où Van Gogh aura coupé la sienne pour l'offrir à une putain en 1888. Mais la vieille avait, dans la voix, un tremblement ému, comme si elle avait elle-même subi la pire des injustices.
Chamaco, lui, obtiendra une oreille. Une retraite suspendue le temps d'une faena mérite une récompense. Mais le peuple n'est pas unanime. "Il y a trois mouchoirs qui se courent après, ce n'est pas un plébiscite, ça! Sifflets, huées. Le torero jettera l'oreille de colère. La foule jamais rancunière l'acclame en héros à la fin de la corrida.

On entend parfois "Indulto!", quelques personnes rient, applaudissent. Il est rare pourtant que l'animal soit grâcié.
Sébastien Castella se montre remarquable, même pour l'amateur que je suis. La vieille dame m'apprend les rudiments du métier: veronica, natural, suerte. A mes oreilles, c'est aussi beau que le nom des figures de style: anacoluthe, métaphore, hyperbate...
Le taureau est brave.
"Musica!" crie encore le public. Le chef d'orchestre reste assis. Castella danse avec le taureau: "Olé" et d'un geste élancé demande à son tour que l'orchestre tonne. Paso doble. Puis cesse... Tous font silence. L'instant où tout bascule. Vie ou mort. Le taureau ou l'homme. L'estocade. Le coup de grâce. Puis la foule applaudit, lentement, comme un cœur qui ralentit: "Qu'est-ce qu'ils font?, je demande à la dame.
-On accompagne le taureau dans la mort..."
Je restai saisi par cette réponse.
Puis la bête s'écroule. Le geste du torero fut précis. La foule se lève en liesse. Mouchoirs blancs agités. Toute une arène s'en couvre, comme les neiges aux sommets de la Sierra Nevada. Linceul sublime pour le taureau. Les deux oreilles. Et le torero est porté al hombres, sur les épaules de quelqu'un, dans un tonnerre d'acclamations.

Lectures: Ernest Hemingway, Mort dans l'après-midi, Gallimard, Folio
                                               L'été dangereux, Gallimard, Folio

Photo de Chamaco, feria d'Arles avril 2019






samedi 6 avril 2019

Souvenirs de la Carrer d'Avinyo

1907. Picasso termine, après bien des études comme ébauchées non plus au crayon mais au couteau, les nus de l'une de ses grandes œuvres: Les Demoiselles d'Avignon, où chacune des odalisques semble porter un masque nègre, quand ce n'est bien que leur visage, visage décharnés aux orbites en amande, vides et si profondes, comme la convergence des lignes de leur corps, vers le bas-ventre. C'est le sommet du cubisme; avant il n'était pas tout à fait ce qu'il est, après il ne le sera plus, ou il le sera mais toujours dans l'après-coup: l'écho de ces Demoiselles.
On le sait, rien à voir avec la ville des Papes, la Provence et le reste, non, on est à Barcelone, carrer d'Avinyo, où le peintre allait quérir ses pinceaux et ses couleurs, ainsi que ses premiers émois sexuels, la rue étant célèbre jadis pour ses nombreux bordels. Et justement, "ça s'appelait le bordel d'Avignon au début. Vous savez pourquoi? Avignon a toujours été pour moi un nom que je connaissais, un nom lié à ma vie. J'habitais à deux pas de la carrer d'Avinyo... ça s'appelle aujourd'hui les Demoiselles d'Avignon. Ce que ce nom peut m'agacer!"
Il était un habitué, un fidèle, au point de parfois y séjourner, décorer les chambres de ses fresques, comme elles pouvaient l'être dans les premières maisons de l'antique Pompéi.
La peinture est liée, dès son plus jeune âge (il a quatorze ans quand il découvre la cité catalane et son aura sulfureuse) à la sexualité, redonnant au mot "pinceau" son étymologie licencieuse et hautement significative: "petit pénis."

Quand on erre dans la perspective d'Avinyo et ses alentours, parfois en levant les yeux sur les murs et les immeubles vieillots, une gargouille vous sourit. Souvent le portrait d'une femme qui indiquait aux marins et aux étrangers qu'un lupanar n'était pas loin. Et dans ces temps-là, au cœur du Barrio Chino, un lupanar n'était jamais loin.

Picasso écrira un jour à André Malraux: "Nous, les Espagnols, c'est la messe le matin, la corrida l'après-midi, le bordel le soir. Dans quoi ça se mélange? Dans la tristesse. Une drôle de tristesse. Comme l'Escurial. Pourtant, je suis un homme gai, non?" Dieu, la mort et le sexe: voilà l'alchimie de l'Espagne.

Cinq femmes, nues, très nues, "vraies, enfin vraies, comme dira Sollers. Le geste violent qui les découpe de l'ombre bleutée, et leur visage anguleux, nets, comme chez toutes les Espagnoles. Tout le cubisme vient de là: de la précision de leurs traits, d'où surgit la rondeur immense de leurs yeux noisette. Dans ces pays, il suffit d'aimer les femmes pour déjà se faire un peu plus artiste.

Philippe Sollers, Femmes: "Elles sont là... Les vraies... Les enfin vraies... Les enfin prises à bras-le-corps dans la vérité d'une déclaration d'évidence et de la guerre... Les destructrices grandioses de l'éternel féminin... Les terribles... Les merveilleusement inexpressives... Les gardiennes de l'énigme qui est bien entendu: RIEN... Les portes du néant nouveau... De la mort vivante, supervivante, indéfiniment vivante, c'est son masque, c'est sa nature, dans la toile sans figure cachée du tissu... Pas derrière, ni ailleurs, ni au-delà... Simplement là, en apparence... Jouies, traversées, accrochées, écorchées, saluantes et saluées, posantes, saisies par un professionnel de la chose... Un des rares qui ait eu les moyens d'oser... Le seul au XXe siècle à ce point? Il me semble... A pic sur le sujet... Exorcisme majeur...
CETTE MAIN!
1907
LES DEMOISELLES D'AVIGNON"

Sources: Philippe Sollers, Femmes, Gallimard, Folio, 1983, p. 170-171
               Pierre Cabanne, Le Siècle de Picasso, tome 1: La naissance du cubisme (1881-1912)

Photo de la Carrer d'Avinyo, Barcelone:


mercredi 6 mars 2019

Pompéi 79

Pline le Jeune écrit à Tacite, curieux des dernières heures de son oncle. Pline l'Ancien voulut voir la mort de près. Aux premières secousses du Vésuve, le vieil homme se précipita, par la mer, au chevet de l'apocalypse."La cendre tombait déjà sur les navires plus chaude et plus dense à mesure qu'ils approchaient." Quelque chose dans le désastre rappelle les dix plaies d'Egypte, la mer se retire "comme chassée par le séisme" et "des animaux marins de toutes sortes jonchaient le sable sec"; une nuit éternelle recouvre le monde: "Les ténèbres se firent; ce n'était pas l'obscurité d'une nuit sans lune ou couverte par les nuages, mais celle d'une pièce fermée où les lampes sont éteintes."

La seule consolation de cette destruction, avoue Pline le Jeune, est l'idée de périr avec le monde en même temps que le monde. On ne saurait pas même fuir, la catastrophe au-delà du réflexe de survie. L'homme de lettres, face à l'éruption, demandera un volume de Tite-Live; "et je me suis mis à lire comme si je n'avais rien d'autre à faire."

Et l'apocalypse ricoche en écho jusqu'à nous dans cette même rengaine que chantonnent les grands désastres, où les astres se dissipent derrière l'ombre. L'empreinte de ces temps zéro, de ces tables rases, où le temps doit recommencer, au fond, reste la même, en 79, dans les contrées vésuviennes, ou en 1945.
Pline note: "Une nuage montait de terre -trop loin pour voir avec certitude de quelle montagne il s'élevait (c'est après que l'on sut qu'il s'agissait du Vésuve) - un nuage qui avait la forme et l'apparence d'un arbre, mieux d'un pin parasol." Il y voit un pin parasol; deux mille ans après, on ne peut y voir qu'un champignon atomique au-dessus d'Hiroshima.

Il n'est de catastrophe au monde qui ne finisse pas un jour par rimer...

Photo du Vésuve, de Pompéi:


vendredi 1 mars 2019

Les grottes de Catulle

C'était en cette période de mon existence où j'accomplissais une sorte de voyage d'hiver. Je roulais sans compter ni l'espace ni le temps, droit devant l'horizon. On se dit peut-être que c'est ainsi que l'on remonte les heures.
Avant de bifurquer pour entrer plus loin en Italie, je fus attiré par les effluves du lac de Garde. Nous étions le 31 décembre, le dernier jour de l'année, le dernier jour d'une vie; et la lumière tranchait l'ombre.

J'arrivais à Sirmione peuplée alors de quelques égarés comme moi. Tout était fermé, restaurants, hôtels, boutiques. Je traverse la petite ville, et sans crier gare, tout à coup, deux mille ans me sautent aux yeux. Le temps à l'envers. L'extrême pointe de la presqu'île est dominée par les ruines d'une ancienne villa romaine, l'une des plus grandes que l'Italie du Nord ait pu conserver. Cernées de champs d'oliviers, dans un contre-espace où les saisons et les climats s'abolissent d'eux-mêmes, des dizaines de voûtes, de cavités qui, dans leur usure, ont fini par ressembler à des grottes troglodytes, des sassis comme ceux des cités millénaires des Pouilles. Et en contre-bas, le lac qui se prend pour la Méditerranée.
Je crois que c'est ainsi que j'imagine la Sicile et les pays chauds de mon âme.

Catulle, qui a donné son nom à ces vestiges, avait chanté la beauté de ce promontoire:

Sirmio, perle de toutes les presqu'îles et de toutes les îles qui, dans les lacs aux eaux limpides et dans la vaste mer, s'élèvent sur l'un et l'autre Neptune, avec quel plaisir, avec quelle joie je te revois! J'ai peine à me persuader que j'ai quitté la Thynie et les champs bythiniens et que je puis te contempler sans crainte. Ah! qu'y a-t-il de plus doux que d'être libre de tout souci, quand l'âme dépose son fardeau et qu'après nous être épuisés de fatigue chez les étrangers nous revenons à notre Lare et que nous retrouvons le repos sur un lit longtemps désiré. Voilà la récompense unique pour tant de peines. Salut, ô belle Sirmio; réjouis-toi du retour de ton maître joyeux et vous aussi, onde du lac Lydien; riez tout ce qu'il y a d'éclats de rire dans ma maison.

Photo des grottes de Catulle, Sirmione:


samedi 9 février 2019

Piazza del Nettuno

Par rapport aux nus de la Piazza della Signoria de Florence, le Neptune de Bologne semble à première vue trop petit, presque trop haut, au sommet de la fontaine qui le soutient. Et pourtant, les habitants l'appellent le Géant. Et pourtant son ombre gigantesque se répand dans les moindres plis de la ville, sa silhouette se détache, tranchante et sûre d'elle, quand on l'aperçoit au travers des arcades du Palais du Podesta de la Piazza Maggiore.

Il est le symbole de marbre et de bronze de la toute-puissance papale, incarnée en chair et en os par Pie IV, en 1565, quand Bartolomeo Ammannati sculpte son bloc d'éternité, à la demande de Jean de Bologne.

Sa charge érotique est intacte. Et avec elle toute son ambiguïté. A ses pieds, les quatre grands fleuves connus du monde d'alors (le Gange, le Nil, l'Amazone et le Danube) épousent les courbes troublantes de nymphes qui compressent leurs seins pour que jaillissent quelques jeux d'eaux, à moins que ce soit les premières gouttes de lait de la Voie Lactée, comme dans un tableau de Botticelli.

Et Neptune lui-même, si nu, trop nu, aux muscles trop saillants, signe l'un des grands scandales de l'Italie de la Renaissance. L'intention originelle était de lui attribuer en effet un sexe à la mesure de sa puissance. Symbole du pape peut-être, mais le pouvoir se trouve toujours au cœur du bas-ventre.L'Eglise s'offusqua, refusa fermement. Le sculpteur pensa donc la statue de telle sorte  que le pouce de sa main gauche tendu, aperçu sous un certain angle, devait laisser apparaître un imposant phallus en érection. J'ai tourné autour de la fontaine monumentale à la recherche de la bonne perspective, de ce point de vue impudique, aux aguets de l'illusion. Mais seuls ceux qui savent savent, j'imagine...
L'Eglise le sut, le comprit, s'offusqua encore, se révulsa, pria, implora, déplora. Quelque temps elle décida d'habiller le dieu de la mer d'un grotesque pantalon en bronze, maillot de bain incongru pour Poséidon que Bonaparte fit fondre alors pour les besoins de son artillerie, à l'époque de ses grandes conquêtes. Neptune retrouva donc l'aura de sa nudité.

Source: Le Guide du Routard: L'Italie du Nord

Photo du Neptune, Bologne:


samedi 12 janvier 2019

Londres, ville biblique!

Une nuit que j'étais à me morfondre dans quelque pub anglais du cœur de Londres, parcourant l'Amour Monstre de Pauwels, me vint une vision dans l'eau de Seltz. Quelle vision?, demanderait-on à Gainsbourg. Oh, pas grand-chose, presque rien, à dire vrai. Rien que l'essentiel. Cette apparition m'apparaît confuse, mais je crois la reconnaître. A chacun, ses spectres, n'est-ce pas.

Car "tout l'affreux passé saute, piaule, miaule et glapit dans le brouillard rose et jaune et sale des sohos avec des indeeds et des al rights et des haos." disait Verlaine.
"Londres fume et crie. Ô quelle ville de la Bible!
Le gaz flambe et nage et les enseignes sont vermeilles.
Et les maisons dans leur ratatinement terrible
Épouvantent comme un sénat de petites vieilles."

"Ah! vraiment c'est triste, ah! vraiment ça finit trop mal."

Londres, ville biblique, donc? Je vois. Une ville qui, plusieurs fois, a traversé ses plaies d'Egypte. Le fléau sous ses nombreux masques.

1666: Le Grand Incendie ravage la ville du 2 au 5 septembre. "Sauf quelques églises de pierre, tout le Londres moyenâgeux a disparu en trois jours, emportant mille ans d'histoire." précise Paul Morand. "On dirait que l'incendie a laissé dans l'air son odeur redoutable. Après trois siècles, Londres sent encore le brasier froid, et la pierre de ses plus beaux immeubles garde quelque chose de calciné. Quand un feu de cheminée éclate, quand passent les pompiers et leurs automobiles rouges, les habitants se regardent avec inquiétude, et font silence... Impression de malaise, que je n'ai jamais éprouvée dans aucune autre ville, on dirait que du fond de leur subconscient, les Londoniens sentent remonter le souvenir du Grand Incendie."

1856: La Grande Puanteur. La ville est imprégnée, jusque dans son ombre, d'une odeur nauséabonde qui remonte des eaux croupies de la Tamise, sous la chaleur caniculaire de l'été. Un déluge, qui se fait attendre, finira par dissiper la puanteur.

1940-1941: Le Blitz. L’Éclair. La mort venue d'en-haut. Plus de 40 00 civils tués, lors des pluies incessantes de l'aviation allemande, qui bombardent la ville, nuit et jour.

1952: Le Grand Smog, cette brume épaisse qui a enténébré la ville du 5 au 9 décembre. Le Smog, ce troisième géant, né des vapeurs de la révolution industrielle, héritier de Gog et Magog, les bâtisseurs de la ville, ces Titans légendaires qui "durent avoir des jambes d'échassiers pour se frayer un chemin à travers les méandres marécageux de la Tamise, et des têtes plus hautes que des phares pour dominer l'étendue des forêts." (Paul Morand.)

Ah, Londres, ville biblique! Babylone, Sodome, Gomorrhe, Soho, Picadilly Circus, et le reste; et les néons ont fini par remplacer le "feu du ciel."

Sources: Paul Morand, Londres, Gallimard, Folio, 1962
               Paul Verlaine, "Le Sonnet boîteux", Jadis et Naguère, Pocket, 2009

Photo de Londres, hiver 2018:


dimanche 2 décembre 2018

Le plus grand théâtre de Bruxelles

Victor Hugo fuit la France de Napoléon III et emménage dans l'une des maisons de la Grand-Place. C'est ici qu'il commence à écrire Les Châtiments et s'extasie du moindre détail de la plus belle place du monde.
"L'Hôtel de Ville est un bijou comparable à la flèche de Chartres; une éblouissante fantaisie de poète tombée de la tête d'un architecte. Il n'y a pas là une façade qui ne soit une date, un costume, une strophe, un chef-d'oeuvre. J'aurais voulu les dessiner toutes l'une après l'autre."

Un soir de printemps, j'y termine moi-même une journée de promenade et d'errance. La bière coule à flots dans les rues avoisinantes, quelques touristes se contorsionnent, s'agenouillent, se couchent même sur le pavé pour tenter de prendre en photo l'Hôtel de Ville en entier, avec sa flèche qui toujours s'élance hors du cadre. Personnellement, je ne m'y suis pas risqué, encore un peu soucieux de ma dignité.

J'ai cherché le clou par lequel l'architecte, selon la légende, se serait pendu. Jules Clarétie, en 1884, écrit: "La vieille Bruxelles est tout entière dans cette superbe place de l'hôtel de ville, avec ses maisons du XVIe siècle, ciselées, fouillées, dorées, leurs toits immenses percés de clochetons gracieux s'élevant par degrés et se découpant sur le ciel. L'hôtel de ville est un chef-d'oeuvre. On montre, sous la voûte du portail d'entrée, un clou où, dit la légende, l'architecte se serait pendu, en reconnaissant je ne sais quel défaut dans son oeuvre."
En vérité, le défaut se voit, l'une des ailes est plus longue que l'autre, mais cela n'a jamais été une négligence de l'architecte. La légende reste.

La foule commence à s'agglutiner, et un instant, j'ai compris d'où venait le sens du détail des œuvres de Brueghel l'Ancien. Avant de peindre Jeux d'enfants ou la Procession au calvaire, il a dû s'imprégner des lieux et exercer son œil à la profusion et à la multitude.

Les passants s'asseyent à même le pavé, forment des rondes ici et là comme des manchots sur la banquise. Buvant, mangeant. Levant parfois le regard sur les infinis détails des façades. La Maison du Roi, la Maison de la Corporation des Merciers, la Maison du Serment des Archers, ainsi de suite. Leurs dorures, leurs angles, leurs enseignes, l'intérieur fastueux entraperçu. Leur harmonie surtout. Agapes tantôt sublimes tantôt grotesque. Ripailles gargantuesques devant l'ordre et la beauté.
Le décor, les coulisses et les gradins deviennent ensemble un théâtre total où acteurs et spectateurs s'unissent, tous regards regardés par chacun.

Photo de la Grand-Place de Bruxelles de nuit:



dimanche 11 novembre 2018

Le Bûcher des vanités

Il avait prévu la fin d'un règne, la fin d'un monde, mis en garde, prophétisait, et le destin avait fini par l'écouter. L'armée française de Charles VIII entre en Toscane en 1494 et renverse les Médicis. Savonarole, cet étrange prophète dont les prédictions affolent l'ordre du monde, négocie avec l'ennemi et épargne Florence de la ruine. Les Florentins ont le privilège de choisir leur souverain. C'est ce prêtre dominicain qui aura leur faveur.
Aussitôt, il institue une théocratie. Florence devient une République chrétienne dans laquelle il ne cessera de s'opposer au clergé dont il condamne la dépravation morale, sous le regard inquiet de Rome.

En 1497, il organise avec ses disciples ce qui restera dans l'histoire comme le Bûcher des vanités, dans un désir de purifier le monde. On collecte tout ce qui est lié à la corruption spirituelle du temps: des œuvres de Pétrarque et de Boccace sont brûlées Piazza della Signoria, des robes, des étoffes, des bijoux, des miroirs, dans un feu toujours plus grand, dont la tornade de fumée s'aperçoit des collines avoisinantes, jusqu'à Fiesole, et plus loin encore, des images licencieuses, des cosmétiques, des coffres sculptés, des nus. Botticelli en personne jettera dans les flammes certains de ses chefs-d'oeuvre. On répète que c'est l'âme de Florence tout entière, cette âme trouble et souillée par les siècles, qui se lave dans le brasier.

Mais Savonarole est allé trop loin, le Pape décrète l'excommunication. Son fanatisme ne se calme pas pour autant. Il organise un nouvel autodafé en 1498. Mais la foule commence à protester. Les interdits sont devenus trop nombreux. On rouvre les salons de jeux qui ont été fermés, les lupanars. Et des émeutes font éclater l'autorité du moine.
Rome lui propose de s'en remettre à Dieu par l'épreuve du feu, il refusera l'ordalie. Le Couvent San Marco où il siège est alors pris d'assaut. Il est arrêté, lynché par la foule.

Les hommes du Pape, comme ses opposants politiques, lui font subir plusieurs semaines d'interrogatoire dont la visée véritable est un désir de se livrer à maintes séances de torture gratuite.

L'Inquisition le condamne finalement le 23 mai 1498. Il sera brûlé en place publique, à l'endroit même où il avait organisé ses bûchers, après être préalablement pendu comme ultime faveur. "Qui a tué par l'épée périra par l'épée."

Réformateur fascinant, terrible, trouble, il aura prêché contre la corruption des âmes et des Etats. Considéré comme l'un des premiers à avoir ouvert la voie au protestantisme, certains en appellent aujourd'hui encore à sa réhabilitation.

Photo de la Piazza delle Signoria  prise de la Loggia dei Lanzi, Florence:




jeudi 1 novembre 2018

La ville aux mille sièges

Les siècles ont offert au peuple catalan la résistance dans l'âme, et aux heures désespérées de leur histoire ils ont toujours honoré ces siècles de leur offrande.

Depuis 1714 déjà, on célèbre malgré la prise de Barcelone par les Bourbons, le courage indéfectible des vaincus qui ont lutté jusqu'au bout, symptôme peut-être d'une nation toujours en guerre, qui laisse planer avec le vent local, le garbi, un petit air perpétuel d'insurrection.

Gérone, discrète dans l'ombre de la mégalopole où l'on s'échine depuis un siècle à terminer une cathédrale interminable, est ainsi surnommée "La ville aux mille sièges" pour en avoir subi plus de treize entre 1295 et 1809.
Et même sous la puissance des assauts français, à cette époque où Napoléon, sur plusieurs fronts, mettait le monde à ses pieds, la ville resta fière. On la nomma alors "La trois fois immortelle" pour avoir essuyé trois sièges lors de la guerre d'Indépendance, trois sièges en une seule année.
Le 20 juin 1808, quelques soldats et des civils repoussent les troupes napoléoniennes qui n'auront pas le temps de franchir les remparts, de suivre le long de l'Onyar les allées de saules pleureurs, et se perdant dans le Call, gravir l'escalier monumental de la Cathédrale Santa Maria.
Le 22 juillet, deuxième tentative qui échoue encore, quand d'autres empires, plus grands encore, par-delà les Pyrénées, avaient montré moins de résistance à l'ambition de Napoléon.
Enfin, avec plus d'hommes, plus d'artillerie, la France assiège une nouvelle fois Gérone en mai 1809. Et sous le gouvernement d'Alvarez de Castro, la ville résiste à sept mois de siège, avec parfois des victoires éclatantes. Le 19 septembre, "le Grand Jour de Gérone", les troupes françaises sont même contraintes de battre en retraite. Mais la puissance de l'armée ennemie est, à cette époque encore, sans limite. Et la ville cède peu à peu. La famine et la maladie, que le commandant Alvarez en personne subira de plein fouet, contraignent Gérone à capituler le 11 décembre, ayant perdu la moitié de sa population, laissant pourtant moins le souvenir d'une défaite que celui d'une persévérance que seuls les siècles en effet avaient pu bâtir.

Photo de Gérone:


lundi 8 octobre 2018

Le Château de l'Oeuf

Face au Vésuve, l'îlot de Megaride, au cœur même de Naples, s'en éloigne toujours un peu. Des caruggi trépidantes à la presqu'île, cent mètres d'une jetée en contrebas de laquelle un petit village a su garder longtemps son indépendance.
Naples, pourtant, est née ici. Dans la nuit des âges, Parthénope, l'une de ces sirènes dont le chemin a croisé celui d'Ulysse, s'y est échouée. Plusieurs éternités après, j'imagine, les Cumains y débarquent au sixième siècle avant Jésus-Christ pour poser les premières pierres de la ville. Les peuples se succédèrent, les guerres se multiplièrent, les victoires, les défaites. L'îlot se transformera au gré des siècles: monastère, forteresse, citadelle, prison. Les armées du duc Sergio foulèrent le rocher, celles de Roger le Normand, ou encore celles de Robert d'Anjou.

C'est ici que le dernier empereur romain d'Occident fut incarcéré avant d'être condamné à l'exil et que son nom disparaisse de l'histoire, Romulus Augustule, le "petit Auguste", vaincu par Odoacre le Skire, en 476. Nul ne sait si lors de la sentence, il porta les yeux vers le volcan ou la côte, à la recherche d'un ultime réconfort.

Selon la légende, Virgile aurait placé, sous le château, un œuf sur lequel reposerait toute la prospérité de Naples. S'il arrivait qu'il se brisât, la ville serait maudite. Et qui sait? Peut-être alors que le Vésuve se réveillerait...

En 1370, les Napolitains sont pris de panique. On raconte partout en ville que l’œuf a chuté, et qu'il en faut peu pour que le reste suive. Pillages, prières; rien ne semble pouvoir calmer la foule. Nul autre choix pour la reine Jeanne d'Anjou de déclarer publiquement qu'in extremis on avait remplacé l’œuf et que tout était sauf.
L'ordre de retour, on compta les morts et les dégâts, ceux qui s'étaient tournés vers Dieu et les autres vers les putains de Spaccanapoli.

Ce n'était ni la première ni la dernière fois que les Napolitains s'étaient essayés à l'apocalypse.

Photo du Castel dell'Ovo, Naples:


La Franqui: bout du monde

               Je connaissais un peu ce petit coin de terre battu par les vents, caressé par la mer. Cette immense plage déserte où l’eau s’...