Les grands traumatismes de l’histoire se transmettent de génération en génération.
Paul Morand expliquait que le
souvenir de l’incendie de 1666 était encore bien présent dans les consciences
des Londoniens du XXe siècle.
La ville, disait-il, est
continuellement imprégnée d’une odeur de braise et de cendres ; et il
suffit qu’un camion de pompiers dévale le Strand ou Oxford Street, à toute
allure, sirènes enclenchées, pour que les passants se jettent des regards
confus et inquiets, dans un silence troublant.
Le moindre sourire, à la vérité, est
suspect. Vieux trauma du seizième siècle, cicatrice difficile à dissimuler.
Car, à force d’avoir été dressée par le zélé Calvin, la ville en a gardé le
pli.
Difficile en effet de se remettre, même après tant d’eau qui a coulé sous le pont du Mont-Blanc, des mesures coercitives de la République Théologique qu’instaure le réformateur à partir de 1536.
Les frivolités sont interdites. Et
jusqu’à la moindre marque de bonhommie est bannie. Il faut vénérer Dieu, rien
d’autre, avec toute la gravité que la foi exige.
Personne n’a jamais précisé que
l’homme était venu au monde pour être heureux. Non, il est seulement endetté.
Cette dette, c’est sa religion, sa foi. Elle le contraint, pieds et mains liés.
« Les cloches de Genève
elles-mêmes devront dorénavant se taire à Genève », écrit Stefan Zweig qui
pressentait les horreurs de la Gestapo, qu’il reconnaît dans le Consistoire,
chargée de « surveiller la communauté » et les dérives totalitaires du
Troisième Reich, en 1936, à la veille de l’un des plus grands désastres de
l’humanité, quand il publie un essai sur Calvin et sa république théocratique, Conscience contre Violence, dans
laquelle il voit la somme de toutes les tyrannies. Il en fait une sorte de
parabole : il tire les leçons de l’histoire, pour comprendre la cruauté
des tyrannies à venir et la soumission des peuples.
C’est un essai à charge, bien sûr,
il ne prend de l’histoire que ce qui alimente sa démonstration. Sans doute
qu’il accentue l’austérité calviniste, mais c’est querelle d’historiens. Il est
philosophe. C’est l’avenir qui l’inquiète, pas le passé. Qu’importe, les
Cassandre sont toujours traitées de la même manière.
Noël est interdite, mais aussi la
musique, la convivialité, l’intimité. L’auteur autrichien ajoute :
« Car désormais, à Genève, on traque sans merci toute paillardise, toute
forme de plaisir, et malheur au bourgeois qui se laisse surprendre à entrer,
après le travail, dans une taverne pour y boire du vin, ou à jouer aux dés, ou
aux cartes ! »
On ouvre les courriers, les lettres qui arrivent à Genève et celles qui en sortent, on encourage la dénonciation, on soumet un peuple, avec les meilleures intentions du monde : la foi en Dieu. De toute temps, la méthode a porté ses fruits.
On comprend mieux Genève en effet.
« Mais comment, se demande-t-on avec étonnement, une ville républicaine qui a goûté à la liberté pendant des décennies et des décennies, a-t-elle pu accepter un tel despotisme moral et religieux, comment un peuple jusqu’alors d’une gaîté presque méridional a-t-il pu supporter un tel régime ? Commet un seul homme est-il parvenu à détruire à ce point toute la joie de la vie chez des milliers et des milliers d’individus ? Le secret de Calvin n’est pas du tout nouveau, c’est le secret éternel des dictatures : la terreur. »
Un soir glacial, l’un des
derniers jours de l’année, nous avons fait quelques pas, parmi les fontaines et
les arcades. Dans la vieille ville toute pleine de golems et de dibbouks.
Dans ce silence obscur, on longeait
des façades renfrognées et des volets clos. Près de la cathédrale, on pouvait
entendre comme des voix. Non, une voix, et des lamentations. Calvin, d’entre les
tombes, prêchait aux fidèles, raflés et torturés s’ils manquaient les messes.
Il proféra plus de deux milles
prédications, lors de son ministère ; il y justifiait tout ce qui est
injustifiable.
La tyrannie théocratique est bien
vilipendée mais inutilement : le clerc de notaire Jacques Gruet, libertin et athée,
placarde un libelle sur les portes de la Cathédrale. Il sera décapité à
Champel en juillet 1547. L’humaniste Michel Servet est brûlé vif en octobre
1553. Sébastien Castellion sera l’un des derniers penseurs à s’opposer au zèle
de Calvin. Il sera contraint de fuir Genève à laquelle il préfère Bâle.
Et chaque dimanche, sans faute évidemment, deux fois, et trois fois dans la semaine, Calvin continue de rameuter ses brebis apeurées. Tous les moyens sont bons pour préserver l’amour de Dieu.
Genève, depuis, a gardé cet air
maussade, comme un dimanche de prière. Elle est prudente, économe.
On ne sait jamais, les monstres
naissent sans crier gare, un nouveau Savonarole est si vite arrivé.




Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire