samedi 7 février 2026

Genève ne fête pas Noël

              Les grands traumatismes de l’histoire se transmettent de génération en génération.

    Paul Morand expliquait que le souvenir de l’incendie de 1666 était encore bien présent dans les consciences des Londoniens du XXe siècle.

     La ville, disait-il, est continuellement imprégnée d’une odeur de braise et de cendres ; et il suffit qu’un camion de pompiers dévale le Strand ou Oxford Street, à toute allure, sirènes enclenchées, pour que les passants se jettent des regards confus et inquiets, dans un silence troublant.

     Les grandes obscurités projettent leurs ombres des siècles plus tard. C’est en partie ce qui explique aujourd’hui la réputation de Genève. Ville froide, prétend-on, austère, assurément. Les Genevois sont, somme toute, souvent cordiaux, mais il semble qu’il leur manque quelque chose pour être pleinement joviaux.



            Le moindre sourire, à la vérité, est suspect. Vieux trauma du seizième siècle, cicatrice difficile à dissimuler. Car, à force d’avoir été dressée par le zélé Calvin, la ville en a gardé le pli.

            Difficile en effet de se remettre, même après tant d’eau qui a coulé sous le pont du Mont-Blanc, des mesures coercitives de la République Théologique qu’instaure le réformateur à partir de 1536.

            Les frivolités sont interdites. Et jusqu’à la moindre marque de bonhommie est bannie. Il faut vénérer Dieu, rien d’autre, avec toute la gravité que la foi exige.

        Personne n’a jamais précisé que l’homme était venu au monde pour être heureux. Non, il est seulement endetté. Cette dette, c’est sa religion, sa foi. Elle le contraint, pieds et mains liés.

 

           « Les cloches de Genève elles-mêmes devront dorénavant se taire à Genève », écrit Stefan Zweig qui pressentait les horreurs de la Gestapo, qu’il reconnaît dans le Consistoire, chargée de « surveiller la communauté » et les dérives totalitaires du Troisième Reich, en 1936, à la veille de l’un des plus grands désastres de l’humanité, quand il publie un essai sur Calvin et sa république théocratique, Conscience contre Violence, dans laquelle il voit la somme de toutes les tyrannies. Il en fait une sorte de parabole : il tire les leçons de l’histoire, pour comprendre la cruauté des tyrannies à venir et la soumission des peuples.

            C’est un essai à charge, bien sûr, il ne prend de l’histoire que ce qui alimente sa démonstration. Sans doute qu’il accentue l’austérité calviniste, mais c’est querelle d’historiens. Il est philosophe. C’est l’avenir qui l’inquiète, pas le passé. Qu’importe, les Cassandre sont toujours traitées de la même manière.

          « D’un seul trait de plume, Calvin supprime toutes les fêtes du calendrier, Pâques et Noël, qu’on célébrait déjà dans les catacombes romaines, les jours des Saints, les vieilles coutumes traditionnelles. »



            Noël est interdite, mais aussi la musique, la convivialité, l’intimité. L’auteur autrichien ajoute : « Car désormais, à Genève, on traque sans merci toute paillardise, toute forme de plaisir, et malheur au bourgeois qui se laisse surprendre à entrer, après le travail, dans une taverne pour y boire du vin, ou à jouer aux dés, ou aux cartes ! »

            On ouvre les courriers, les lettres qui arrivent à Genève et celles qui en sortent, on encourage la dénonciation, on soumet un peuple, avec les meilleures intentions du monde : la foi en Dieu. De toute temps, la méthode a porté ses fruits.

            On comprend mieux Genève en effet.



            « Mais comment, se demande-t-on avec étonnement, une ville républicaine qui a goûté à la liberté pendant des décennies et des décennies, a-t-elle pu accepter un tel despotisme moral et religieux, comment un peuple jusqu’alors d’une gaîté presque méridional a-t-il pu supporter un tel régime ? Commet un seul homme est-il parvenu à détruire à ce point toute la joie de la vie chez des milliers et des milliers d’individus ? Le secret de Calvin n’est pas du tout nouveau, c’est le secret éternel des dictatures : la terreur. »


         Un soir glacial, l’un des derniers jours de l’année, nous avons fait quelques pas, parmi les fontaines et les arcades. Dans la vieille ville toute pleine de golems et de dibbouks.

        Dans ce silence obscur, on longeait des façades renfrognées et des volets clos. Près de la cathédrale, on pouvait entendre comme des voix. Non, une voix, et des lamentations. Calvin, d’entre les tombes, prêchait aux fidèles, raflés et torturés s’ils manquaient les messes.

            Il proféra plus de deux milles prédications, lors de son ministère ; il y justifiait tout ce qui est injustifiable.

              La tyrannie théocratique est bien vilipendée mais inutilement : le clerc de notaire Jacques Gruet, libertin et athée, placarde un libelle sur les portes de la Cathédrale. Il sera décapité à Champel en juillet 1547. L’humaniste Michel Servet est brûlé vif en octobre 1553. Sébastien Castellion sera l’un des derniers penseurs à s’opposer au zèle de Calvin. Il sera contraint de fuir Genève à laquelle il préfère Bâle.

        Et chaque dimanche, sans faute évidemment, deux fois, et trois fois dans la semaine, Calvin continue de rameuter ses brebis apeurées. Tous les moyens sont bons pour préserver l’amour de Dieu.

       Genève, depuis, a gardé cet air maussade, comme un dimanche de prière. Elle est prudente, économe.

            On ne sait jamais, les monstres naissent sans crier gare, un nouveau Savonarole est si vite arrivé.




 

 

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