A la terrasse de la piazza Carignano, à grignoter au restaurant Il Cambio, fréquenté jadis par le comte de Cavour et Victor-Emmanuel II, face à ce rideau ondulé de briques qu’est le Palazzo Carignano. Les martinets chantaient comme ils chantaient déjà à Crémone, Mantoue ou Parme. Là, où le mois de mai n’est alors qu’un immense éclat de joie. Car, on a beau dire, le printemps en Italie, c’est quelque chose.
Et Turin restera la porte d’entrée
d’un monde qui occupent mes désirs et mon imaginaire depuis l’automne 2011,
après que l’énergie anglo-saxonne avait fini par nous lasser un peu ; un peu seulement parce que
Londres et New-York, que j’aimais tant à l’époque, demeurent inépuisables, mais
c’est une tout autre histoire.
Quinze ans donc, que presque par
désœuvrement mon père et moi mettions un pas au-delà des Alpes et que nous y
fûmes englués. Ce fut ensuite Rome, Venise, Naples surtout, après tant de
chemins parcourus, d’amitiés retrouvées, de liens défaits. Et je m’y retrouvais
encore, au beau milieu de la foule endimanchée n’importe quel jour de la
semaine –Italie oblige ! à observer, avec celle qui compte vraiment, sans
qui le monde, même l’Italie oui, n’aurait au fond pas tant d’intérêt, observer,
disais-je, le va-et-vient d’une place et le pouls d’une ville. Je m’étais déjà,
quelques années plus tôt, éternisé, au point de m’assoupir, au pied de la
statue équestre de la Piazza San Carlo, sous le soleil de mars. Mais là encore,
c’est une autre place, une autre saison, une autre histoire.
Sous la devanture de la Pharmarcia Il Cambio qui nous servait de
nid d’aigle, aux alentours de midi, on se serait cru en 1860, en plein Risorgimento, Turin s’apprêtait alors à
devenir la capitale d’un tout jeune pays, pour quelque temps en tout cas, où se
précipitent alors diplomates, députés et attachés parlementaires qui s’échinent
à construire dans l’urgence un nouvel Etat unifié, sur les cendres encore
fumantes de guerres intestines, -toujours un peu larvées ?
Même le Prince de Lampedusa fait son
apparition, on le sollicite pour devenir sénateur, mais il refuse
l’offre : « J'appartiens à une génération malheureuse, à cheval entre
les temps anciens et les nouveaux, et qui se trouve mal à l'aise dans les deux.
[…] Vous avez
besoin maintenant de jeunes, de jeunes vifs, l'esprit ouvert au
"comment" davantage qu'au "pourquoi", habiles à masquer, je
veux dire à tempérer leur intérêt particulier précis avec de vagues idéalités
politiques. » Et il s’en retourne dans sa thébaïde sicilienne, laissant la
gouvernance à ces petits chacals et ces hyènes assoiffés de sang. Le temps des
guépards touche à sa fin.
Le Palazzo Carignano se déploie
comme une voile immense, battue par les vents de l’histoire. Le premier roi
d’Italie y naît en 1820, siège du parlement du Royaume de Sardaigne, et tout
premier Parlement Italien. C’est là le génie de Camillo-Guarino Guarini :
la matière se plie et s’allège. Elle s’adapte à l’espace et ouvre l’horizon.
Mathématicien, astronome, philosophe,
architecte, le moine théatin a repris et digéré les leçons de Borromini à Rome.
La pierre, sous leurs coups de
marteau, y devient aquatique, elle s’étend, se développe, même quand l’espace
manque, surtout quand il manque à vrai dire. Plongez une ville dans un aquarium,
vous aurez une idée de ce que peuvent ces artistes. Gaudí se contentera d’écrire un chapitre de plus.
Quelques-uns des grands visionnaires de
ce monde acquièrent leur grandeur parce qu’ils ont été les premiers : ils
fondent, bâtissent ; d’autres, plus rares, comme le poète catalan,
imposent leurs idées parce qu’ils excavent, ressuscitent; ils resteront les derniers de leur
art.
A Turin, Guarini a pensé la Chapelle
du Saint-Suaire en 1668, achevée après sa mort, comme tous les chantiers
monumentaux, sculptés dans l’éternité. Mais c’est surtout la Chapelle San
Lorenzo, devant le Palazzo Real qui marque son heure de gloire. Il y travaille
presque quotidiennement de 1666 à 1680, date à laquelle elle sera consacrée en
présence de toute la cour de Savoie. Elle sera la chapelle des rois. Néanmoins,
voilà qu’elle se cache, se dissimule, se faufile dans le pâté de maisons et
finit par y disparaître. Combien de voyages à Turin m’a-t-il fallu pour enfin
la remarquer, vraiment, tout entière je veux dire ? On ne perçoit, et qu’à
peine, la coupole qui se dresse au-dessus de la ville : petit bulbe
minéral. Il travaille alors les lignes, les perspectives et les brisures au gré
d’un jeu d’étoiles qui évoquent les plafonds de Cordoue et de Grenade. Guarini
eût-il pu connaître l’Andalousie ? Cela laisse songeur. Cependant, force
est de constater qu’il y a parfois des inspirations sublimes et des visions. Il
en a éparpillé au gré des croisements : certains prétendent justement reconnaître
dans les lignes de la coupole le visage du diable lui-même, avec ses cornes, et
la légende a fait de l’édifice l’un des repères sataniques de la ville, avec
l’église Gran Madre di Dio. Turin n’est-elle pas un centre alchimique, comme Lyon,
Prague ou Londres ? Pour le dire vite, l’art de Guarini est plein de fausses
pistes, d’illusions et de non-dits, de non-faits, d’inachevé, et plus remarquable
encore d’inentamé.
J’ai quelquefois fomenté un voyage à
la recherche d’architectures : Borromini à Rome bien sûr, Auguste Perret au
Havre, ou le Palladio à Vicenza et Venise. Mais aussi Turin, donc, et il me fallut bien des
allers-retours pour démasquer rien qu’un peu ces étendards du baroque piémontais.
Au moins y mettre un nom.
C’est une ville en apparence limpide,
voire translucide, de ces villes pour lesquelles plus on regarde, cherche, ausculte,
et moins on voit. L’énigme reste indéchiffrable. D’où l’intérêt d’y retourner encore,
se confronter à l’infranchissable. Il y a toujours un instant un peu troublant dans
la fréquentation des grands monuments où la clarté éblouit tout à fait. Rien qu’un
peu et l’opaque s’approche de l’occulte.




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