dimanche 26 avril 2026

Mario Bava: la lumière de Tolède

     A une époque, mon père et moi regardions tous les films de Mario Bava, comme jadis nous avions écumé toutes les comédies italiennes avec Alberto Sordi, les films de la RKO, les comédies des Marx Brothers, de Woody Allen ou de Mel Brooks. Il y eut une période où l’on ne se nourrissait, s’en souvient-il, que des vieux films Universal avec Boris Karloff, Lon Chaney ou Bela Lugosi, et des premiers films de gangsters, bien sûr, comme Le Petit César ou Scarface avec Paul Muni en 1931. Quelle époque que l’enfance du cinéma.

    Nous connaissions déjà quelques films de la Hammer et les contes gothiques que Roger Corman avait réalisés avec Vincent Price, aussi noirs que les histoires d’Edgar Poe. Mais voilà qu’il s’agissait désormais, de longs mois durant, de s’imprégner des couleurs baroques d'un cinéma injustement méprisé en son temps. Et voilà que j'étais pris dans une toile d'araignée de lueurs et d'éclats. Je me demande si le cerveau peut être dépendant de couleurs et de lumières comme il peut l’être de sucre, de caféine ou de tabac.

 

    On oublie difficilement Le Corps et le Fouet, les meurtres psychédéliques de Six Femmes pour l’Assassin, les visions de La Planète des Vampires qui inspireront tant Ridley Scott pour Alien, les Trois Visages de la Peur ou le vieillissement accéléré de la comtesse jouée par Gianna Maria Canale, dans Les Vampires, entamé par Riccardo Freda, dans un Paris gothique et brumeux.



    A la longue, bien sûr que l’on finit par tout confondre, les images, les éclairs, les ombres se diluent, mais demeure l’envoûtement. Le propre des grandes œuvres d’art, je pense. Et l’on ressort avec la conviction qu’au fond le cinéma n’est bien qu’une question de lumière.


    J’ai parfois imaginé dans quel décor poisseux ou onirique Maria Bava aurait pu tourner l’un de ses films étranges. La Via Roma de Turin, rationaliste et déserte ? L’idée a déjà été prise par Dario Argento, l’un de ses héritiers. Je me souviens d’un ami, retrouvé au pied des Alpes, grand cinéphile, qui s’était exclamé devant l’imposante statue du Pô : « Mais on est dans le film Profondo Rosso ! » On aurait pu rêver d’un manoir Liberty dans la banlieue de Rome ou un appartement Art Nouveau de Barcelone. Une vieille héritière assassinée dans la Villa Laurens d’Agde, pourquoi pas ? Ou entre Carnaby Street et Regent Street, dans les ruelles de Soho, à la grande heure des Swingy Sixties, quelque chose entre Deep End et les ténèbres de Lovecraft. Mais Edgar Wright, dans l’ombre du maître des lumières, a réalisé le giallo londonien Last Night in Soho en 2021, pour prolonger le travail du réalisateur italien. J’ai rêvé d’un Mario Bava dans les jardins de Bomarzo ou au Park Güell ; imaginé que La Baie Sanglante pût être tournée au bord de l’étang de Savigneux, non loin du labyrinthe obscur de la Bâtie d’Urfé, vers chez nous.



    J’ai longtemps erré dans certains lieux, déserts, et solitaires, ruines d’églises ou villes millénaires qui auraient sans doute inspiré Bava, cristallisant par leur magnétisme toutes les pulsions sombres que draine ces vieux films d’horreur. Tolède, par exemple, une nuit de printemps, où le ciel économise ses chandelles. Du haut de ces falaises qui s’élancent au-dessus du Tage, j’apercevais les flèches de l’Alcazar parapher l’horizon.



 

   C’est en 1972 que le réalisateur décide de tourner dans la cité castillane l’une de ses fables les plus bizarres, les plus oniriques : Lisa et le Diable. Ce film schizophrène ressortira quelques mois plus tard, écharpé par des producteurs véreux qui cherchent à parasiter le chef d’œuvre de Friedkin sorti la même année, sous le titre La Maison de l’Exorcisme. C’est dans sa version d’origine, bien sûr, vénéneuse, venimeuse, qu’il faut découvrir ce trésor du cinéma européen.

    Une touriste américaine, qui découvre Tolède, se laisse intriguer par une fresque à côté de la Cathédrale qui représente une danse macabre, dans laquelle un démon, chauve et menaçant tire les ficelles de cette ronde d’humains voués à la mort. Dès lors, elle ne cesse de fuir ici et là dans les ruelles de roches, entre églises tristes et synagogues désaffectées, au gré des rencontres qu’elle fait avec le diable en personne, sucette au bec. L’acteur Telly Savalas reprendra cet accessoire pour le rôle qui le rendra célèbre, dans la série policière Kojak. Evidemment, la mort tire les ficelles des pantins que nous sommes tous, jusqu’au final terrible où la fuite devient impossible, alors même que l’on croyait être sauf.



    Mario Bava s’éloigne du slasher qu’il a inventé, et si les meurtres continuent de filer, les uns après les autres, implacables et aléatoires, c’est moins la violence de l’image que la pesanteur qu’il parvient à installer. On est dans un rêve épais et capiteux. Il y alourdit l’air, l’enrichit de parfums musqués et sirupeux de vieux manoirs et de jardins ésotériques, de donjons au-dessus d’une plage que lèche une mer déchaînée. On entre dans la ronde macabre et l’on sent l’haleine du diable, qui nous sourit, avec la cordialité d’un majordome. Il surexpose chaque scène et la pellicule devient presque incandescente. On croit alors avoir sur les yeux un halo de lumière comme après avoir regardé trop longtemps le soleil. La lumière d'Espagne y est sans doute pour beaucoup.


    

    Alors, oui, on n’est pas sûr de tout comprendre du récit, quoiqu’à la manière d’un rêve, les dialogues sont souvent plats (même si la légende prétend qu’ils sont directement plagiés des Démons de Dostoïevski), le jeu d’acteur a vieilli. Mais peu de films parviennent ainsi à imprimer sur la rétine, longtemps après avoir éteint l’écran, cet étrange halo de lumière, et laissent en mémoire cette senteur sauvage et fauve.








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