dimanche 31 août 2025

Sur les traces d'Henry Levet

             De certains poètes, il n’y a plus beaucoup de traces.

             Pas la moindre page aujourd’hui de L’Exprès de Bénarès, roman entamé lors d’un voyage aux Indes, et dont l’auteur se montre autant bavard qu’évasif à partir de 1898, dont il lit bien quelques extraits d’un épais manuscrit aux plus précieux amis, résumant parfois les péripéties du Commandant Drapeau ou du Dompteur d’Eponges.

            La plupart des textes, lettres personnelles ou cahiers ont été détruits par les parents ; et même la maison familiale boulevard Lacheze, où Valéry Larbaud et Léon-Paul Fargue se sont rendus, en limousine entre Saint-Etienne et Montbrison, pour récupérer, en vue d’une biographie, ce qu’il y avait à récupérer de son œuvre, c’est-à-dire pas grand-chose, est devenue une banque aux murs en tôle.

            J’ai longuement cherché aussi le caveau de la famille Levet au cimetière de Montbrison, là où sont enterrés les fils. Mais entreprise stérile pour l’instant…

            Quelquefois il m’était arrivé de m’en aller me recueillir sur des tombes illustres. Machado à Collioure, Paul Valéry au cimetière marin de Sète ou Camus à Lourmarin. J’y tenais aussi pour Levet. Mais il y a des fantômes jusque dans les cimetières, qui se dérobent sans cesse.

            C’est dans une librairie de la Rochelle, ville océane, de confins, d’embarquements et de transatlantiques, que je découvris le poète montbrisonnais, bien avant que j’emménage à Montbrison. Le titre de Cartes Postales simple et plein de nostalgie surannée me remplissait les oreilles de chants de matelots et le nez d’embruns marins. J’avais lu ces petits poèmes d’une traite à la terrasse d’un café du vieux port, face à la Tour de la Chaîne, dans l’attente d’une femme percluse d’immobilité de toutes sortes. A cette heure, l’immobilité était intestine autant qu’intestinale, et ce n’était pas là le moindre de ses défauts.



            J’ai relu quelques petites années après ces textes qui m’évoquent alors Rimbaud, Cendrars ou Valéry Larbaud quand il écrit les souvenirs de Barnabooth, ou un peu plus tard Louis Brauquier, barde du port de Marseille.

            On s’étonne d’ailleurs qu’une ville si étriquée comme Montbrison, enchâssée entre les Montagnes du Matin et celles du Soir, ait pu donner naissance à un poète comme Levet bercé d’horizons et de houles, tout comme Vichy, j’y pense, coincée dans le Bourbonnais, ait pu engendrer des voyageurs comme Larbaud ou Albert Londres.

            Mais c’est que, sans secret, le poète étouffait dans cette petite ville du Forez aux volets fermés quand lui voulait ouvrir grand les fenêtres sur le monde. Ses excentricités choquaient déjà la bourgeoise provinciale qu’il devait côtoyer, mais à la vérité elles choquaient aussi Paris, du moins elles amusaient, notamment les plus fidèles amis dont Léon-Paul Fargue justement. Montmartre et Montparnasse, depuis Baudelaire, Nerval ou Tristan Corbière, ne se formalisaient plus de la moindre lubie de poètes.

            Son père, maire de Montbrison et député de la Loire, l’aidera comme il peut, le placera, il lui ouvrira les portes de la diplomatie sous prétexte d’études ethnographiques ; ça paraît fumeux, et ça l’était. Ce père fera tout son possible pour satisfaire sa soif d’ailleurs. Surtout un fils unique, qu’il n’avait pas eu très jeune. Ou peut-être que cela permettait de l’éloigner, ce garçon qui dérange et ternit les réputations : que disparaisse quelque temps l’enfant prodigue.

Ces Cartes postales et une poignée d’autres Sonnets torrides, ranimaient, lisez-les pour voir, des sifflements de moustiques-tigres, des rugissements de lions, des moiteurs tropicales, des odeurs de rhums rances, des ronflements de turbines, ou des va-et-vient de steamers d’une rive à l’autre du Gange.

L’Armand-Béhic (des Messageries Maritimes) file quatorze nœuds sur l’océan Indien… Les railways rampent dans la jungle ensoleillée. Levet nous parle de la tristesse imbécile des « homewards », de la chapelle des Goyaves où dorment deux mille dimanches des Antilles, des clairs de lune congolais sous lesquels un sous-administrateur des colonies feuillette les Poésies d’Alfred de Musset…

Souvent, j’ai murmuré pour moi-même la triste histoire du Consul Général de France à La Plata, que le spleen drape comme un poncho et qui ne voit pas les œillades charmantes de Lolita Valdez. On sait si peu sur ces êtres perdus au fin fond de la pampa, et pourtant tout est dit sur eux, en si peu de vers.

Un grand roman de Conrad ou de Malcolm Lowry aurait pu débuter ainsi.

La phtisie comme souvent à cette époque aura finalement raison de son jeune âge. Il s’est éteint dans un hôtel de Menton où il était venu poursuivre un climat plus clément pour ses poumons, un peu avant l’hiver, à l’âge de trente-deux ans. Il avait anticipé cette mort sur les bords de la Méditerranée dans un texte prophétique :

 

Novembre, tribunal suprême des phtisiques,

M’exile sur les bords de la Méditerranée…

 

J’aurais un fauteuil roulant « plein d’odeurs légères »

Que poussera lentement un valet bien stylé :

Un soleil doux vernira mes heures dernières,

Cet hiver, sur la Promenade des Anglais…


Ecrit devant l'Hôtel de Ville de Montbrison




samedi 2 août 2025

Rêveries des Hautes Chaumes

    Elle m’en parlait comme d’un lieu lunaire, du moins sublunaire. « Là-bas, tous les bruits du monde s’effacent. » Il n’y a que le vent qui balaie les étendues. De hauts plateaux qui virent jusqu’à l’horizon. On y est comme en apesanteur, répétait-elle. C’est un lieu étrange, souvent austère. Comme une garrigue pelée, des dunes de tourbière rasées par les courants d’air. C’est un peu les Highlands à cheval entre la plaine du Forez et l’Auvergne.

    Il suffit dans ces contrées de marcher, au gré des vides que l’espace déploie, on suit un sentier qui ne mène nulle part, un peu en-dehors de tout, sur la crête du réel.



    Aux heures chaudes, les Hautes Chaumes élancent la toundra à perte de vue. On dépasse une ancienne jasserie, on longe quelque estive où des brebis paissent, un arbre ou deux résistent.

    Je m’y étais réfugié une après-midi d’ennui de juillet. Un livre à la main : des sortes d’aphorismes écrits par Thierry Clermont sous le titre J’ose m’exprimer ainsi.

 

« La multitude n’est pas mon fort. »

 

« L’acuité du monde se prend seul. »

 

       On y croise bien quelques promeneurs, mais ils se perdent facilement au détour d’un renfoncement, on les suit du regard un temps puis ils se dissipent dans le lointain.

« J’irai par des chemins d’ombres sans ombre », écrit l’auteur. Connaissait-il ces hauteurs toutes remplies d’obscurité alors que rien n’arrête le plomb du soleil qui fond sur le passant ? Avait-il en tête ces lignes de fuite qui serpentent ailleurs, bien loin d’ici, ne s’arrêtent jamais tout à fait, se diluent enfin, sans doute, bien plus haut que le jour ?



    Cette lumière incandescente finit par troubler, enivrer peut-être. On tremble un peu à chaque pas, l’organisme subit des micro-bouleversements, les nerfs se dénouent, le sang stagne un peu plus.

 

« Postulez en vous-même, exhortait Satie. »

           

    Tout au fond du paysage, la station hertzienne de Pierre-sur-Haute paraît s’éloigner à mesure qu’on s’y approche. Je l’ai si souvent aperçue d’en-bas, cette antenne au sommet du Forez, suivie du regard entre deux nuages, des routes de la plaine que je traversais, des Montagnes du Matin aux Montagnes du Soir. Plus ou moins proche selon les heures de la journée, selon les caprices de la lumière. Contemplée de temps à autre enneigée, de mes salles de classe où j’enseignais.

    On y trouve à cette altitude une zone militaire qui fut l’objet d’une controverse. Il y a quelques années un documentaire révèle au grand public des informations jugées confidentielles, notamment le taux de résistance de certains matériaux, relayées ensuite par Wikipédia. La DCRI (Direction Centrale du Renseignement Intérieur) demande alors la suppression de l’article en ligne et fait pression sur le président de l’association Wikimédia France, Rémi Mathis, administrateur du site, qui, après de nombreuses protestations et d'âpres négociations, doit concéder la suppression totale de l’article, suscitant logiquement l’ire des autres administrateurs. L’article est donc restauré le lendemain par une consœur suisse. Et ce qui était destiné aux oubliettes attirera tous les regards, à l’échelle internationale : ce que l'on appelle un effet Streisand. On finira par retirer les rares informations jugées trop sensibles, pour apaiser les tensions. Les méthodes des Renseignements Français seront pointées du doigt, Rémi Mathis récompensé pour la cause qu'il tenta de défendre.

    En rebroussant chemin, je me suis retourné une dernière fois pour apercevoir l’antenne dominant les courbes des Hautes Chaumes, et je me suis dit que, faute de rassembler à un paysage surnaturel, ce serait tout de même un beau décor pour un film d’espionnage, et j’ai souri.



Lecture: Thierry Clermont, J'ose m'exprimer ainsi, Rivages, avril 2024

Le Maître des spalliere Campana. La légende minoenne d'un seul regard

                    Nous revenions de quelque grève de sable noir et d’étangs à perte de vue. Nous cherchions une escale. Ce fut donc Avigno...