dimanche 18 janvier 2026

UNA NOX FUIT INTER URBEM MAXIMAM ET NULLAM

     Alors que je musardais à la recherche de quelque nouvelle trouvaille pour un cabinet de curiosités, je suis tombé sur un jeton d’assurance, tout en argent, de la société lyonnaise contre l’incendie fondée à Lyon en 1839. Le jeton semble dater du milieu du dix-neuvième siècle, sans plus de précision ; on peut imaginer qu’il a été gravé par l’artiste lyonnais et l’un des premières daguerréotypistes, Philippe-Fortuné Durand. On y voit un lion héraldique autour duquel cette sentence latine, tout à fait cocasse quoiqu’érudite : UNA NOX FUIT INTER URBEM MAXIMAM ET NULLAM, « en une nuit, la ville passa de très grand à rien », avertissement bien à propos, en référence à un passage des lettres de Lucilius de Sénèque qui évoque l’incendie de Lyon en l’an 58 de notre ère, explique la légende. C’est du moins ce que l’on considérait alors. Aujourd’hui, c’est l’année 64 qui fait consensus parmi les historiens.

     J’ai souvent pensé à Sénèque lorsque j’ai découvert Cordoue, ville d’Hispanie, dans la province de Bétique, où il est né en l’an 4 avant Jésus-Christ. Je foulais le pont romain au-dessus du Guadalquivir, dans la moiteur d’un juillet et je me disais, presque ému, que le philosophe avait dû y passer quelques soirées similaires, deux mille ans plus avant moi.

     J’ai rêvé parfois de son exil en Corse, comme fut exilé Ovide à Tomes ; et me suis juré de fouler les orties Urtica di Seneca du Cap Corse où trône la Tour de Sénèque.

 

    Je me plais à imaginer qu’il a séjourné sans doute à Lyon, ville qu’il décrit dans son long poème satyrique dédiée à l’empereur lyonnais Claude, L’Apocoloquintose, littéralement « La transformation de l’empereur Claude en citrouille. »

 

« Je vis, au pied d'un mont doré par l'Orient,

Deux fleuves réunis en un large torrent.

Là s'étonnent de fuir emportés par le Rhône

Les flots longtemps muets de la paisible Saône

Qui semblait ne savoir où diriger son cours ;

Ces beaux lieux auraient-ils vu commencer tes jours ? »



            Dans sa lettre 91, le stoïcien écrit à Lucilius, à propos d’un ami, Libéralis, centurion d’origine lyonnaise, qui se désespère d’avoir vu sa ville réduite à néant par un incendie. Il comprend la peine du capitaine lyonnais, mais ne la justifie pas : « Notre ami Libéralis est tout triste ; il vient d’apprendre la nouvelle […]. Une telle catastrophe est bien faite pour émouvoir les plus indifférents, plus forte raison un homme tellement attachée à sa cité natale. »

Dans la nuit de l’été 64 après Jésus-Christ probablement, peut-être en automne, le feu prit, comme il prend quelquefois dans les grandes villes de ce monde.

    Il s’agirait un jour de faire une poétique de l’incendie dans laquelle se côtoieraient Troie, Carthage, Rome, Pompéi et Moscou.

 « En un mot jamais incendie n’a éclaté si brutalement qu’il ne laissât matière pour un autre incendie. Tant de superbes monuments dont chacun aurait suffi à faire la gloire d’une ville, il n’a fallu qu’une nuit pour les mettre à bas, et, dans une paix si profonde, un désastre est survenu que la guerre même ne saurait faire craindre.



            Les archéologues n’ont pourtant trouvé aucune trace d’un incendie conséquent dans la ville haute de Lugdunum. Rien aux environs du Théâtre antique, de l’Odéon ou du Sanctuaire de Cybèle.

            De toute évidence, ce sont les insulae de la ville basse, c’est-à-dire les habitations collectives, et non le quartier monumental qui ont disparu en une nuit. On s’interroge sur les superbes monuments dont Sénèque annonce la disparition.

            Les patriciens lyonnais ayant largement contribué à la restauration de la ville de Rome qui s’est embrasée quelques semaines plus tôt, du 19 au 27 juillet 64, l’empereur Néron enverra, à la capitale des Gaules, soutien financier et aide humanitaire.

            L’ironie, c’est que Sénèque ne mentionne pas le moins du monde, dans son œuvre épistolaire, le grand incendie de Rome dont Néron se servira comme prétexte pour multiplier les massacres à l’encontre des chrétiens. Mais sans doute que son lecteur, à l’idée de ses flammes qui lèchent la colline de Fourvière ne perd jamais de vue le brasier illuminer le Capitole, quelques jours avant que l’empereur esthète ou pyromane ne bâtisse sa colossale Domus Aurea.

         Le philosophe reproche à cet ami lyonnais de déplorer à tort l’anéantissement de sa ville. Ne pouvait-il donc pas s’y attendre ? N’a-t-il jamais appris que toute vie est destinée à mourir ? « Il n’y a rien qu’on ne soit tenu de prévoir. Plaçons-nous d’avance dans toutes les conjonctures imaginables et méditons, non sur les accidents habituels mais sur tous les accidents possibles. » Le sage a des devoir, rien ne devrait l’étonner : oui, les villes peuvent s’effacer de la géographie. En une nuit ou en un siècle, qu’importe. Les grandes cités, les vies, les empires, les amours et les mondes.

    Un philosophe ne doit jamais détourner les yeux, s’apitoyer, laisser les larmes l’aveugler. Sans le moindre soupir, accepter que les choses, le temps, et la matière fuient.

      « Apprenons, termine Sénèque, qu’il n’est rien que n’ose la Fortune. »

     Il en faut tirer conclusions et consolations. C'est le propre du Romain.




UNA NOX FUIT INTER URBEM MAXIMAM ET NULLAM

       Alors que je musardais à la recherche de quelque nouvelle trouvaille pour un cabinet de curiosités, je suis tombé sur un jeton d’assu...