Alors que je musardais à la recherche de quelque nouvelle trouvaille pour un cabinet de curiosités, je suis tombé sur un jeton d’assurance, tout en argent, de la société lyonnaise contre l’incendie fondée à Lyon en 1839. Le jeton semble dater du milieu du dix-neuvième siècle, sans plus de précision ; on peut imaginer qu’il a été gravé par l’artiste lyonnais et l’un des premières daguerréotypistes, Philippe-Fortuné Durand. On y voit un lion héraldique autour duquel cette sentence latine, tout à fait cocasse quoiqu’érudite : UNA NOX FUIT INTER URBEM MAXIMAM ET NULLAM, « en une nuit, la ville passa de très grand à rien », avertissement bien à propos, en référence à un passage des lettres de Lucilius de Sénèque qui évoque l’incendie de Lyon en l’an 58 de notre ère, explique la légende. C’est du moins ce que l’on considérait alors. Aujourd’hui, c’est l’année 64 qui fait consensus parmi les historiens.
J’ai rêvé parfois de son exil en
Corse, comme fut exilé Ovide à Tomes ; et me suis juré de fouler les
orties Urtica di Seneca du Cap Corse
où trône la Tour de Sénèque.
Je me plais à imaginer qu’il a séjourné
sans doute à Lyon, ville qu’il décrit dans son long poème satyrique dédiée à
l’empereur lyonnais Claude, L’Apocoloquintose,
littéralement « La transformation de l’empereur Claude en
citrouille. »
« Je vis, au pied d'un mont doré par l'Orient,
Deux fleuves réunis en un large torrent.
Là s'étonnent de fuir emportés par le Rhône
Les flots longtemps muets de la paisible
Saône
Qui semblait ne savoir où diriger son cours
;
Ces beaux lieux auraient-ils vu commencer
tes jours ? »
Dans sa lettre 91, le stoïcien écrit
à Lucilius, à propos d’un ami, Libéralis, centurion d’origine lyonnaise, qui se
désespère d’avoir vu sa ville réduite à néant par un incendie. Il comprend la
peine du capitaine lyonnais, mais ne la justifie pas : « Notre ami
Libéralis est tout triste ; il vient d’apprendre la nouvelle […]. Une telle
catastrophe est bien faite pour émouvoir les plus indifférents, plus forte
raison un homme tellement attachée à sa cité natale. »
Dans la nuit de l’été 64 après Jésus-Christ probablement,
peut-être en automne, le feu prit, comme il prend quelquefois dans les grandes
villes de ce monde.
Il s’agirait un jour de faire une
poétique de l’incendie dans laquelle se côtoieraient Troie, Carthage, Rome,
Pompéi et Moscou.
Les archéologues n’ont pourtant
trouvé aucune trace d’un incendie conséquent dans la ville haute de Lugdunum.
Rien aux environs du Théâtre antique, de l’Odéon ou du Sanctuaire de Cybèle.
De toute évidence, ce sont les insulae de la ville basse, c’est-à-dire
les habitations collectives, et non le quartier monumental qui ont disparu en une
nuit. On s’interroge sur les superbes monuments dont Sénèque annonce la disparition.
Les patriciens lyonnais ayant
largement contribué à la restauration de la ville de Rome qui s’est embrasée
quelques semaines plus tôt, du 19 au 27 juillet 64, l’empereur Néron enverra, à
la capitale des Gaules, soutien financier et aide humanitaire.
L’ironie, c’est que Sénèque ne mentionne pas le moins du monde, dans son œuvre épistolaire, le grand incendie de Rome dont Néron se servira comme prétexte pour multiplier les massacres à l’encontre des chrétiens. Mais sans doute que son lecteur, à l’idée de ses flammes qui lèchent la colline de Fourvière ne perd jamais de vue le brasier illuminer le Capitole, quelques jours avant que l’empereur esthète ou pyromane ne bâtisse sa colossale Domus Aurea.
Le philosophe reproche à cet ami
lyonnais de déplorer à tort l’anéantissement de sa ville. Ne pouvait-il donc
pas s’y attendre ? N’a-t-il jamais appris que toute vie est destinée à
mourir ? « Il n’y a rien qu’on ne soit tenu de prévoir. Plaçons-nous d’avance
dans toutes les conjonctures imaginables et méditons, non sur les accidents habituels
mais sur tous les accidents possibles. » Le sage a des devoir, rien ne devrait
l’étonner : oui, les villes peuvent s’effacer de la géographie. En une
nuit ou en un siècle, qu’importe. Les grandes cités, les vies, les empires, les
amours et les mondes.
Un philosophe ne doit jamais
détourner les yeux, s’apitoyer, laisser les larmes l’aveugler. Sans le moindre
soupir, accepter que les choses, le temps, et la matière fuient.
Il en faut tirer conclusions et consolations. C'est le propre du Romain.


