J’ai passé les étés de mon enfance sur la Côte Brisée. La Costa Brava. Dans ces terres qui laissent sur l’être des embruns marins. Par là-bas, tout y est plus salé : la langue catalane, la mer et le vent, le garbi, comme on l’appelle dans ce coin. De cette Espagne, j’ai gardé les premiers souvenirs de mon existence : le sable mêlé d’aiguilles de pin, la douceur tétanisante, répugnante d’algues qui flottent dans l’eau comme de longs cheveux verts de Lorelei, des plages toutes parsemées de méduses millénaires, et surtout l’écorce ruisselante de sève. Première symbole de sensualité, sans doute.
Depuis, j’y suis retourné
quelquefois, et de crique en crique j’ai arpenté la Méditerranée. Tossa de Mar, où
Ava Gardner s’éternisa, la Fosca, L’Almadrava, Calella de Palafrugell, Cala
s’Alguer ; d’autres secrets n’ont jamais vu revenir mes pas, notamment
Cala Montjoi, où nous résidions jadis. Il y eut un mois d’août de ces temps-là,
à la terrasse d’un chiringuito, je
passais mes journées à jouer aux échecs avec mon père sur un petit échiquier
aux pièces chantournées, probablement acheté à Roses, faute d’avoir pu obtenir
l’un de ces poignards, ou l’une des lames qui me faisaient rêver dans les
vitrines de la station balnéaire, dont je retrouverais le kitsch plus tard dans
les rues de Tolède. Au cours du séjour, une rivalité s’était nouée autour du
jeu avec un jeune homme turc, je crois me souvenir, d’une trentaine d’années,
quand je n’en avais pas encore dix, et il s’agaçait de ne pouvoir me vaincre,
jusqu’à notre dernier partie, la veille de mon départ, qu’il emporta, à cause d’une
inadvertance de ma part. Amusant comme je m’en souviens, plus de vingt ans
après.
Non loin de là, de l’autre côté du
Cap Creus, un petit village blanc comme l’écume fut justement un repaire de
joueurs, parmi les meilleurs, et de kibitzers,
mot yiddish pour désigner le spectateur d’une partie d’échecs.
L’acteur espagnol Enrique Irazoqui,
après avoir incarné le Christ en 1964 dans le film de Pasolini, La Passion selon Saint Matthieu,
décide de s’y installer. « Le Christ s’est arrêté à Cadaqués », écrit
Christiane Rancé. « On comprend qu’il ait décidé de ne plus rien faire que
de jouer aux échecs, conclut-elle. Et face à ce que nous disent les paysages du
cap de Creus, sévères, ascétiques, écharpés par la mer et le vent, on comprend
aussi que celui qui a prêté son visage d’homme au Jésus de saint Matthieu ait
finalement choisi, lui aussi, de jeter son sac ici, à Cadaqués, pour fondre
dans son décor. » Il est depuis toujours un grand connaisseur du
jeu ; et entre deux prises, il révisait quelques combinaisons. Pasolini,
qui détestait la défaite, se refusa toujours de l’affronter. Dès 1979, il
s’intéresse aux premiers programmes informatiques capables de jouer aux échecs,
et en 2002 il sera même arbitre officiel lors de la partie d’échecs entre le
champion du monde Vladimir Kramnik et l’ordinateur Deep Fritz qui se soldera
par un nul.
Dix-huit heures, Bar Melitón, l’un des cafés historiques
de Cadaqués, entre deux anses qui épousent la grève, Marcel Duchamp enrage
parce qu’il vient d’être défait par Irazoqui. Il n’a pas l’habitude de perdre.
Nous sommes un certain nombre de kibitzers,
chaque jour, en fin d’après-midi, du moins en rêverie, autour d’eux, attablés à
côté d’eux, on observe, on commente. L’artiste français réside ici trois mois
entiers, chaque année de 1958 à 1968. Dali et Gala, venus de Port Lligat,
s’installent souvent devant l’échiquier pour le plaisir de l’exercice, plus que
par espoir de la victoire. Car Duchamp a élevé le jeu au rang d’art. Il y
consacre sa vie. Plusieurs fois vainqueur de tournois locaux, il participa à
nombreuses olympiades, notamment à La Haye en 1928, à Hambourg en 1930 ou à
Prague en 1931. Si tous les joueurs d’échecs ne sont pas des artistes, tous les
joueurs d’échecs sont des artistes, dira-t-il souvent.
En
été, le Melitón devient le Café de la Régence de la Méditerranée, cette adresse
parisienne qui rassemblait tout ce que l’Europe comptait de grands maîtres, on
y croisait Voltaire affronter Diderot ou Philidor donner quelques conseils à
Benjamin Franklin, sous les yeux avisés de l’illustre Kermur de Legal.
Face
à Duchamp, le jeune John Cage, compositeur d’avant-garde, habitué de l'Espagne, tente lui aussi de se
mesurer au maître. En 1933, il avait participé à un tournoi dans l’équipe du
champion du monde d’alors, Alexander Alekhine. Ils livreront ensemble de
longues parties sur la Costra Brava ou dans la résidence new-yorkaise du plasticien. Les
deux artistes imaginent un happening, qui eut lieu le 5 mars 1962, au Ryerson
Institute de Toront intitulé Réunion :
une partie d’échecs musicale grâce à un échiquier électronique dont chaque case
photorésistante produit un son différent. Hélas, Duchamp rétame le musicien,
avec beaucoup d’ennui, si bien qu’il demande à sa femme Alexina, dite Teeny, de
jouer la deuxième partie qu’elle emportera à son tour, devant une audience
quasiment vide.
Les
parties d’échecs du Melitón cesseront à la mort de Marcel Duchamp en 1968. Le
Philadelphia Museum of Art peut enfin révéler la dernière œuvre ready-made de
l’artiste, Etant Données, œuvre testamentaire
qui fut conçue entre 1944 et 1966, dans son atelier de New-York. Installation complexe,
chambre optique à travers laquelle on aperçoit le corps d’une femme nue, endormie
ou défunte, Maria Martins, sculptrice brésilienne et amante de l’artiste, qui se
détache d’un paysage conçu en diorama, avec l’aide de Dali. On peut imaginer que
les deux hommes ont longuement discuté de cette œuvre mortifère et envoûtante, entre
un roque et une fourchette de cavalier. Et c’est ensemble qu’ils ont imaginé le
seuil de cette reconstitution, le promontoire à partir duquel plonger le regard
et entrer tout entier dans l’œuvre : une vieille porte en bois à double battant,
usée par les embruns salés et marins, que les deux hommes ont fait directement venir en Amérique
comme dernier souvenir de Cadaqués.
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