1969, Jean-Pierre Melville, résistant lui-même, achève son grand film sur la Résistance, en adaptant le roman de Joseph Kessel, commandé par le Général de Gaulle en personne, dit-on : L’Armée des Ombres. « J’ai montré pour la première fois les choses que j’ai vues, que j’ai vécues… », confiera-t-il, attristé par les critiques mitigées et les recettes décevantes, mais on sait que Kessel sortira, lui, bouleversé de la première, les yeux humides à la mort de Mathilde. Quelques-uns en effet, à la fin du récit, gardaient en bouche comme un goût d’amertume et de ferraille, qui fait monter les larmes.
Le réalisateur a d’abord posé sa
caméra sur la corniche de Marseille, dans une maison abandonnée pour filmer
l’exécution du traître Paul Dounat, scène remarquable qui rappelle quelque
chose du Parrain de Coppola : le
meurtre des deux flics dans un restaurant de Little Italy, et la lenteur des
gestes d’Al Pacino, son regard effrayé, presque lointain et cette mécanique que
rien n’arrête. Les premiers pas de cette chorégraphie se trouvent dans le
cinéma de Melville.
Par ailleurs, il a eu l’autorisation, laborieusement obtenue, de filmer la Place de l’Etoile et les Champs Elysées sous la botte nazie, lors de l’ouverture du film, séquence dont il se disait le plus fier, abstraite, pure, presque immobile, à la manière d’un tableau de Paradjanov ou de Sergio Leone que l’on aurait plongé dans la rouille.
Puis, Lyon, capitale de la
résistance, ville d’ombres et de brouillard. Myrlingues la brumeuse, l’avait surnommée Claude Le Marguet en
1930, en reprenant Rabelais, pour cette poix qui l’engloutissait jadis, comme
le smog de Londres, venue du Rhône et
du chauffage à bois, coincée entre les collines.
Le tournage est tendu :
Melville et Lino Ventura qui interprète le rôle de Gerbier ne s’adressent plus
la parole, suite à une broutille survenue sur le plateau du Deuxième Souffle, un malentendu qui a
germé en rancœur. Simone Signoret qui joue Mathilde est déjà rongée par
l’alcool, et les méthodes du réalisateur ont pour conséquence de la pousser
dans ses derniers retranchements : c’est de toute manière l’intention.
L’équipe s’installe dans une rue du
Vieux-Lyon, à l’époque où le quartier est encore insalubre et pour le moins
lugubre : Le Bison se fait rattraper par la Gestapo, des hommes
s’approchent, comme des ombres, la porte d’une voiture s’ouvre, quelques
instants suffisent pour qu’une vie bascule. Puis, on file tourner dans un vieux
bouchon de la Place Sainte-Trinité, en contre-bas de la Montée du Gourguillon.
La nuit venue, insomniaque toujours,
j’imagine Melville, stetson sur le crâne et imper élimé à la Philippe Marlowe,
errer dans les rues de Saint-Jean, du même pas déterminé et presque hagard, que
dans les rues de La Salpêtrière au lendemain de l’incendie des Studios Jenner
qui avait ruiné des années travail et des centaines d’heures de rushs. Il y
fera néanmoins le montage de L’Armée des
Ombres. Les locaux seront abandonnés après sa mort, à l’été 1973.
Ici, à Lyon, il traboule,
fantomatique, dans ces mêmes venelles, dans ces mêmes cours désaffectées, où
les résistants s’étaient dissimulés en 40. Il prend un escalier piranésien,
direction Fourvière, redescend par la rue Juiverie où se cache la loggia suspendue de Philibert Delorme.
On revoit le Samouraï se perdre dans les clubs de Pigalle et les couloirs du
métro, dans cette Paris gris-bleu qui définit le cinéma de Melville.
Sans doute, dans cette errance,
a-t-il conscience de réaliser l’œuvre définitive sur la Résistance, au cœur de
cette ville où Jean Moulin fut torturé à mort par Klaus Barbie.
Il longe la Saône, traverse quelque passerelle, aboutit dans le brouillard d’une nuit sur la Place Bellecour, trou béant, enveloppée, presque effacéee par la brume. Place des Angoisses, disait Jean Reverzy, médecin écrivain comme Rabelais qui travailla justement à l’Hôtel-Dieu. Je suis sûr que Jean-Pierre Melville se souvient que sur ce quadrilatère vide se trouvait lors de l’Occupation une imprimerie clandestine qui, à sa manière, dans les recoins cachés de la guerre, luttait ; tout à côté, ironie du sort, des locaux de la Gestapo et ceux de la Milice française en face. Kessel mentionne bien tous les journaux que la Résistance publiait, long poème de noms propres qui perce le récit désabusé de Gerbier ; peut-être que dans cette nuit justement, le réalisateur récite cette liste à la gloire de la presse, à la mémoire de ceux qui ont écrit, créé pour ne pas céder trop vite, pour ne pas se laisser vaincre trop tôt, sans pousser le moindre cri de protestation : Combat, Libération, Franc-Tireur…
Dans la ville de Lyon, capitale des librairies et des éditeurs, déjà à la Renaissance en effet,
l’année 1540 où l’obscurantisme n’avait pas tout à fait été vaincu, reflète, comme d’une
rêverie, cette nuit troublante, les heures sombres de 1940.