vendredi 22 mai 2026

Guarini à Turin ou La Quadrature du cercle

             A la terrasse de la piazza Carignano, à grignoter au restaurant Il Cambio, fréquenté jadis par le comte de Cavour et Victor-Emmanuel II, face à ce rideau ondulé de briques qu’est le Palazzo Carignano. Les martinets chantaient comme ils chantaient déjà à Crémone, Mantoue ou Parme. Là, où le mois de mai n’est alors qu’un immense éclat de joie. Car, on a beau dire, le printemps en Italie, c’est quelque chose.

            Et Turin restera la porte d’entrée d’un monde qui occupent mes désirs et mon imaginaire depuis l’automne 2011, après que l’énergie anglo-saxonne avait fini par nous lasser un peu ; un peu seulement parce que Londres et New-York, que j’aimais tant à l’époque, demeurent inépuisables, mais c’est une tout autre histoire.

            Quinze ans donc, que presque par désœuvrement mon père et moi mettions un pas au-delà des Alpes et que nous y fûmes englués. Ce fut ensuite Rome, Venise, Naples surtout, après tant de chemins parcourus, d’amitiés retrouvées, de liens défaits. Et je m’y retrouvais encore, au beau milieu de la foule endimanchée n’importe quel jour de la semaine –Italie oblige ! à observer, avec celle qui compte vraiment, sans qui le monde, même l’Italie oui, n’aurait au fond pas tant d’intérêt, observer, disais-je, le va-et-vient d’une place et le pouls d’une ville. Je m’étais déjà, quelques années plus tôt, éternisé, au point de m’assoupir, au pied de la statue équestre de la Piazza San Carlo, sous le soleil de mars. Mais là encore, c’est une autre place, une autre saison, une autre histoire.

            Sous la devanture de la Pharmarcia Il Cambio qui nous servait de nid d’aigle, aux alentours de midi, on se serait cru en 1860, en plein Risorgimento, Turin s’apprêtait alors à devenir la capitale d’un tout jeune pays, pour quelque temps en tout cas, où se précipitent alors diplomates, députés et attachés parlementaires qui s’échinent à construire dans l’urgence un nouvel Etat unifié, sur les cendres encore fumantes de guerres intestines, -toujours un peu larvées ?

            Même le Prince de Lampedusa fait son apparition, on le sollicite pour devenir sénateur, mais il refuse l’offre : « J'appartiens à une génération malheureuse, à cheval entre les temps anciens et les nouveaux, et qui se trouve mal à l'aise dans les deux. […] Vous avez besoin maintenant de jeunes, de jeunes vifs, l'esprit ouvert au "comment" davantage qu'au "pourquoi", habiles à masquer, je veux dire à tempérer leur intérêt particulier précis avec de vagues idéalités politiques. » Et il s’en retourne dans sa thébaïde sicilienne, laissant la gouvernance à ces petits chacals et ces hyènes assoiffés de sang. Le temps des guépards touche à sa fin.



            Le Palazzo Carignano se déploie comme une voile immense, battue par les vents de l’histoire. Le premier roi d’Italie y naît en 1820, siège du parlement du Royaume de Sardaigne, et tout premier Parlement Italien. C’est là le génie de Camillo-Guarino Guarini : la matière se plie et s’allège. Elle s’adapte à l’espace et ouvre l’horizon.

            Mathématicien, astronome, philosophe, architecte, le moine théatin a repris et digéré les leçons de Borromini à Rome.

            La pierre, sous leurs coups de marteau, y devient aquatique, elle s’étend, se développe, même quand l’espace manque, surtout quand il manque à vrai dire. Plongez une ville dans un aquarium, vous aurez une idée de ce que peuvent ces artistes. Gaudí se contentera d’écrire un chapitre de plus.

            Quelques-uns des grands visionnaires de ce monde acquièrent leur grandeur parce qu’ils ont été les premiers : ils fondent, bâtissent ; d’autres, plus rares, comme le poète catalan, imposent leurs idées parce qu’ils excavent, ressuscitent; ils resteront les derniers de leur art.




            A Turin, Guarini a pensé la Chapelle du Saint-Suaire en 1668, achevée après sa mort, comme tous les chantiers monumentaux, sculptés dans l’éternité. Mais c’est surtout la Chapelle San Lorenzo, devant le Palazzo Real qui marque son heure de gloire. Il y travaille presque quotidiennement de 1666 à 1680, date à laquelle elle sera consacrée en présence de toute la cour de Savoie. Elle sera la chapelle des rois. Néanmoins, voilà qu’elle se cache, se dissimule, se faufile dans le pâté de maisons et finit par y disparaître. Combien de voyages à Turin m’a-t-il fallu pour enfin la remarquer, vraiment, tout entière je veux dire ? On ne perçoit, et qu’à peine, la coupole qui se dresse au-dessus de la ville : petit bulbe minéral. Il travaille alors les lignes, les perspectives et les brisures au gré d’un jeu d’étoiles qui évoquent les plafonds de Cordoue et de Grenade. Guarini eût-il pu connaître l’Andalousie ? Cela laisse songeur. Cependant, force est de constater qu’il y a parfois des inspirations sublimes et des visions. Il en a éparpillé au gré des croisements : certains prétendent justement reconnaître dans les lignes de la coupole le visage du diable lui-même, avec ses cornes, et la légende a fait de l’édifice l’un des repères sataniques de la ville, avec l’église Gran Madre di Dio. Turin n’est-elle pas un centre alchimique, comme Lyon, Prague ou Londres ? Pour le dire vite, l’art de Guarini est plein de fausses pistes, d’illusions et de non-dits, de non-faits, d’inachevé, et plus remarquable encore d’inentamé.




            J’ai quelquefois fomenté un voyage à la recherche d’architectures : Borromini à Rome bien sûr, Auguste Perret au Havre, ou le Palladio à Vicenza et Venise. Mais aussi Turin, donc, et il me fallut bien des allers-retours pour démasquer rien qu’un peu ces étendards du baroque piémontais. Au moins y mettre un nom.

            C’est une ville en apparence limpide, voire translucide, de ces villes pour lesquelles plus on regarde, cherche, ausculte, et moins on voit. L’énigme reste indéchiffrable. D’où l’intérêt d’y retourner encore, se confronter à l’infranchissable. Il y a toujours un instant un peu troublant dans la fréquentation des grands monuments où la clarté éblouit tout à fait. Rien qu’un peu et l’opaque s’approche de l’occulte.



dimanche 26 avril 2026

Mario Bava: la lumière de Tolède

     A une époque, mon père et moi regardions tous les films de Mario Bava, comme jadis nous avions écumé toutes les comédies italiennes avec Alberto Sordi, les films de la RKO, les comédies des Marx Brothers, de Woody Allen ou de Mel Brooks. Il y eut une période où l’on ne se nourrissait, s’en souvient-il, que des vieux films Universal avec Boris Karloff, Lon Chaney ou Bela Lugosi, et des premiers films de gangsters, bien sûr, comme Le Petit César ou Scarface avec Paul Muni en 1931. Quelle époque que l’enfance du cinéma.

    Nous connaissions déjà quelques films de la Hammer et les contes gothiques que Roger Corman avait réalisés avec Vincent Price, aussi noirs que les histoires d’Edgar Poe. Mais voilà qu’il s’agissait désormais, de longs mois durant, de s’imprégner des couleurs baroques d'un cinéma injustement méprisé en son temps. Et voilà que j'étais pris dans une toile d'araignée de lueurs et d'éclats. Je me demande si le cerveau peut être dépendant de couleurs et de lumières comme il peut l’être de sucre, de caféine ou de tabac.

 

    On oublie difficilement Le Corps et le Fouet, les meurtres psychédéliques de Six Femmes pour l’Assassin, les visions de La Planète des Vampires qui inspireront tant Ridley Scott pour Alien, les Trois Visages de la Peur ou le vieillissement accéléré de la comtesse jouée par Gianna Maria Canale, dans Les Vampires, entamé par Riccardo Freda, dans un Paris gothique et brumeux.



    A la longue, bien sûr que l’on finit par tout confondre, les images, les éclairs, les ombres se diluent, mais demeure l’envoûtement. Le propre des grandes œuvres d’art, je pense. Et l’on ressort avec la conviction qu’au fond le cinéma n’est bien qu’une question de lumière.


    J’ai parfois imaginé dans quel décor poisseux ou onirique Maria Bava aurait pu tourner l’un de ses films étranges. La Via Roma de Turin, rationaliste et déserte ? L’idée a déjà été prise par Dario Argento, l’un de ses héritiers. Je me souviens d’un ami, retrouvé au pied des Alpes, grand cinéphile, qui s’était exclamé devant l’imposante statue du Pô : « Mais on est dans le film Profondo Rosso ! » On aurait pu rêver d’un manoir Liberty dans la banlieue de Rome ou un appartement Art Nouveau de Barcelone. Une vieille héritière assassinée dans la Villa Laurens d’Agde, pourquoi pas ? Ou entre Carnaby Street et Regent Street, dans les ruelles de Soho, à la grande heure des Swingy Sixties, quelque chose entre Deep End et les ténèbres de Lovecraft. Mais Edgar Wright, dans l’ombre du maître des lumières, a réalisé le giallo londonien Last Night in Soho en 2021, pour prolonger le travail du réalisateur italien. J’ai rêvé d’un Mario Bava dans les jardins de Bomarzo ou au Park Güell ; imaginé que La Baie Sanglante pût être tournée au bord de l’étang de Savigneux, non loin du labyrinthe obscur de la Bâtie d’Urfé, vers chez nous.



    J’ai longtemps erré dans certains lieux, déserts, et solitaires, ruines d’églises ou villes millénaires qui auraient sans doute inspiré Bava, cristallisant par leur magnétisme toutes les pulsions sombres que draine ces vieux films d’horreur. Tolède, par exemple, une nuit de printemps, où le ciel économise ses chandelles. Du haut de ces falaises qui s’élancent au-dessus du Tage, j’apercevais les flèches de l’Alcazar parapher l’horizon.



 

   C’est en 1972 que le réalisateur décide de tourner dans la cité castillane l’une de ses fables les plus bizarres, les plus oniriques : Lisa et le Diable. Ce film schizophrène ressortira quelques mois plus tard, écharpé par des producteurs véreux qui cherchent à parasiter le chef d’œuvre de Friedkin sorti la même année, sous le titre La Maison de l’Exorcisme. C’est dans sa version d’origine, bien sûr, vénéneuse, venimeuse, qu’il faut découvrir ce trésor du cinéma européen.

    Une touriste américaine, qui découvre Tolède, se laisse intriguer par une fresque à côté de la Cathédrale qui représente une danse macabre, dans laquelle un démon, chauve et menaçant tire les ficelles de cette ronde d’humains voués à la mort. Dès lors, elle ne cesse de fuir ici et là dans les ruelles de roches, entre églises tristes et synagogues désaffectées, au gré des rencontres qu’elle fait avec le diable en personne, sucette au bec. L’acteur Telly Savalas reprendra cet accessoire pour le rôle qui le rendra célèbre, dans la série policière Kojak. Evidemment, la mort tire les ficelles des pantins que nous sommes tous, jusqu’au final terrible où la fuite devient impossible, alors même que l’on croyait être sauf.



    Mario Bava s’éloigne du slasher qu’il a inventé, et si les meurtres continuent de filer, les uns après les autres, implacables et aléatoires, c’est moins la violence de l’image que la pesanteur qu’il parvient à installer. On est dans un rêve épais et capiteux. Il y alourdit l’air, l’enrichit de parfums musqués et sirupeux de vieux manoirs et de jardins ésotériques, de donjons au-dessus d’une plage que lèche une mer déchaînée. On entre dans la ronde macabre et l’on sent l’haleine du diable, qui nous sourit, avec la cordialité d’un majordome. Il surexpose chaque scène et la pellicule devient presque incandescente. On croit alors avoir sur les yeux un halo de lumière comme après avoir regardé trop longtemps le soleil. La lumière d'Espagne y est sans doute pour beaucoup.


    

    Alors, oui, on n’est pas sûr de tout comprendre du récit, quoiqu’à la manière d’un rêve, les dialogues sont souvent plats (même si la légende prétend qu’ils sont directement plagiés des Démons de Dostoïevski), le jeu d’acteur a vieilli. Mais peu de films parviennent ainsi à imprimer sur la rétine, longtemps après avoir éteint l’écran, cet étrange halo de lumière, et laissent en mémoire cette senteur sauvage et fauve.








mardi 10 mars 2026

Floraisons baroques

             J’étais sur un nid d’aigle, dans la chaleur d’une fin d’avril. On appelle ces zéniths des miradouros. La ville s’abandonnait, tout alanguie, en contre-bas. Je devais lire sous une pluie de lumière et une neige de fleurs violettes. C’était Lisbonne au printemps. Faut admettre, c’est quelque chose. Les jacarandas superbes donnaient à la colline du Chiado des airs de couchants zinzolins, même en plein midi.



            L’église éventrée do Carmo me rappelait le désastre du 1 novembre 1755. Voltaire en fit quelques vers

 

« Ô malheureux mortels ! ô terre déplorable !

Ô de tous les mortels assemblage effroyable !

D’inutiles douleurs, éternel entretien !

Philosophes trompés qui criez : “Tout est bien”

Accourez, contemplez ces ruines affreuses,

Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses,

Ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés,

Sous ces marbres rompus ces membres dispersés ;

Cent mille infortunés que la terre dévore,

Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore,

Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours

Dans l’horreur des tourments leurs lamentables jours ! »

Et un chapitre de Candide :

« À peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas ; la mer s’élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à l’ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et les places publiques ; les maisons s’écroulent, les toits sont renversés sur les fondements, et les fondements se dispersent ; trente mille habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. »



            Le monde qui se renverse. L’horloge du temps qui remet les pendules à l’heure. Des centaines de milliers de morts emportés par l’écroulement de la ville, le raz-de-marée qui la submerge et l’incendie qui dura une semaine.

            On en parle encore, et les inquiétudes sont les mêmes. Comme au lendemain de la Première Guerre Mondiale, de l’Holocauste ou d’Hiroshima, l’être humain pose la même question, la seule qui vaille : « Pourquoi ? » Pourquoi le mal existe-t-il donc ?

            Aucun « parce que » n’aura jamais été suffisant. Et je dois avouer que devant tant d’éclat, dans la splendeur de l’azur, au sommet du Chiado, en plein midi d’avril, ce mal, devant toute cette grande beauté, m’apparaissait plus absurde encore que si je le découvrais soudain, le fait accompli, face aux visions d’horreur.

            Je m’étais éternisé, à la terrasse d’un quiosque, à écrire une lettre ou deux à un brin de femme qui était déjà ma correspondante privilégiée et qui le restera. Elle m’attendait, du moins je l’espérais en ces temps-là, dans l’étendue d’une plaine où tout n’était qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Plus baroque qu’elle n’y paraissait, cette ligne droite entre deux chaînes de montagnes attisait quelque vieux rêve : celui d’être heureux quelque part.

 

            J’observais la ville scintiller en pensant aux grands chantiers du Marquis de Pombal qui, le premier, exigea que l’on enterre les morts, condamne les pillards, organisa les secours et entreprit les travaux de reconstruction et de consolidation de la ville. Il réforma le pays en profondeur et porta sur le Portugal la pensée des Lumières. Il fut l’un de ces bâtisseurs qui luttent contre les éléments, la terre et le destin, convaincu du génie humain et, comme tout visionnaire, coupable du péché d’orgueil.

            Une ville reconstruite, renaissante de ses cendres, comme Raguse ou Noto, en Sicile, rebâties quasiment ex-nihilo du tremblement de terre de 1693. Le chaos a toujours été dans l’ordre des choses.

            L-Mdina, elle aussi, dans l’archipel de Malte, a été anéantie par le séisme du 11 janvier 1693, dans le Val di Noto. La ville de silence fut réduite à elle-même. Nous avions franchi, émus, la porte Vilhena, portail baroque nommé en l’honneur du Grand Maître de l’Ordre de Malte qui chargea l’architecte français Charles-François de Mondion d’en faire un épicentre baroque. Je me souviens de rues brûlées déjà par le soleil d’hiver et un vent glacial qui nous rappelait que nous étions nulle part au milieu de la Méditerranée.




            A leur manière, le marquis de Pombal ou Antonio Manoel de Vilhena, Portugais lui aussi d’ailleurs, sont des Haussmann, des Pierre le Grand. Des Hercules. Ils ont rebâti les jours et les heures, comme on reconstruit Paris de décombres ou Saint-Pétersbourg de marécages. Dans cette impermanence des choses, il y a là un geste profondément baroque, à se relancer, à corps perdu, dans le désordre et ranger ce qui a été si facilement défait.

 

            Je comprends mieux alors la remarque d’Eugenio d’Ors, quel nom, d’ailleurs, pour un spécialiste du Baroque ! Le Baroque, écrit-il, c’est la nostalgie du Paradis Perdu. C’est dans le jardin de Coimbra qu’il a cette intuition.

            « Je garde fidèlement le souvenir de cette heure méridienne, un jour de mai, au Jardin Botanique de Coimbra. Heure lente et trouble, de parfums végétaux, de roucoulement voluptueux. Les palmiers sveltes, avides de soleil, montaient, dominant de très haut les frondaisons, qu’ils oubliaient maintenant, de la hauteur de leur palais de lumière. » Et plus loin : « En cette heure printanière et méridienne de Coimbra, je suis arrivé, dans la paresse et le recueillement, à la possession d’une vérité féconde : à savoir que le baroque est secrètement animé par la nostalgie du Paradis Perdu. »

 

            Sous les jacarandas, je devais laisser ma rêverie s’éployer en volutes. Je devais penser au baroque manuélin, architecture maniériste et exubérante, gothique non plus flamboyant mais incandescent, qui sculpte en fractales la pierre du Couvent du Christ, dont la porte aura tant fasciné Eugenio d’Ors, aux arcs-boutants du Monastère des Hiéronymites ou aux fioritures sublimes de la Tour de Belém devant l’Océan. Tant de génie dans le détail, comme réponse au baroque churrigueresque de Castille : j’avais été subjugué par le retable criblé de lumière de la Cathédrale de Tolède. Déjà, en ces temps-là, j’avais dû rêvé, à la terrasse d’un café non loin d’un cloître plateresque, aux folies d’Espagne, à des chapelles perdues, à ces joyaux du gothique isabélin, qui ont posé les bases du baroque, à des jardins suspendus qui gravitent autour d’une fontaine qui sonne comme une guitare.

 

            J’étais ainsi « dominicalement épris de Baroque. » Ce sont les mots du philosophe catalan qui analyse, dans son essai qui prend alors la forme d’une digression primesautière, la cadence du baroque et dans lequel il trouve une sorte de suspension merveilleuse : ce seront les jardins botaniques. Il en revient justement au Marquis de Pombal qui fonda ce petit Eden de Coimbra en 1772, partie intégrante du Musée d’Histoire Naturelle :

« Les jardins botaniques représentent le dimanche d’un siècle, las de six jours de travaux, de Manufactures, d’Arsenaux, de Forteresse, de Ponts, d’Académies, de Salines… Lorsqu’un Pombal, par exemple, avait tracé le plan d’un quartier entier pour la Lisbonne à la suite d’un tremblement de terre, ou approuvé un règlement pour la Fabrique de poudres, il allait planter un cinnamone ou un palmier. Ou simplement il s’asseyait au pied de l’une de ces pousses déjà grandes, un matin inondé de soleil, comme il eût été, dans la nuit pleine d’intrigues, entendre un opéra italien. »

 

            Je me souviens d’un soir d’été où mon père et moi avons erré dans le jardin botanique de Palerme parmi des sortes d’éléphants d’écorces, les Ficus Macrophylla, qui élancent leurs racines jusqu’au sol et creusent pour le visiteur d’étranges antres, des terriers où se perdre comme dans un labyrinthe. La nature n’a pas attendu les Siècles d’or pour inventer le baroque.




            Je divaguais ainsi, à Lisbonne, je rêvais de Palerme, et de la plaine du Forez tout à la fois, des jardins botaniques de Coimbra et des jardins ésotériques d’Honoré d’Urfé ; j’étais alors à Tolède, mais sans doute devais-je fuir aussi vers Grenade. Puis la Valette. Ou Madrid.

            Aujourd’hui, j’écris dans une petite bourgade de cette plaine, et je crois en la Méditerranée, cette région de l’olivier, s’élançant du Portugal jusqu’à la Sicile ; je prête l’oreille aux chants du fado, aux malaguenas, au rebetiko, aux tarentelles. Je vois se déployer tout un Eden méridional, fait d’orangers et de citronniers comme à Séville, de vignes, de cyprès chantournés comme des flammes, j’en ai vu à Cordoue ou en Provence, de figuiers gigantesques dont les racines serpentines plongent dans la terre.

            Au fond, j’ai toujours désiré m’éterniser ; malgré toutes ces pérégrinations, un jour m’enraciner moi aussi. Dans cette plaine du Forez, et pourquoi pas ? Somme toute, c’est un bon endroit où rêver de la Méditerranée. Invité par ma correspondante privilégiée de Lisbonne, initié pour ainsi dire. Et ce vieux rêve qui se ranime souvent. Posséder enfin un petit lopin de terre et y cultiver consciencieusement notre jardin. C’est la leçon sublime de Voltaire, lui-même occupé à jardiner dans sa Villa des Délices de Genève puis au Ferney. Après tout cela, le monde quoi, et son lot de tracas, s’arrêter dans le creux de la vitesse des choses, et observer pousser les pins parasols et fleurir les cerisiers.

    Dans un dimanche perpétuel.

 

Lecture:

Voltaire. Candide. 1759

Eugenio d'Ors. Du Baroque. 1935





vendredi 20 février 2026

Les voyages de Mozart à Prague

                Chaque soir, nous passions devant les clochers de Saint-Gall, et nous nous posions, le temps qu’elle fume une cigarette, devant le Théâtre des Etats, face au Karolinum, l’université de Prague fondée en 1348, dont il reste de vénérables vestiges gothiques.

            J’observais ce vert céladon adorable que l’on doit voir souvent dans la Saint-Pétersbourg du XVIII° siècle, et les balcons en ferronnerie plus fine que de la dentelle. C’était l’heure, un peu étrange à Prague, où les réverbères commencent à briller et que la brume s’épaissit.




            L’espace d’une rêverie s’ouvre : on entend alors un orchestre à l’intérieur, un premier violon s’échauffer, un hautbois s’échapper, ou un soprano vocaliser, à la manière d’un éclat de rire. Des voitures tirées par des chevaux apprêtés de pampilles pour l’occasion déversent une flopée d’invités. Des pas derrière nous résonnent dans la rue, un petit monsieur, au gloussement de crécelle qui aurait horripilé Salieri, court à grandes enjambées. Trop occupé à batifoler avec Constance ou quelque gourgandine, comment savoir, il s’est laissé prendre par le temps. C’est lui que l’on attend bien sûr : le chef d’orchestre et compositeur de l’opéra de ce soir : Don Giovanni.

           Nous sommes le 29 octobre 1787. Mozart a mon âge. Le lieu s’appelait encore Théâtre du Comte Nostitz, du nom du mécène qui le fit construire. Il est aujourd’hui l’un des derniers opéras où le prodige viennois a joué en personne. Les autres sont à Hietzing, dans les environs de Vienne, et Munich.



            C’est justement à la fin d’un mois d’octobre, l’un de ces soirs où les hirondelles disputent le ciel aux chauves-souris, dans les derniers sursauts de l’été, que je m’étais précipité au Liceu qui jouait précisément Don Giovanni dirigé alors par Josep Pons. Nous étions entre deux confinements, la ville avait quelque chose des couvre-feu d’octobre 1934, c’était l’heure où l’on portait des masques qui, à tête reposée, ressemblaient plus à ceux des médecins de la peste qu’à ceux des carnavaliers d’un saut de l’ange à Venise.

            Les semaines précédentes, j’avais dû par ailleurs faire lire à mes lycéens le Dom Juan de Molière et découvrir la version de Joseph Losey ; ainsi l’occasion était trop belle. Je baignais alors dans les audaces du libertin et les remontrances de Sganarelle ou Leporello.

            Mais, trop mal placé, vers le poulailler, je n’apercevais pas même la moitié de la scène, et je me résignais à partir. Tant pis pour la musique, et puis la ville me happait plus facilement, je le reconnais. Toutefois, dans une librairie de la Calle de Ferran, la radio diffusait en direct l’opéra que je venais de quitter. J’y vis un signe du destin. Car, derrière les facéties de Mozart, on le sait, c’est toujours une question de destin.

 

            Ce soir où j’observais la majesté du Théâtre, je pensais distraitement à tout cela, cédant à mes tropismes habituels, je le concède : sitôt à Prague, c’est un peu Saint-Pétersbourg, Vienne, Munich, Venise et Barcelone qui me traversaient tout à la fois. Ma manière à moi d’être Européen sans doute.

 

            A partir du XVIII° siècle, déjà, on est européen par nature. Difficile d’y échapper : un jour à Prague, le lendemain à Leipzig ou Berlin. Le surlendemain à Vienne ou Venise. Ou Paris. Ou Madrid. Ou Dresde. Au fond qu’importe. La musique réduit l’espace et allonge le temps, les Muses rassemblent et fédèrent. Les monarchies ont au moins le mérite d’unir. En ce sens, Mozart est à lui tout seul un idéal européen, à cette époque où l’Europe n’est pas plus grande qu’un salon cossu où l’on se plaît à disserter des causes et des effets.

            A partir de 1787, la géographie intime de Wolgang se cristallise à Prague, qui l’accueille mieux qu’à Vienne où sera d’ailleurs joué Don Giovanni en 1788 avec bien peu d’enthousiasme. Le public reconnaît aussitôt son génie, tant dans la composition que l’interprétation. Il garde un souvenir ému de son récital du 19 janvier 1787 où il improvise délicatement sur un air des Noces de Figaro.

« Il n’est pas aisé de se faire une idée précise de l’enthousiasme des Bohémiens pour la musique de Mozart. Les œuvres les moins appréciées ailleurs étaient considérées par ces derniers comme divines ; et, plus étonnant encore, les grandes beautés que les autres nations ne découvraient dans la musique de ce génie rare qu’après de très nombreuses interprétations, furent parfaitement appréciées par les Bohémiens dès la première soirée. », déclara Lorenzo Da Ponte.

« Mes Praguois me comprennent ! » ajoute le prodige ; si la citation n’est pas certaine, du moins elle est restée.

Ce sera donc la trente-huitième symphonie dite « Prague », une première triomphale du Figaro crée à Vienne, La Clemenza di Tito, et bien sûr Don Giovanni, lorsqu’il loge encore à l’Hôtel aux Trois lions dorés, dans la vieille ville, juste à côté, au point de pouvoir le saluer de sa fenêtre, de l’hôtel de son librettiste de toujours, le Vénitien Da Ponte, personnage fantasque, toujours sur les routes, devenu professeur d’italien à Londres, à la mort de l’empereur Joseph II, puis émigré à New-York pour échapper à ses créanciers, où il montera, après avoir essayé le commerce de tabac, d’alcool, puis ouvert une librairie, et repris un poste d’enseignant d’italien, la première américaine de Don Giovanni en 1826. La vieille Europe s’agrandit au XIX°. Et coïncidence : le plus grand compositeur praguois, Dvorak, presque un siècle plus tard, s’en ira lui aussi pour l’Amérique, de laquelle il reviendra avec la neuvième symphonie. J’aurais aimé que Mozart pût l’entendre.



Très vite, le musicien, le librettiste et le philosophe enchaînent les réceptions mondaines et terminent la nuit, je n’en suis que trop sûr, dans les tavernes de la vieille ville puis retourne à l’aube écumer les palais baroques de Mala Strana.

Sur les partitions de l’opéra, on a justement découvert des traces de café et de punch. On est certain que Casanova a contribué à la rédaction du livret de Don Giovanni, ne serait-ce qu’en donnant l’exemple d’une vie consacrée à la liberté et à la séduction. Il avait accumulé 122 conquêtes féminines, prétendait-il. Leporello fait, quant à lui, la liste des femmes de Dom Juan : 2065 prises, dont 640 Italiennes, 1003 en Espagne et une centaine de Françaises, etc.

Casanova vit désormais au Château de Dix, propriété du Comte de Wallenstein, il y régit, seul et désœuvré, la grande bibliothèque du domaine, termine son roman de science-fiction, L’Icosaméron, publié à Prague la même année que le triomphe de Mozart, et entame ses Mémoires.

Mais, dès qu’il le peut, il se fait conduire à Prague.

 

Au Palais Patcha, ils sont là, Mozart, Da Ponte, Casanova et d’autres notables. On se distrait, on demande à Wolgang d’improviser sur une broutille, « c’est épatant ! » s’exclament les dames. On parle de Rousseau, Voltaire, Diderot. Casanova fait, refait le récit de son évasion de l’une des prisons les plus terribles d’Europe, les Plombs de Venise, il ajoute ici une ou deux fantaisies, comme un violoniste ponctuerait une mélodie bien connue de trilles, on écoute, l’assemblée en est tout ébaubie.

 

Devant ce théâtre sur lequel d’ailleurs donnait notre chambre d’hôtel, j’avais plein la tête les sonates de Mozart.

Enfant, c’était la quarantième symphonie bien sûr qui m’avait bouleversé. Puis on oublie, on néglige Mozart, trop connu, trop beau, si merveilleux, on le sait, donc on ne creuse plus. Bien à tort. Car, c’est le propre des génies de revenir toujours à nous, quand on pense qu’ils n’avaient plus rien à dire. On croyait les connaître, et voilà qu’ils nous émerveillent de nouveau : la huitième sonate, la dixième, ou la douzième, la Symphonie concertante, le cinquième concerto pour violon…

Oui, Mozart revient toujours à nous, et il nous émerveille, même après tant d’années, comme pour la première fois.





samedi 7 février 2026

Genève ne fête pas Noël

              Les grands traumatismes de l’histoire se transmettent de génération en génération.

    Paul Morand expliquait que le souvenir de l’incendie de 1666 était encore bien présent dans les consciences des Londoniens du XXe siècle.

     La ville, disait-il, est continuellement imprégnée d’une odeur de braise et de cendres ; et il suffit qu’un camion de pompiers dévale le Strand ou Oxford Street, à toute allure, sirènes enclenchées, pour que les passants se jettent des regards confus et inquiets, dans un silence troublant.

     Les grandes obscurités projettent leurs ombres des siècles plus tard. C’est en partie ce qui explique aujourd’hui la réputation de Genève. Ville froide, prétend-on, austère, assurément. Les Genevois sont, somme toute, souvent cordiaux, mais il semble qu’il leur manque quelque chose pour être pleinement joviaux.



            Le moindre sourire, à la vérité, est suspect. Vieux trauma du seizième siècle, cicatrice difficile à dissimuler. Car, à force d’avoir été dressée par le zélé Calvin, la ville en a gardé le pli.

            Difficile en effet de se remettre, même après tant d’eau qui a coulé sous le pont du Mont-Blanc, des mesures coercitives de la République Théologique qu’instaure le réformateur à partir de 1536.

            Les frivolités sont interdites. Et jusqu’à la moindre marque de bonhommie est bannie. Il faut vénérer Dieu, rien d’autre, avec toute la gravité que la foi exige.

        Personne n’a jamais précisé que l’homme était venu au monde pour être heureux. Non, il est seulement endetté. Cette dette, c’est sa religion, sa foi. Elle le contraint, pieds et mains liés.

 

           « Les cloches de Genève elles-mêmes devront dorénavant se taire à Genève », écrit Stefan Zweig qui pressentait les horreurs de la Gestapo, qu’il reconnaît dans le Consistoire, chargée de « surveiller la communauté » et les dérives totalitaires du Troisième Reich, en 1936, à la veille de l’un des plus grands désastres de l’humanité, quand il publie un essai sur Calvin et sa république théocratique, Conscience contre Violence, dans laquelle il voit la somme de toutes les tyrannies. Il en fait une sorte de parabole : il tire les leçons de l’histoire, pour comprendre la cruauté des tyrannies à venir et la soumission des peuples.

            C’est un essai à charge, bien sûr, il ne prend de l’histoire que ce qui alimente sa démonstration. Sans doute qu’il accentue l’austérité calviniste, mais c’est querelle d’historiens. Il est philosophe. C’est l’avenir qui l’inquiète, pas le passé. Qu’importe, les Cassandre sont toujours traitées de la même manière.

          « D’un seul trait de plume, Calvin supprime toutes les fêtes du calendrier, Pâques et Noël, qu’on célébrait déjà dans les catacombes romaines, les jours des Saints, les vieilles coutumes traditionnelles. »



            Noël est interdite, mais aussi la musique, la convivialité, l’intimité. L’auteur autrichien ajoute : « Car désormais, à Genève, on traque sans merci toute paillardise, toute forme de plaisir, et malheur au bourgeois qui se laisse surprendre à entrer, après le travail, dans une taverne pour y boire du vin, ou à jouer aux dés, ou aux cartes ! »

            On ouvre les courriers, les lettres qui arrivent à Genève et celles qui en sortent, on encourage la dénonciation, on soumet un peuple, avec les meilleures intentions du monde : la foi en Dieu. De toute temps, la méthode a porté ses fruits.

            On comprend mieux Genève en effet.



            « Mais comment, se demande-t-on avec étonnement, une ville républicaine qui a goûté à la liberté pendant des décennies et des décennies, a-t-elle pu accepter un tel despotisme moral et religieux, comment un peuple jusqu’alors d’une gaîté presque méridional a-t-il pu supporter un tel régime ? Commet un seul homme est-il parvenu à détruire à ce point toute la joie de la vie chez des milliers et des milliers d’individus ? Le secret de Calvin n’est pas du tout nouveau, c’est le secret éternel des dictatures : la terreur. »


         Un soir glacial, l’un des derniers jours de l’année, nous avons fait quelques pas, parmi les fontaines et les arcades. Dans la vieille ville toute pleine de golems et de dibbouks.

        Dans ce silence obscur, on longeait des façades renfrognées et des volets clos. Près de la cathédrale, on pouvait entendre comme des voix. Non, une voix, et des lamentations. Calvin, d’entre les tombes, prêchait aux fidèles, raflés et torturés s’ils manquaient les messes.

            Il proféra plus de deux milles prédications, lors de son ministère ; il y justifiait tout ce qui est injustifiable.

              La tyrannie théocratique est bien vilipendée mais inutilement : le clerc de notaire Jacques Gruet, libertin et athée, placarde un libelle sur les portes de la Cathédrale. Il sera décapité à Champel en juillet 1547. L’humaniste Michel Servet est brûlé vif en octobre 1553. Sébastien Castellion sera l’un des derniers penseurs à s’opposer au zèle de Calvin. Il sera contraint de fuir Genève à laquelle il préfère Bâle.

        Et chaque dimanche, sans faute évidemment, deux fois, et trois fois dans la semaine, Calvin continue de rameuter ses brebis apeurées. Tous les moyens sont bons pour préserver l’amour de Dieu.

       Genève, depuis, a gardé cet air maussade, comme un dimanche de prière. Elle est prudente, économe.

            On ne sait jamais, les monstres naissent sans crier gare, un nouveau Savonarole est si vite arrivé.




 

 

dimanche 18 janvier 2026

UNA NOX FUIT INTER URBEM MAXIMAM ET NULLAM

     Alors que je musardais à la recherche de quelque nouvelle trouvaille pour un cabinet de curiosités, je suis tombé sur un jeton d’assurance, tout en argent, de la société lyonnaise contre l’incendie fondée à Lyon en 1839. Le jeton semble dater du milieu du dix-neuvième siècle, sans plus de précision ; on peut imaginer qu’il a été gravé par l’artiste lyonnais et l’un des premières daguerréotypistes, Philippe-Fortuné Durand. On y voit un lion héraldique autour duquel cette sentence latine, tout à fait cocasse quoiqu’érudite : UNA NOX FUIT INTER URBEM MAXIMAM ET NULLAM, « en une nuit, la ville passa de très grand à rien », avertissement bien à propos, en référence à un passage des lettres de Lucilius de Sénèque qui évoque l’incendie de Lyon en l’an 58 de notre ère, explique la légende. C’est du moins ce que l’on considérait alors. Aujourd’hui, c’est l’année 64 qui fait consensus parmi les historiens.

     J’ai souvent pensé à Sénèque lorsque j’ai découvert Cordoue, ville d’Hispanie, dans la province de Bétique, où il est né en l’an 4 avant Jésus-Christ. Je foulais le pont romain au-dessus du Guadalquivir, dans la moiteur d’un juillet et je me disais, presque ému, que le philosophe avait dû y passer quelques soirées similaires, deux mille ans plus avant moi.

     J’ai rêvé parfois de son exil en Corse, comme fut exilé Ovide à Tomes ; et me suis juré de fouler les orties Urtica di Seneca du Cap Corse où trône la Tour de Sénèque.

 

    Je me plais à imaginer qu’il a séjourné sans doute à Lyon, ville qu’il décrit dans son long poème satyrique dédiée à l’empereur lyonnais Claude, L’Apocoloquintose, littéralement « La transformation de l’empereur Claude en citrouille. »

 

« Je vis, au pied d'un mont doré par l'Orient,

Deux fleuves réunis en un large torrent.

Là s'étonnent de fuir emportés par le Rhône

Les flots longtemps muets de la paisible Saône

Qui semblait ne savoir où diriger son cours ;

Ces beaux lieux auraient-ils vu commencer tes jours ? »



            Dans sa lettre 91, le stoïcien écrit à Lucilius, à propos d’un ami, Libéralis, centurion d’origine lyonnaise, qui se désespère d’avoir vu sa ville réduite à néant par un incendie. Il comprend la peine du capitaine lyonnais, mais ne la justifie pas : « Notre ami Libéralis est tout triste ; il vient d’apprendre la nouvelle […]. Une telle catastrophe est bien faite pour émouvoir les plus indifférents, plus forte raison un homme tellement attachée à sa cité natale. »

Dans la nuit de l’été 64 après Jésus-Christ probablement, peut-être en automne, le feu prit, comme il prend quelquefois dans les grandes villes de ce monde.

    Il s’agirait un jour de faire une poétique de l’incendie dans laquelle se côtoieraient Troie, Carthage, Rome, Pompéi et Moscou.

 « En un mot jamais incendie n’a éclaté si brutalement qu’il ne laissât matière pour un autre incendie. Tant de superbes monuments dont chacun aurait suffi à faire la gloire d’une ville, il n’a fallu qu’une nuit pour les mettre à bas, et, dans une paix si profonde, un désastre est survenu que la guerre même ne saurait faire craindre.



            Les archéologues n’ont pourtant trouvé aucune trace d’un incendie conséquent dans la ville haute de Lugdunum. Rien aux environs du Théâtre antique, de l’Odéon ou du Sanctuaire de Cybèle.

            De toute évidence, ce sont les insulae de la ville basse, c’est-à-dire les habitations collectives, et non le quartier monumental qui ont disparu en une nuit. On s’interroge sur les superbes monuments dont Sénèque annonce la disparition.

            Les patriciens lyonnais ayant largement contribué à la restauration de la ville de Rome qui s’est embrasée quelques semaines plus tôt, du 19 au 27 juillet 64, l’empereur Néron enverra, à la capitale des Gaules, soutien financier et aide humanitaire.

            L’ironie, c’est que Sénèque ne mentionne pas le moins du monde, dans son œuvre épistolaire, le grand incendie de Rome dont Néron se servira comme prétexte pour multiplier les massacres à l’encontre des chrétiens. Mais sans doute que son lecteur, à l’idée de ses flammes qui lèchent la colline de Fourvière ne perd jamais de vue le brasier illuminer le Capitole, quelques jours avant que l’empereur esthète ou pyromane ne bâtisse sa colossale Domus Aurea.

         Le philosophe reproche à cet ami lyonnais de déplorer à tort l’anéantissement de sa ville. Ne pouvait-il donc pas s’y attendre ? N’a-t-il jamais appris que toute vie est destinée à mourir ? « Il n’y a rien qu’on ne soit tenu de prévoir. Plaçons-nous d’avance dans toutes les conjonctures imaginables et méditons, non sur les accidents habituels mais sur tous les accidents possibles. » Le sage a des devoir, rien ne devrait l’étonner : oui, les villes peuvent s’effacer de la géographie. En une nuit ou en un siècle, qu’importe. Les grandes cités, les vies, les empires, les amours et les mondes.

    Un philosophe ne doit jamais détourner les yeux, s’apitoyer, laisser les larmes l’aveugler. Sans le moindre soupir, accepter que les choses, le temps, et la matière fuient.

      « Apprenons, termine Sénèque, qu’il n’est rien que n’ose la Fortune. »

     Il en faut tirer conclusions et consolations. C'est le propre du Romain.




mardi 16 décembre 2025

Le Maître des spalliere Campana. La légende minoenne d'un seul regard

                Nous revenions de quelque grève de sable noir et d’étangs à perte de vue. Nous cherchions une escale. Ce fut donc Avignon et une pluie diluvienne qui nous surprit. C’est ainsi qu’on aurait envie d’imaginer la cité papale un jour de novembre, quelque part au Moyen-Âge.

            On dut se réfugier au Petit Palais à propos duquel j’avais déjà écrit une petite bricole sur le toucher dans les représentations médiévales, encouragé par les injonctions pressantes d’un ami qui m’eut initié à l’effervescence de la ville en été, quand les rues sont aussi bigarrées qu’un soir de carnaval. Il me parlait sans cesse de Jean Vilar et des dernières audaces du théâtre contemporain.

            Le Rhône s’assombrissait. Des salles vides, on pouvait apercevoir d’anciens remparts ocres désormais gris. Pourtant, dans les couloirs, une sorte d’éclat semblait jaillir, comme un rayon de lumière peut ricocher sur la lame d’un couteau. C’est parfois l’effet que cause la peinture.

            Le Petit Palais, tout en face du Grand Palais des Papes, contient la plus grande collection de primitifs italiens en France après le Louvres, avec 326 peintures. Pour la grande majorité, il s’agit d’une partie de la Collection Campana, collectionneur pour le moins fantasque et aux méthodes quelquefois douteuses, notamment concernant la restauration des œuvres, particulièrement les objets étrusques qui remplissent les galeries du plus grand musée du monde. L’Ecole d’Avignon côtoie celle de Sienne. Nul ne sait tout à fait d’ailleurs comment le marquis Campana pu acquérir ces merveilles. Tous les Renaissances se succèdent et semblent faire oublier la précédente. On croise l’atelier de Botticelli et des roses qui tourbillonnent, des visages impassibles de Vierges tristes, des vallons toscans un peu étranges comme une toile de Chirico.

            J’avais déjà senti cette illumination dans les sous-sols de la National Gallery ; elle dormait, tenue alitée par une méchante grippe, et je passais le temps parmi les visions de Giotto et de Cimabue. Je finis par la réveiller pour lui demander de venir voir ça : une journée ne pouvait pas tout à fait être ratée si on avait vu ça !

           

            Dans le dédale du Petit Palais, du fond des âges, apparurent des scènes vibrantes ; ainsi tremblent parfois des reflets dans l’eau. Les panneaux de la légende minoenne s’alignent face à nous, et me laissent au fond de la rétine un rond vermeil comme après avoir trop regardé le soleil. On ne sait à peu près rien de l’artiste : le Maître des spalliere Campana. Etonnant comme nom. Parfois appelé le Maître des cassini Campana, cela n’aide pas plus, en effet. On reprend le nom du collectionneur, faute de mieux. Maestro di Tavarnelle parfois, ou encore Maestro di Ovidio aurait été un peintre français ou italien actif à Florence dans les premières décennies du seizième siècle à Florence, le Duomo en ces temps-là, était à peine achevé. Grand spécialiste de cassini, décoration des coffrets et des spalliere, panneaux de décoration du mobilier de la noblesse florentine. Sur un obscur article, on peut même lire sans la moindre preuve qu’il serait mort à Tsarat. En Russie. Il faut s’arrêter trente secondes : ce doit être quelque chose, un artiste de la Renaissance Italienne égaré dans le froid polaire de la Sibérie…



                Six panneaux de bois. Du peuplier. Deux ont été retrouvés dernièrement, ce qui conforte la thèse des spalliere, des lambris, et non plus des quatre faces de cassini.

                 Tout d'un coup, d'un seul regard, c'est la Crête tout entière qui surgit. La mer Egée, de ce bleu profond, dans laquelle le pauvre Icare dégringole, ses ailes calcinées par le soleil crétois. Devant nous, le labyrinthe. Thésée resplendit comme un chevalier de la Table Ronde. Tout carapaçonné de son armure, on croit voir un guerrier du Carpaccio. Au centre de l'architecture de Dédale, le monstre à la tête de taureau résiste.


                La prise d'Athènes par Minos. Pasiphaé séduite par un taureau blanc. De leur union Phèdre et la créature enfermée. Racine en fera l'une des plus belles pièces du théâtre français. Ariane, rarement aussi sensuelle, aussi belle, si nue, déjà, gorge déployée, abandonnée par Thésée, puis raptée par Bacchus et son cortège de ménades et de silènes, créatures au corps visqueux de vipères. C'est Ovide, Virgile dont on tourne les pages. C'est Homère que l'on survole. Le moindre détail nous ouvre les yeux, même dans la grisaille d'un hiver en Provence, même parmi les volutes de la campagne toscane, oui, nous ouvre les yeux, sur la grande incandescence de la Méditerranée.




        Dans cette immense lumière des mythes, peinte délicatement sur de l'écorce, la légende minoenne fait résonner jusqu'à nous son fracas.


Avignon, Musée du Petit Palais

Source:

La redécouverte des panneaux Campana et la troublante histoire de Thésée, dans Le Curieux des Arts.

https://www.lecurieuxdesarts.fr/2022/09/la-redecouverte-de-panneaux-campana-et-la-troublante-histoire-de-thesee-musee-du-petit-palais-avignon.html


Idée de lecture

A Fleur de Peau, dans La Vitesse des Choses

http://lavitessedeschoses.blogspot.com/2020/07/a-fleur-de-peau.html        






Guarini à Turin ou La Quadrature du cercle

                 A la terrasse de la piazza Carignano, à grignoter au restaurant Il Cambio , fréquenté jadis par le comte de Cavour et Victo...