Je discute avec l'Intelligence artificielle ChatGPT de peinture baroque: expérience singulière. J'en viens à lui demander si elle préfère Ribera ou Zurbaran, les deux visionnaires qui occupent mon esprit en cette fin décembre. Et contre toute attente, elle prend un risque et assume un choix. Préférence la plus subtile en apparence, la plus humaine pour ainsi dire, et qui me laisse circonspect devant les mécanismes de la machine. Elle ne privilégie pas le spectaculaire, la violence, le sang noir qui gicle de lointaines ténèbres, non. Elle choisit Zurbaran pour l'émotion pudique qui se dégage de ses toiles, pour le "silence conventuel qui baigne ses tableaux," la contemplation apaisée d'hommes et de femmes voués à Dieu. Séville plutôt que Naples, donc.
Et moi-même je l'avoue, au Prado ou au Louvres, Zurbaran m'avait toujours moins impressionné que Ribera. Mais je garde un souvenir tremblant du Saint-François du Musée des Beaux-Arts de Lyon. Dans une petite pièce, juste avant le remarquable salon des fleurs, tout à côté d'un Greco et "ses linges foudroyés par un ciel à demi ouvert et pareil à l'huître" écrivait Jean Cocteau.
Cet être cadavérique, figé, saisi par la mort qui force le moine à cambrer la nuque, semble aspiré par l'abîme qui s'ouvre au-dessus de lui. C'est ainsi que l'on a retrouvé le corps sans vie de Saint-François d'Assise, m'avais expliqué alors mon père.
Théophile Gautier parlait à propos des moines de Zurbaran de Séville de "leurs yeux plombés d'extase" et de "leurs têtes malades", il restait rêveur devant "le vertige divin, l'enivrement de foi qui le fait rayonner d'une clarté fiévreuse, et leur aspect étrange, à vous donner l'effroi."
Lyon organise justement, après la restauration de cette toile, une grande exposition qui réunit pour la première fois les trois copies de cette version de Saint-François: celle de Lyon confrontée à celles de Barcelone et Boston.
C'est l'architecte Jean-Antoine Morand qui a redécouvert l'œuvre de Zurbaran dans le Couvent des Colinettes sur les pentes de la Croix-Rousse. "Les religieuses l'avaient fait disparaître comme objet effrayant. M. Morand le retrouva dans les greniers. Son chien y aboya contre." Vision de ténèbre, nerveuse, rêche, qui fut l'un des premiers chefs-d'œuvre accroché dans le tout jeune musée de Lyon dont le directeur ne manquera pas de faire le récit de sa redécouverte.
"C'est de l'art de tortionnaire dans un cri d'amour étouffé par l'angoisse qui jaillit de cette toile", dira Huysmans.
La réunion des trois tableaux et de leurs copies et réécritures à travers les siècles leur fait perdre quelque peu de leur aura, de leur unicité. Mais cette nouvelle exposition parvient malgré tout à multiplier l'écho de la toute première impression que provoque cette apparition. Et si l'émotion n'est plus, le souvenir du premier vertige fait encore vaciller.
On y découvre aussi un Christ en croix extraordinaire que Ribera aurait adoré, et quelques bodegones, des natures mortes: bodega signifie auberge. On y perçoit le rustique de ces tavernes sévillanes et madrilènes que fréquentaient aussi Murillo ou Vélasquez. Ces natures mortes vibrent dans l'obscurité. On reste ému devant ces images de rien, où la simplicité d'un Philippe de Champaigne se dilue dans l'abstraction d'un Morandi ou d'un Staël. Face à nous, les choses existent. Presque trop.
Car, chez Zurbaran, peintre de la transcendance, les natures mortes et les défunts se relèvent de leur abîme.
Exposition: Zurbaran. Réinventer un chef-d'œuvre. Musée des Beaux-Arts de Lyon. Du 5 décembre 2024 au 2 mars 2025